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Le futur de nos villes passe aussi par la formation des pros du secteur

Perspectives

Imaginer les villes du futur est un exercice stimulant pour l’intelligence et la sensibilité. Il comporte de multiples aspects : environnementaux, sociaux, techniques, énergétiques, urbanistiques, juridiques, politiques... C’est un des défis les plus importants à relever pour l’évolution des sociétés humaines et ce sur l’ensemble de la planète.

Il s’agit de concevoir puis de construire les villes de demain, petites ou grandes, en partant de ce qui existe, de ce que nous savons faire, et de ce que nous devrons apprendre à faire. Là réside un aspect de ce vaste chantier rarement abordé : comment former les ouvriers, les artisans, les techniciens, les cadres qui construiront et gèreront nos smart cities, faites d’écoquartiers rutilants et de parcelles rénovées ?  

La question est d’autant plus cruciale que les professionnels de ce secteur sont dans une situation périlleuse. Bien sûr nous avons de grands groupes internationaux, mais ces majors ne représentent que 9% du chiffre d’affaire de la construction ! Le reste est réalisé par un ensemble de TPE – PME. D’une part, cette population de professionnels vieillit : 426 000 départs en retraite sont attendus à l’horizon 2022, soit environ 1/3 d’entre eux. D’autre part, les jeunes ne sont plus attirés par ces métiers : entre 2008 et 2014, l’effectif des apprentis a diminué de 25%. C’est donc à un véritable effet de ciseau que ces professions sont confrontées.  

Or les besoins sont immenses : ne serait-ce que pour répondre aux critères des accords de Paris, ce sont entre 4 et 6 milliards de mètres carrés qu’il conviendra de rénover en France d’ici à 2050, soit 100 à 150 millions de m2 par an ! Aujourd’hui, nous n’en sommes qu’à 50 millions annuels... Cet ordre de grandeur cache, par ailleurs, le besoin d’une évolution qualitative des professionnels de la construction, évolution imposée par les incessants progrès technologiques.

Dans cette vieille industrie du bâtiment, aux usages très ancrés, où chacun travaille en silo, certains théoriciens se sont inspirés des évolutions qu’ont connu les secteurs automobiles ou aéronautiques. Emblématique de cette transformation, le Building Information Modeling (BIM) s’est imposé depuis les années 2000, jusqu’à devenir obligatoire dans certains pays (Royaume Uni, Finlande, Allemange pour ne citer qu’eux). Grâce à une maquette numérique en 3D (la plupart du temps) le processus BIM permet de gérer, avant le premier coup de pelle, tous les conflits techniques, géométriques ou environnementaux mais aussi les budgets, les plannings ou les informations techniques. Jusqu'à la programmation des interventions de maintenances tout au long de la vie de ladite construction. Il faut remarquer que la révolution du BIM ne réside pas seulement dans ses fonctionnalités de visualisation et de simulation. Son apport majeur se situe au niveau de sa nature collaborative favorisant l'échange, le partage des expériences par les différents acteurs : l'architecte apprend du plombier qui apprend du bureau d’étude, etc. Le BIM est donc de nature cognitive : il change la manière de gérer l’information sur un chantier, il renouvèle la perception que chacun en a, et induit des dynamiques nouvelles. Bien évidemment les grandes entreprises, du fait de leurs modes de fonctionnement organisationnel aguerris, sont mieux armées pour intégrer le BIM, ce qu’elles font dorénavant toutes.

TPE & PME, championnes du 2.0. Quid du 3.0 ? du 4.0 ?
Les TPE – PME du secteur de la construction sont déjà bien avancées sur les usages numériques 2.0. Tout simplement parce que tout un chacun, y compris l’artisan ou le chef de chantier possède un mobile, un ordinateur, une tablette, une télévision connectée avec lesquels il s’informe, se forme, échange, photographie, filme, partage, achète, loue ou réserve… Tous ont compris les bénéfices apportés par les facultés de partage des réseaux sociaux.
Mais derrière cette première époque du web social 2.0 se profilent d’autres évolutions considérables : le 3.0 avec l’internet des objets et le 4.0 avec l’intelligence artificielle ! Autant de dimensions que le BIM intègrera naturellement. Contrairement à ce qu'il est coutume de penser, le BIM pourra très vite devenir une pratique évidente pour les TPE, en raison de cette culture numérique 2.0 que les artisans ont acquise. On peut parier qu’ils intégreront très vites les usages 3.0 et 4.0. Et si ce n'est pas une démarche spontanée, elle sera initiée par les clients et les maîtres d'ouvrage qui comprendront très vite leur intérêt et sauront aussi rapidement numériser et utiliser la maquette numérique.

De nouveaux profils : les « travailleurs cognitifs »
Mais comment permettre aux cols bleus de passer plus rapidement du 2.0 au 4.0 ? Si nous voulons prévoir le futur de la construction, préparer le bâtiment intelligent et complexifié, nous devons faire évoluer les compétences des artisans et ouvriers du bâtiment. Les compétences de ces professionnels ne pourront plus être liées aux seuls matériaux utilisés, et aux techniques qui s’y rapportent. Les profils des travailleurs du 3.0 / 4.0 seront hybrides : leurs larges compétences leur permettront une interopérabilité et une flexibilité accrues dans un contexte de plus en plus complexe. Des intervenants capables de rechercher par eux-mêmes des solutions en totale autonomie.
En 2013, des industriels du secteur ont qualifié ce nouveau type de professionnels sous l’appellation de « travailleur cognitif » : une personne capable d’interpréter à la fois du code informatique mais également d’intervenir sur les matériaux physiques innovant mis en œuvre sur le chantier. Car c’est sur les chantiers que tout va changer : développement des smartgrids, des équipements communicants, des revêtements à changement de phases ou encore des nanomatériaux. Tout cela nécessitera des compétences élargies et une constante remise à niveau.

Ce ne sont pas seulement les matériaux qui vont évoluer, mais également les outils à la disposition des travailleurs cognitifs. Ils seront aidés dans leurs activités par l'arrivée de technologies et d'équipements performants comme les capteurs, les puces RFID, les équipements individuels intelligents, les imprimantes 3D, les drones, les grues à pilotage déporté, les exosquelettes, les scans. Sans parler de la réalité augmentée... Tout va concourir à faciliter la tâche quotidienne des cols bleus. Et si ces technologies se transformaient en atout pour attirer les jeunes vers les métiers de chantier, désertés aujourd'hui ?

A n'en pas douter, l'arrivée des nouvelles technologies - NBIC (Nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives), internet des objets, intelligence artificielle, BIM, auront le potentiel pour attirer les générations Y et Z. Des générations sensibles aux innovations, à l'image, au ludique, à l’interactivité. Une génération qui souhaite pouvoir accéder partout et à toute heure à ses informations et à son réseau, avec un effort quasi nul. Dans ce domaine, l’inventivité est considérable. Il ne reste plus qu’à définir l’intelligence pédagogique pour réaliser cette transition vitale !

Dominique Naert, président du conseil de l'IUT de Marne-la-Vallée

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