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Coproduire une vision partagée du territoire, une nouvelle gouvernance

Puisant, dit-on, ses racines dans la philosophie des lumières, le développement durable est devenu un business. Adopté comme un slogan par de nombreuses entreprises, le concept est entré de plain-pied dans le marketing de l’économie contemporaine, et donc de la ville. Nombreux et hétérogènes sont pourtant les autres phénomènes qui impactent la fabrique urbaine.

« Une complexité qui tient à la fois au tissu commun et à l’incertitude », E. Morin

 

Les défis de la gouvernance urbaine

Songeons aux enjeux de la démocratie participative et les désaveux répétés de la politique représentative ; aux bouleversements de la globalisation et de la désindustrialisation ; à la révolution digitale, l'ubiquité des réseaux sociaux et l’émergence de l’intelligence artificielle ; mais aussi aux grandes migrations et aux difficultés de l’intégration. Face à ces mutations sociétales, économiques, technologiques et politiques, les villes, quelles que soient leur taille ou leur situation géographique, ont la même aspiration : une meilleure attractivité et une qualité de vie plus élevée.

Face à cette exigence, les responsabilités politiques, sociales, environnementales et culturelles restent délibérément fractionnées en silos bureaucratiques. La dominance financière favorise une privatisation du bien commun, et singulièrement celle de l’espace public. Les communautés urbaines sont confrontées à la crise à la fois économique, énergétique et environnementale depuis longtemps anticipée par Jeremy Rifkin, entrainant l’accroissement de leur vulnérabilité. Pris sous cet extraordinaire feu croisé, l’aménagement urbain change de statut et son projet de mode d’expression. A l’articulation de la connaissance et de l’action, il est confronté à l’émergence de nouvelles stratégies qui favorisent les approches économiques mutualisées, reconstituent les écosystèmes naturels et font appel au génie des populations. Hier encore confisquée par certains, aujourd’hui puissamment connectée, sa gouvernance devient le temps de l’inclusion des parties prenantes, notamment celle de ses habitants.

 

Coproduire une vision partagée

Deux paradoxes sont cependant à observer face à cet ambitieux défi. D’une part, celui-ci incite à briser les silos, favorise les transversalités et les stratégies intégrées. Il encourage donc à rechercher plus de cohérence. Et pourtant, comme le constate Richard Sennett, la ville est fondamentalement diverse et mixte, elle engendre le risque, provoque l’incertitude et le doute. Elle est donc par essence incohérente, et cette incohérence est précieuse car source d’urbanité et de créativité. D’autre part, ces nouvelles stratégies sollicitent des tête-à-tête entre le politique et le citoyen, pour une meilleure compréhension du contexte local et un meilleur traitement de son métabolisme. Cette coopération incite à une plus grande autonomie, mais risque de se construire au détriment d’une indispensable ouverture sur le monde. Comment conjuguer une nécessaire recherche de cohérence avec la naturelle incohérence urbaine, comment penser global tout en se penchant collectivement sur le local ?

Répondre à ces enjeux complexes et transversaux, impose de développer une nouvelle économie qui se situe à l’articulation de la connaissance et de l’action, qui mette l’humain et la nature au centre des choix. Et donc de renforcer les facultés d’observation, de diagnostic et d’évaluation de la gouvernance urbaine tout en préservant l’énergie créative des parties prenantes concernées. Et de mobiliser enfin ces dernières, et les de solliciter pour qu’elles coproduisent ensemble une vision partagée de leur territoire.  

Cette réponse passe inévitablement par le développement de synergies dont les interactions sont complexes du fait de la diversité des acteurs, de la pluralité des problèmes abordés et de l’emboitement des échelles spatiales. La logique souvent inadaptée des limites administratives, et les temporalités contradictoires de la gouvernance et de l’économie ajoutent à cette complexité. Surmonter ces difficultés implique une forte volonté du politique, et des moyens sophistiqués pour rapprocher ses démarches de type top down des initiatives bottom up en provenance des forces vives de son territoire. Pour mettre en œuvre ainsi des démarches créatives, participatives et transdisciplinaires.  Intelligentes ?

 

Allier puissance du calcul et intelligence relationnelle

La saga contemporaine associe de plus en plus fréquemment l’intelligence urbaine à la donnée produite, maîtrisée et commercialisée par le monde numérique. La smart city a envahi toutes les fonctionnalités et les services de la ville pour gérer les flux, les réseaux, l’information, la communication, les plateformes d’échange et de partage. La puissance de calcul atteint aujourd’hui des performances telles qu’elle autorise, en principe, une maîtrise, une intégration et un contrôle de toutes les données de la vie urbaine, qu’elles soient publiques, privées ou individuelles.

Mais l’intelligence urbaine est aussi, et surtout sans doute, relationnelle. Plus que les savoirs experts, c’est cette intelligence qui détient la connaissance tacite de la ville, qui la révèle et la produit ; qui la fait converger et la partage. Elle seule permet de mobiliser sans exclure aucune catégorie de citoyens, autour d’une dynamique participative. Elle seule peut inciter à la créativité et à la coproduction de visions partagées et prospectives d’un territoire urbain et de son avenir ; en trouvant les bonnes échelles d’autonomie ; en produisant et explorant des choix plus que des solutions. Introduisant ainsi une éthique nouvelle dans la gouvernance urbaine.

L’alliance de la puissance du calcul et de l’intelligence relationnelle se trouve confortée par la création de plateformes collaboratives. Ces centres de créativité, physiques ou virtuels, incubateurs d’idées, laboratoires d’idées, espaces de densité créative, favorisent l’émergence, la rencontre et la transmission de connaissances expertes et tacites. Au-delà de ces lieux créatifs, se profile le principe de laboratoires d’innovation urbaine ? Ces «embrayeurs de débats», en associant intelligence digitale et relationnelle, mobilisent hors institutions le personnel politique et technique des villes, les citoyens, les entreprises et les milieux académiques concernés. En se focalisant sur la résolution d’actions précises, ils développent les capacités d’adaptation et de résilience d’une communauté urbaine, favorisent son auto-organisation et l’auto-apprentissage de ses membres, et en entretiennent la diversité. Là se situe la véritable intelligence urbaine, sans laquelle la puissance du numérique risque de ne mener qu’à un big brother inquiétant et stérile.

 

Jean-Jacques Terrin est architecte-urbaniste, professeur émérite et chercheur dans plusieurs laboratoires de recherche urbaine en France, au Canada et en Albanie. Il est l’auteur de l’étude « Pour une nouvelle gouvernance des villes moyennes ; coproduire une vision partagée du territoire » menée avec le soutien de L’Institut CDC pour la Recherche et le PUCA. Cette étude propose d’adopter de nouveaux modèles d’action mobilisant les forces vives pour coproduire des visions partagées de l’avenir de leur territoire. Ce travail débouche sur un ensemble de propositions favorisant la mise en œuvre d’un nouveau mode de gouvernance sur un territoire urbain de taille moyenne. 

 

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