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Tout ce qui circule bien n’a plus besoin d’être stocké

Perspectives

Nos représentations contemporaines du monde, et notamment de l’économie et des échanges, recourent souvent et parfois opposent ces deux notions que sont le stock et le flux. Ainsi, un prisme possible pour saisir le phénomène de la mondialisation consiste à l’appréhender à travers l’accroissement massif des flux de personnes, de marchandises, d’informations, de savoirs et de capitaux échangés entre personnes, entreprises, territoires, villes, nations et continents. Ses impacts sur l’accroissement des inégalités s’apprécient réciproquement via la répartition des stocks de richesse entre ces mêmes acteurs. Thomas Piketty en a fait tout un livre…

La montée en puissance des approches « de flux » au détriment de celles « de stock » se retrouve également dans l’histoire du savoir qui est celle d’une longue transition entre les bibliothèques qui accumulent et entre lesquelles circulent péniblement des aventuriers, chargés de quelques précieux livres, et qui les acheminent, dans des expéditions durant parfois plusieurs années, vers d’autres lieux où ils seront recopiés. Désormais une très grande partie du savoir humain est accessible en quelques clics sur Wikipedia qui a eu raison en quelques années des plus grandes encyclopédies auparavant stockées dans la bibliothèque du domicile.

Plus récemment la musique a connu une évolution similaire. La discothèque s’est d’abord dématérialisée dans nos ordinateurs et baladeurs mp3/iPods avant de « sauter » dans nos téléphones. La notion de bibliothèque musicale numérique est désormais en train de s’effacer avec la montée en puissance du streaming, qui consiste précisément à écouter des flux audio et non des fichiers locaux.

Nos images suivent le même parcours, la boite à chaussures et le stockage local de photos numériques dans un disque dur « s’effaçant » à leur tour au profit de la diffusion instantanée. La percée imposante et récente de la diffusion vidéo en temps réel sur les réseaux sociaux via des outils comme Plussh, Twitter ou Facebook accélère le mouvement qui pourrait ébranler profondément les chaines de télévision, déjà attaquées par le modèle de Netflix.

 

Même sujet sur le traitement massif des données ; on a cru initialement que le « Big Data » relevait du stockage, or c’est un enjeu de traitement de flux depuis 2007, date à laquelle l’humanité s’est mise à produire plus de données qu’elle ne pouvait en traiter… De nos jours les infrastructures les plus performantes traitent les flux de données en temps réel, tant il est compliqué, coûteux et économiquement incertain de les stocker d’abord en vue de les traiter plus tard.

Quel rapport avec la ville ? Dans une intervention au DigiWorld Summit en 2013 sur le thème de la Smart City, j’avais commencé à esquisser le sujet sur le plan de la circulation, qui peut se déchiffrer comme une tension entre flux de passagers, de marchandises et de véhicules et stock de m2 de voirie et de parkings...

On peut en effet regarder la ville comme un point d’accumulation d’êtres humains faisant escale ou société autour de ressources communes, et toujours à la croisée de voies de passage. Une approche "en stock" insistera sur le rôle de l’eau comme (res)source, les barrières naturelles ou artificielles protégeant les réserves, et décrira d'abord la ville en dénombrant ses habitants ou en s'attachant à leur qualité de vie intramuros. Réciproquement une approche "en flux" privilégiera une description de la ville où on entre / sort, où l’on converge pour les grandes foires (ou leur avatar moderne, les conférences), lieux de l’échange et de la circulation des personnes, des biens, des savoirs et des idées. Le flux de visiteurs annuel, marque de l'attractivité, sera alors préféré à la mesure de la population ; la priorité ira aux ponts au détriment des murs.

Dans l'histoire de l'avènement de l'humanité, indissociable de celle des villes, le flux semble précéder le stock; c’est le carrefour qui suscite la muraille, et le marché les greniers. Si l'écriture est inventée dans la ville de Sumer, c'est d'abord pour compter les quantités contenues dans les sacs et non pour occuper la pénombre d'un scriptorium : l'accumulation du savoir n'est qu'une conséquence de sa circulation...

Or l’écrit, marque l’essor des villes et de l’ordre « marchand », qui selon Jacques Attali a connu neuf « coeurs » (neuf formes) successifs associés au développement de neuf technologies dominantes : Bruges et le gouvernail d'étambot, Venise et la caravelle, Anvers et l’imprimerie, Gênes et la comptabilité, Amsterdam et la flûte, Londres et la machine à vapeur, Boston et le moteur à explosion, New York et le moteur électrique, Los Angeles et le microprocesseur.

La ville est souvent traitée comme un « stock » : d’habitants, de foncier, de m2 de bureaux, d’entreprises, de km de voirie, de véhicules. Cette approche,nourrie par des statistiques variées et complètes, devient dynamique lorsque d’une année sur l’autre sont comparés ces paramètres et analysée leur évolution. Une approche complémentaire consiste à regarder la ville comme des « flux » , logique moins patrimoniale et sans doute inspirée par le numérique : au lieu de regarder les variations de stock par différences annuelles, il s’agit désormais de plus finement mesurer et qualifier ce qui circule.

Le premier enjeu de la circulation dans les villes demeure celle de ses habitants et de ses visiteurs, intimement liée — depuis l’invention de l’automobile et des transports en commun — à celle des machines qui les transportent. Qu’il s’agisse de la réorganisation de Paris entreprise par Haussmann, où des villes américaines nées avec ou après l’automobile, le rôle des voies de circulation et leur capacité à écouler les flux sont des éléments critiques du dimensionnement et de la respiration des métropoles. Après tout on parle bien des « grandes artères »…

Dans ce contexte, on peut s’interroger sur l’allocation optimale de la surface existante dévolue à la circulation, non uniquement en termes d’arbitrages piétons, mais en observant que certaines rues sont occupées presque à moitié par des véhicules immobiles en stationnement résidentiel, ou qu’un tiers de la surface « roulante » est allouée aux transports en commun de surface et est statistiquement soit presque vide, soit encombrée dans la plupart des cas en raison du stationnement inopiné d’un véhicule de livraison… Sur certaines artères à double voie, force est de constater qu’aux heures de pointe la circulation ne s’effectue presque que sur une seule en raison des livraisons qui rendent inutilisable la voie de droite quelques dizaines de mètres avant et après chaque véhicule stationné. Il serait intéressant de ce point de vue d’obtenir de la part de Waze la corrélation entre les ralentissements et le nombre de véhicules signalés comme arrêtés sur la chaussée… De la même manière, expérimenter — a minima aux heures de pointe — l’ouverture des couloirs de bus à tout véhicule transportant 2 personnes ou plus (avec un contrôle automatique au feux qui ne devrait pas durablement affecter la ventes de poupées gonflables) pourrait donner des résultats aussi intéressants que ceux qu’on observe depuis plus de 30 ans sur l’autoroute 101 entre San Francisco et San José.

 

Regarder la ville en priorité par ses flux peut ainsi éclairer d’un regard différent les enjeux de la smart city, dont les innovations viendront précisément fluidifier la circulation des personnes, de l’énergie, et des biens, limiter les attentes et les congestions en s’assurant que les ressources de transport sont ajustées au mieux à la demande. Raisonner en flux permet également de mieux anticiper la révolution du stationnement que promet la voiture autonome — qui permettra de déporter « le stock » de véhicules immobiles en dehors des zones congestionnées, pour peu que « le flux » de ces véhicules ne perturbe pas la circulation des autres (mais il peuvent après tout perdre du temps et rentrer au bercail en effectuant si besoin des détours-, de mieux dimensionner les « entrées – sorties», d’embrasser les enjeux logistiques du dernier km et de la livraison.

Cette alternance d’approches « en stock » et « en flux » structure également l’économie circulaire urbaine, notamment en ce qui concerne le recyclage / la valorisation de produits à péremption rapide. Dans ce domaine, le rapprochement de l’offre et de la demande que le numérique permet d’opérer en temps quasi réel est un levier majeur surtout s’il permet à des produits de s’insérer dans des flux de transports existants pour atteindre leur destination de revalorisation la plus proche.

En effet, tout ce qui circule bien n’a plus besoin d’être stocké…

Philippe Dewost directeur adjoint MPIA & co-pilote LaBChain (Twitter)

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