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La biodiversité créatrice de valeur et de lien social aux « Folies »

Environnement

L’Homme tire de la biodiversité une large gamme de bénéfices essentiels pour le développement de ses activités, son bien-être et sa qualité de vie. Ces bénéfices sont issus de services écosystémiques, un concept lié au fonctionnement des écosystèmes et aux différents usages qui peuvent en être faits par la société. Si l’intérêt des services écosystémiques tirés des écosystèmes forestiers ou aquatiques est aujourd’hui reconnu, il est un espace pour lequel ces enjeux paraissent moins évidents au premier abord : la ville.

Services écosystémiques en ville : des bénéfices progressivement reconnus

L’importance des services écosystémiques en ville restent encore peu perçue, de par le caractère fortement anthropisé des espaces urbains. Depuis longtemps, parcs et jardins ont joué un rôle important dans la cité, mais avant tout culturel, récréatif et esthétique. S’ajoutent désormais l’idée que la ville durable doit pleinement réintégrer la biodiversité dans son aménagement, et ce pour plusieurs raisons : la ville peut redevenir un lieu de production alimentaire au sein de jardins individuels et partagés, parcs et toitures végétalisés. La biodiversité en ville peut permettre de renforcer la résilience face aux évènements météorologiques extrêmes et au changement climatique. Enfin, les espaces naturels urbains constituent un vecteur clé de lien social et d’amélioration de la santé humaine.

Par définition, une aire urbaine se caractérise par une forte densité de population, une prévalence de l’environnement bâti, ainsi que par une concentration des activités économiques. En ville, les usages alternatifs des sols font face à une concurrence particulièrement accrue en raison de la rareté de l’espace disponible. Ont ainsi tendance à être privilégiés les usages les plus productifs, dont les bénéfices sont directement appropriables et mesurables, notamment par les propriétaires de ces sols. Or, les services écosystémiques tirés de la biodiversité en ville sont aujourd’hui caractérisés par une invisibilité économique dans la prise de décision d’aménagement et par des bénéfices par nature collectifs qui se prêtent peu à l’appropriation.

Appréhender la création de valeur

Dans ce contexte, comment rendre compte de la valeur économique des espaces naturels urbains et intégrer ces valeurs dans les processus de décision des acteurs de la ville ?          Pour faire face à cet enjeu, les économistes ont donc développé des cadres conceptuels, des outils et des méthodes pour évaluer la valeur économique de la biodiversité et des écosystèmes, en tant qu’éléments constitutifs du bien-être humain, dans le but d’informer les décideurs sur les coûts et bénéfices sociaux des usages alternatifs des sols. La notion de valeur est à appréhender ici au sens large, l’objectif étant justement d’aller au-delà du modèle de l’échange marchand dans l’appréhension des relations entre la nature et les sociétés. Ainsi, estimer la valeur économique totale d’un espace vert peut par exemple permettre de juger si sa transformation en un ensemble d’habitations conduit à des bénéfices économiques additionnels par rapport à l’usage du sol précédent, en prenant en compte les différents services que ce dernier fournit à la collectivité.

La littérature scientifique sur ce sujet s’est particulièrement enrichie ces dernières années. Rares sont néanmoins les outils et projets ayant permis de développer une approche quantitative transverse opérationnelle visant à l’évaluation des bénéfices de la biodiversité en ville pour rendre compte, au travers de cas concrets, de l’intérêt de projets de réaménagements urbains en faveur de la biodiversité, d’un point de vue écologique, social et économique.

Le projet expérimental des « Folies » à Choisy-Le-Roi

Le projet pilote de la résidence « Les Folies » de Choisy-le-Roi dans le Val de Marne, mené par Efidis, bailleur social, et CDC Biodiversité, toutes deux filiales du groupe Caisse des Dépôts, propose une avancée dans ce sens à travers une expérimentation innovante : le réaménagement des espaces verts d’une résidence de logements sociaux en zone périurbaine prenant la biodiversité comme levier de transformation, et l’évaluation des bénéfices écologiques, sociaux et économiques induits. Ce projet lancé en 2015 avait pour objectif de redéfinir les usages des espaces extérieurs, les embellir et les valoriser, améliorer le cadre de vie des habitants, et favoriser le lien social dans un lieu en proie à certaines tensions et à la petite délinquance. Prenant appui sur une dynamique locale impulsée par un collectif d’habitants et sur des diagnostics écologiques ayant révélé le fort intérêt faunistique et floristique de la résidence, plusieurs réaménagements ont été réalisés (jardins partagés, gestion différenciée des espaces verts, réaménagement d’un espace boisé avec sentier pédagogique…).

Sur la base d’une large revue de littérature sur les avantages socio-économiques de la biodiversité, un outil d’évaluation des services écosystémiques urbains a été construit en collaboration avec l’Université Paris I Panthéon et appliqué au cas de la résidence de Choisy-Le-Roi. Une enquête auprès des habitants a également été menée pour comparer les bénéfices théoriques de ces réaménagements et leurs perceptions par les parties prenantes.

Une forte amélioration du sentiment de lien social

Les valeurs théoriques associées au retour de la biodiversité en ville sur ce projet mettent en évidence une amélioration notable du sentiment d’attachement au lieu et de son attractivité pour les habitants, corroborée par les dires d’acteurs, qui considèrent pour 78% d’entre eux que ces aménagements ont permis une meilleure valorisation des espaces, ainsi qu’une forte participation à l’esthétisme et à la beauté du lieu, et ce bien que la fréquentation des espaces verts de la résidence n’ait pas sensiblement évolué.

Autre fait notable : la perception d’amélioration de la santé physique et du bien-être (réduction du stress…) des habitants en lien avec les aménagements réalisés est particulièrement élevée - près de 81 % des habitants - alors même que les attentes théoriques en la matière n’étaient pas particulièrement fortes, l’emprise surfacique des aménagements réalisés étant contrainte par l’étendue des espaces verts de la résidence.

Enfin, l’élément le plus marquant de l’exercice réside dans la forte amélioration du sentiment de lien social exprimé par les habitants suite au projet, impact une fois encore peu mis en évidence par les valeurs théoriques. Les résidents estiment à plus de 85% que les aménagements en faveur de la biodiversité ont participé fortement à la création de lien social, avec des opportunités de rencontres et d’échanges accrues, en particulier via les jardins partagés.

Vers une plus grande prise en compte de la nature dans la planification urbaine

L’évaluation des bénéfices tirés des services écosystémiques en ville peine encore à éclairer les choix d’aménagement à l’échelle de projets. Pourtant, en dépit de leur complexité de mise en œuvre, les exemples d’identification de bénéfices tangibles, comme à Choisy Le Roi, du retour de la biodiversité en ville fleurissent. Le mouvement doit encore cependant s’amplifier pour changer d’échelle. Cela sans occulter le fait que les choix d’organisation des territoires urbains revêtent bien souvent un caractère éminemment politique, pour lequel l’analyse économique ne constitue qu’un des éléments amenant, in fine, à la prise de décision.

 

Économiste de l'environnement, Aurélien Guingand a notamment travaillé au sein de CDC BIodiversité et de la Mission Economie du groupe Caisse des Dépôts. Depuis 2018, il est responsable d'équipe projet Biodiversité - Forêt - Aire protégées au sein de l'Agence Française de Développement.
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