Dix ans après l’Accord de Paris : comment les obligations vertes sont devenues un marché mondial
Bien avant l’Accord de Paris (2015), la Banque européenne d’investissement (BEI) a ouvert la voie en lançant en 2007 les premiers Climate Awareness Bonds. Plus de dix ans après la COP21, les obligations vertes se sont désormais imposées comme l’un des instruments emblématiques de la finance climat. Les émissions annuelles sont passées de 42 milliards de dollars en 2015 à plus de 650 milliards de dollars en 2025.
L’essor des obligations vertes fait directement écho à l’un des héritages majeurs de l’Accord de Paris. En consacrant, à travers son article 2.1.c, l’objectif de réorientation des flux financiers vers une trajectoire de développement bas-carbone, l’accord a placé la finance au cœur de l’action climatique. Les obligations vertes constituent aujourd’hui la principale catégorie du marché mondial de la dette durable et l’un des segments les plus dynamiques de la finance climat.
Des premiers Climate Awareness Bonds au Green Bond Boom
Les obligations vertes sont une innovation récente du marché obligataire. En moins de 20 ans, elles sont passées d’un segment de niche à un marché mondial. Cette évolution s’explique par la convergence de plusieurs dynamiques : l’impulsion des acteurs publics, la demande croissante des investisseurs et la structuration progressive d’un écosystème de standards.
L’année 2007 est généralement considérée comme l’acte fondateur du marché. La BEI lance alors le premier Climate Awareness Bond, une obligation notée AAA dont les fonds sont destinés à financer des projets verts. Quelques mois plus tard, d’autres institutions supranationales, dont la Banque mondiale et plusieurs banques multilatérales de développement procèdent à leur tour à des émissions de ce type. Ces acteurs jouent un rôle pionnier dans l’émergence du marché, à une époque où il n’existe encore ni définition harmonisée ni standard communément reconnu pour les obligations vertes.
Bien que la première obligation verte émise par une entreprise date de 2013, le véritable changement d’échelle intervient avec la publication des Green Bond Principles (GBP) par l’ICMA (International Capital Market Association) en 2014. Elaborés par une coalition d’investisseurs, d’émetteurs et d’intermédiaires financiers, les GBP sont devenus le premier cadre de référence international pour le marché des obligations vertes. En offrant un cadre commun aux émetteurs et aux investisseurs, ces principes ont contribué à la crédibilité et à la comparabilité des émissions de ce type d’obligation.
Cette clarification des pratiques de marché, combinée à la dynamique créée par l’Accord de Paris, a favorisé l’adoption des obligations vertes par un nombre croissant d’acteurs privés et publics. Souvent qualifiée de « Green Bond Boom », cette période post-2015 est marquée par une forte accélération des émissions, l’apparition de segments de cotation dédiés sur plusieurs places boursières ainsi que la diffusion progressive de l’instrument dans le monde, au-delà du continent européen.
Les obligations vertes, pilier du marché de la dette durable
Les obligations vertes s’inscrivent dans le marché plus large de la dette durable (GSS+ : Green, Social, Sustainability and Sustainability-Linked Bonds), qui regroupe notamment les obligations vertes, sociales, durables et indexées à des objectifs de durabilité (SLB).
Alors qu’il a fallu plus d’une décennie pour franchir le seuil de 1 000 milliards de dollars d’émissions cumulées en 2020, cinq années supplémentaires ont suffi pour atteindre les 6 800 milliards de dollars de dette durable. Au sein de cet ensemble, les obligations vertes occupent une place prépondérante, représentant plus des deux tiers des volumes cumulés de dette durable émis, soit environ 4 000 milliards de dollars (Climate Bonds Initiative, 2025).
Malgré des vents contraires pour la finance durable ces dernières années, notamment liés au contexte géopolitique et réglementaire, le marché de la dette durable en 2025 est resté au-dessus du seuil symbolique de 1 000 milliards de dollars d’émission annuelle pour la troisième année consécutive.
L’Europe demeure la principale région émettrice, avec près de 45 % des volumes mondiaux émis. L’Asie-Pacifique représente quant à elle près de 30 % des émissions mondiales, portée notamment par la Chine, devenue le deuxième marché mondial des obligations vertes et l’un des principaux moteurs de la croissance récente du marché.
Cette dynamique ne semble pas s’essouffler à court terme. Selon plusieurs acteurs du marché, les émissions d’obligations vertes pourraient poursuivre leur progression en 2026, portées par les besoins croissants d’investissement dans les infrastructures énergétiques, dans un contexte marqué par les enjeux de souveraineté énergétique et l’essor de l’intelligence artificielle.
Que financent les obligations vertes aujourd’hui ?
Les obligations vertes reposent sur une logique de use of proceeds qui associe explicitement les capitaux levés au financement ou au refinancement de projets ou d’actifs verts.
Si la définition précise de ce qui est considéré comme « vert » varie selon les standards et taxonomies utilisés, les émissions se concentrent aujourd’hui autour de quelques grandes thématiques de la transition écologique.
D’après les données de la Climate Bonds Initiative (CBI), les fonds levés sont principalement dirigés vers les secteurs de l’énergie, des bâtiments et des transports, qui représentent à eux trois 80 % des volumes financés entre 2014 et 2023. Ces financements soutiennent notamment le développement de capacités de production d’électricité bas-carbone (e.g. solaire, éolien), la modernisation des réseaux de distribution et de transmission électrique, les projets d’efficacité énergétique (e.g. bâtiments, procédés industriels), ainsi que le développement d’infrastructures de transport bas-carbone. Cette concentration s’explique par l’importance des besoins d’investissement dans ces secteurs, mais également par la présence d’actifs facilement identifiables et de bénéfices environnementaux relativement simples à mesurer et à documenter.
Au-delà de cette diversité sectorielle, les obligations vertes restent avant tout orientées vers l’atténuation au changement climatique. Selon une étude de 2021 du JRC (The Joint Research Centre - Fatica & Panzica), près de 80 % des fonds levés sont consacrés à des projets contribuant à cet objectif, tandis que les projets liés à l’adaptation au changement climatique, à l’économie circulaire ou à d’autres objectifs environnementaux ne représentent qu’une part marginale des financements.
Que financeront les obligations vertes demain ?
La prédominance actuelle des projets dédiés à l’atténuation du changement climatique pourrait toutefois évoluer dans les prochaines années. Face à l’intensification des risques climatiques physiques, les investisseurs manifestent un intérêt croissant pour les projets contribuant à l’adaptation et à la résilience des économies.
Il s’agit notamment de financer des solutions d’adaptation permettant aux infrastructures, aux entreprises et aux territoires de mieux faire face aux conséquences du changement climatique et de renforcer leur résilience face à des événements extrêmes tels que les inondations ou les sécheresses.
Malgré les 6 800 milliards de dollars d’encours cumulés du marché de la dette durable, seule une part limitée de ces financements est aujourd’hui orientée vers l’adaptation. L’enjeu n’est pas de réallouer les capitaux aujourd’hui consacrés à l’atténuation, mais d’élargir progressivement l’univers des investissements éligibles aux obligations vertes afin de mobiliser des financements supplémentaires en faveur de l’adaptation climatique.
Le développement de ce segment se heurte aujourd’hui à un manque de définitions harmonisées et de référentiels communs, rendant complexe l’identification de projets crédibles pour les investisseurs comme pour les émetteurs.
Pourtant, les opportunités d’investissement existent. Une analyse de la Global Commission on Adaptation (2019) identifie près de 1 800 milliards de dollars d’investissements potentiels susceptibles de générer plus de 7 100 milliards de dollars de bénéfices économiques et sociaux.
À mesure que les méthodologies, taxonomies et cadres de référence se structurent, le marché de la dette durable pourrait ainsi jouer un rôle croissant dans la mobilisation des capitaux nécessaires au financement de l’adaptation et de la résilience climatique, ouvrant la voie à une nouvelle phase de développement des obligations vertes.
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