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Dix ans après l’Accord de Paris : quelle contribution des obligations vertes à l’orientation des capitaux ?

Date de publication 18 juin 2026

Temps de lecture 5min

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Un peu plus de dix ans après la COP21, les obligations vertes se sont imposées comme l’un des instruments emblématiques de la finance climat. Offrant une alternative aux instruments de dette conventionnels, celles-ci permettent aux émetteurs de financer des actifs verts, tout en offrant aux investisseurs un instrument d’allocation du capital compatible avec leurs objectifs climatiques. Les obligations vertes ont ainsi contribué à structurer un marché dédié au financement d’actifs verts et à faire émerger de nouveaux standards de transparence.


Pour autant, le succès du marché des obligations vertes ne suffit pas à lui seul à répondre aux besoins de financement de la transition. En 2023, le premier Bilan mondial de l’Accord de Paris (Global Stocktake) a rappelé que les investissements dans les énergies propres devront atteindre environ 4 300 milliards de dollars par an d’ici à 2030 pour mettre le monde sur une trajectoire compatible avec la neutralité carbone. Une décennie après l’Accord de Paris, le marché des obligations vertes apparaît à la fois comme l’une des principales réussites de la finance climat et comme un révélateur des défis qui demeurent pour orienter les capitaux vers les besoins de transition les plus importants.

Pourquoi les émetteurs ont adopté les obligations vertes ?

La croissance rapide du marché des obligations vertes peut sembler paradoxale. En effet, contrairement à une obligation conventionnelle, les fonds levés sont affectés à des projets identifiés comme verts, ce qui restreint les possibilités d’utilisation du capital par l’émetteur. Plusieurs mécanismes permettent toutefois d’expliquer l’adoption croissante de cet instrument au cours de la dernière décennie.

Les obligations vertes permettent notamment d’accéder à une base croissante d’investisseurs disposant d’objectifs ESG ou climatiques. Pour certains émetteurs, elles constituent ainsi un moyen de diversifier leurs sources de financement et attirer une clientèle d'investisseurs souvent perçue comme plus stable et de long terme.

Au-delà de cet accès à un nouvel univers d’investisseurs, les obligations vertes peuvent également constituer un signal crédible d’engagement environnemental et de mise en œuvre effective d’une stratégie climatique. En affectant les fonds levés à des projets identifiés comme verts et en raison de la nature contraignante de ces instruments, leurs émetteurs peuvent démontrer plus concrètement leur volonté de financer des investissements répondant aux enjeux climatiques. L’interprétation de ce signal fait toutefois débat, certains travaux soulignant que l’émission d’une obligation verte peut également relever d’une logique de greenwashing lorsque l’engagement affiché ne se traduit pas par des changements substantiels dans les activités de l’émetteur.

Pourquoi les investisseurs achètent des obligations vertes ?

Si la dernière décennie a été marquée par un véritable « Green Bond Boom », c’est également en raison de l’intérêt croissant des investisseurs pour ce type d’instrument. 

Portées par le renforcement des exigences de transparence et la structuration progressive des standards de marché, les obligations vertes offrent aux investisseurs un moyen concret d’orienter leurs capitaux vers des projets et actifs contribuant à la transition. En reliant directement les capitaux investis à des usages identifiés, elles permettent d’aligner les décisions d’investissement avec les engagements climatiques des institutions financières. Elles constituent ainsi un outil privilégié pour traduire les objectifs de durabilité des investisseurs et leurs stratégies d’allocation du capital en décisions concrètes de financement.

Les obligations vertes peuvent également contribuer à la diversification des portefeuilles. Le marché couvre aujourd’hui une grande diversité d’émetteurs (e.g. entreprises, institutions financières, souverains et entités supranationales), ainsi qu’un large éventail de secteurs et de zones géographiques. Cette diversité permet aux investisseurs de diversifier leurs risques et d’élargir leur univers d’investissement, tout en répondant à l’évolution des préférences de leurs clients et aux exigences croissantes de leurs mandats en matière de durabilité.

Les obligations vertes permettent-elles de réduire le coût du capital ?

Les obligations vertes présentent des caractéristiques financières très proches de celles des obligations conventionnelles, à risque de crédit et maturité comparables.

Depuis plusieurs années, la littérature académique s’intéresse à l’existence d’un éventuel greenium, défini comme l’écart de rendement observé entre une obligation verte et une obligation conventionnelle comparable. L’existence d’un tel écart traduirait une disposition des investisseurs à accepter un rendement plus faible pour financer des projets à caractère environnemental, permettant ainsi aux émetteurs de bénéficier d’un coût du capital réduit. Les résultats demeurent toutefois contrastés. Si de nombreuses études mettent en évidence l’existence d’un greenium, d’autres concluent à un effet limité, voire inexistant. Les conclusions varient sensiblement selon les marchés, les catégories d’émetteurs et les méthodologies retenues, ce qui explique qu’aucun consensus clair ne se dégage aujourd’hui sur l’existence et l’ampleur du greenium.

Une orientation des capitaux encore incomplète

Malgré la croissance spectaculaire du marché des obligations vertes au cours de la dernière décennie, leur contribution à la réorientation des flux financiers doit être nuancée. Bien qu’elles constituent aujourd’hui le principal segment du marché de la dette durable, les obligations vertes ne représentent encore qu’une part limitée des émissions obligataires mondiales, y compris dans les marchés les plus matures. Selon l’Agence européenne pour l’environnement, elles représentaient ainsi 12,8 % des émissions obligataires des entreprises dans l’UE-27 en 2024.

Si le marché a connu une progression récente dans les économies émergentes et en développement (EMDEs), les obligations vertes demeurent principalement émises dans les économies développées. Cette concentration reflète plus largement les difficultés rencontrées par de nombreux pays émergents et en développement pour accéder aux financements nécessaires, en particulier aux capitaux privés. Ces économies font souvent face à un coût du capital plus élevé, lié notamment à la perception du risque par les investisseurs internationaux, ce qui limite leur capacité à attirer les financements nécessaires au développement de projets de transition. Plusieurs travaux soulignent toutefois que ces risques peuvent être surestimés, notamment en raison d'un manque de données, conduisant à une allocation sous-optimale des capitaux. Dans ce contexte, le financement de la transition dans les EMDEs ne peut reposer sur les seules obligations vertes et suppose également la mobilisation d’instruments financiers complémentaires, ainsi que le développement d’innovations permettant de mieux canaliser les capitaux privés vers ces marchés.

Le marché des obligations vertes demeure également largement dominé par les grands émetteurs. Les PME sont traditionnellement peu présentes sur les marchés obligataires, en raison notamment de leurs besoins de financement plus limités et des coûts associés à une émission. Les obligations vertes ajoutent à ces contraintes des exigences supplémentaires en matière de cadre d’émission, de transparence et de reporting. Si ces exigences contribuent à la crédibilité du marché, elles peuvent également représenter une charge proportionnellement plus importante pour les entreprises de petite taille. Le financement de la transition des PME repose ainsi encore largement sur le crédit bancaire, les obligations vertes constituant un instrument important, mais non exclusif, de mobilisation des capitaux nécessaires à la transition.

De la finance verte à la finance de transition

L’atteinte des objectifs de l’Accord de Paris ne repose pas uniquement sur le financement d’activités déjà considérées comme vertes. La finance durable ne vise, en effet, pas seulement à soutenir des activités déjà alignées avec les objectifs climatiques (finance verte), mais également à accompagner la transformation progressive d’activités qui ne le sont pas encore (finance de transition).

Cet enjeu est particulièrement important pour les secteurs dits hard-to-abate (les plus difficiles à décarboner), tels que l’acier, le ciment ou la chimie. Alors que ces industries figurent parmi les plus émettrices de gaz à effet de serre, elles peinent souvent à mobiliser des financements à travers les instruments traditionnels de la finance verte pour soutenir leurs efforts de décarbonation. Pourtant, les besoins d’investissement associés à leur transformation sont considérables. Le World Economic Forum les estime à près de 13 500 milliards de dollars d’ici à 2050. 

Dans ce contexte, les investisseurs commencent à s’intéresser de plus en plus à la crédibilité des trajectoires de décarbonation des entreprises. Les plans de transition apparaissent à cet égard comme un outil central, en fournissant au marché un cadre permettant d’apprécier la cohérence des engagements pris par les émetteurs. Ils pourraient ainsi contribuer à libérer le potentiel de la finance de transition et favoriser le développement de nouveaux instruments, tels que les obligations de transition, afin d’élargir la palette de mécanismes mobilisables par les institutions financières pour accompagner la décarbonation de l’économie réelle.