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Quelle place pour la data dans la smart city ? [interview vidéo]

Perspectives

[Transcription de l'interview]

Qu’est-ce qu’une smart city ?

La smart city, c’est plutôt une question qu’une réponse, d’où la difficulté d’en proposer une définition aujourd’hui. La seule chose qu’ont en commun les définitions de la smart city, c’est que le système des objets est là, avec les capteurs, avec les caméras, avec les téléphones mobiles - tous des instruments d’échange de datas. C’est une donnée de base prise en compte par toutes les définitions. Et puis derrière il y a cette question assez ouverte : qu’est-ce que la data, et qu’est-ce qu’on va en faire ?

 

Quel rôle et quelle place pour la data dans la smart city ?

Ce qui est certain c’est que le coup est parti : un certain nombre d’acteurs se sont déjà saisis de cette donnée, en ont construit des modèles. Et à partir de ça ils ont façonné une logique, des services, qui appellent beaucoup de questions. Prenons Waze par exemple. Ce service est utilisé de manière universelle, on a 70 millions d’abonnés à Waze dans le monde. Il est clair que cet accès à la donnée confère des pouvoirs qui sont assez considérables. Waze détient une information dont on peut comprendre la valeur. Il y a 3 niveaux de valeur dans Waze : le fait que la donnée soit dynamique, cinétique : je peux observer vos déplacements, leur vitesse, et je peux en inférer un certain nombre d’informations. C’est l’ouverture vers la modélisation. C’est le premier gisement de valeur. Le second gisement, c’est de croiser ces données avec d’autres données, avec la localisation mais aussi avec d’autres informations contextuelles. On va enrichir cela et ça peut aller très loin. Plus je vais pouvoir croiser cette donnée, plus sa valeur va augmenter. Ensuite il y a l’intelligence que les hommes vont pouvoir apporter là-dessus par les algorithmes et d’autres instruments qui vont permettre d’amplifier la valeur. Et ensuite la valeur ça va être le modèle économique qu’on va construire autour de ça, sachant que la finalité de Waze comme de sa maison mère Google ça va être de les revendre à des acteurs du monde du marketing, de la communication et de la publicité.

Une fois qu’on a dit ça on voit que les questions surgissent et elles sont considérables, parce que cette donnée c’est la vôtre, c’est la mienne, c’est celle de tout le monde, et cette traçabilité pose les questions de la « privacy », questions qui sont loin d’être résolues, et qu’il faut continuer de penser. Ça pose également une question de pouvoir, car d’une certaine manière l’acteur publique est dessaisi d’une de ses prérogatives régaliennes qui est celle de se servir des données pour monitorer la ville, mais aussi la gouverner. On pourrait parfaitement imaginer – c’est une spéculation – que Waze change ses algorithmes et ne dédie plus ses flux au contournement de bouchons... C’est un pouvoir en puissance qui est assez considérable.

En même temps, on voit que Waze peut aller beaucoup plus loin – et commence à le faire : il a annoncé la semaine dernière, avec Google, qu’il va lancer un service de co-voiturage. En effet, la connaissance de la localisation peut créer des appariements et donc peut organiser et résoudre une problématique épineuse depuis longtemps : le co-voiturage dynamique. Bla Bla Car a installé du covoiturage longue distance, mais pour le co-voiturage dynamique, on a pas encore trouvé le modèle. Et donc, ça viendra de Waze, de Google ou de Facebook. On voit donc qu’on est pris entre deux feux : est-ce qu’on laisse ce service urbain s’installer comme un service public à part entière ? De facto, c’est un service AU public... qui a toutes les apparences d’un service public, avec la gratuité en prime. Comment redonne-t-on la main aux autres acteurs que sont la société civile et les acteurs publics ?

 

Comment protéger cette data sans pour autant nuire au potentiel qu’elle représente ?

Il faut avoir en tête que nous ne sommes qu’aux prémices de cette histoire, que les dés sont loin d’être totalement jetés, qu’il faut exercer notre lucidité sur ce qui est déjà engagé. Il y a là une vraie qualité de service et il ne s’agit pas d’empêcher ceux qui le font de le faire. Il y a en même temps tout une série d’interrogations qui se posent sur la gouvernance. Mettons les choses à plat. Soyons suffisamment humble pour dire que nous ne savons pas véritablement où nous allons, mais qu’il faut investiguer ce qui est possible. Sachant qu’une des conclusions majeures que nous avons émises c’était que l’issue qui nous semblait la plus favorable pour l’ensemble de la collectivité, pour l’ensemble de ses protagonistes dans une vision gagnant-gagnant, serait quelque chose qui ressemblerait à la donnée d’intérêt général ou de bien commun. Et puis il y a la place de l’individu qui est assez considérable, d’ailleurs cette société civile se pose des questions. Aujourd’hui elle est en face d’une certaine perplexité. Les quelques études qui ont pu être faites sur ces questions-là laissent apparaître clairement cette perplexité. En même temps, on voit bien qu’on est dans un jeu un peu pervers : les bénéfices de ces services font oublier les risques qui sont emportés par l’usage de ces données.

 

Comment faire pour ne pas exclure les petites villes et les campagnes de ce mouvement ?

C’est une question absolument essentielle, celle du différentiel entre les espaces denses et peu denses. C’est très notable dans le champ des mobilités. Dans ce champ on voit comment les acteurs du numérique ont fait preuve d’une créativité formidable, parce que les modèles économiques étaient possibles. Uber peut s’installer dans ces espaces denses parce que l’intensité de l’offre et de la demande est telle qu’on atteint très vite des seuils qui sont efficaces. Et l’habitant de Bazouges-la-Pérouse, lui, il n’a que ses yeux pour pleurer. Donc la question c’est comment faire surgir de l’innovation, comment activer des propositions issues du numérique dans ces territoires : là un travail monstrueux reste à faire.

Bruno Marzloff,

Sociologue & prospectiviste – Cabinet Chronos

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