Trame noire, paysage nocturne : comment façonner l'obscurité sans la figer ?
« Il existe toute une gamme de paysages nocturnes ordinaires »
En 2021, le CNRS se dote d’un Observatoire de l’environnement nocturne pour accompagner les territoires engagés dans la préservation de la nuit, dans ses dimensions sociales, sensibles, écologiques et paysagères. Revendiquant une interdisciplinarité « radicale », ce dispositif à la croisée de la recherche fondamentale et de la recherche-action produit des connaissances tout en outillant l’action publique. Entretien avec deux de ses cofondateurs, Samuel Challéat et Johan Milian.
Pourquoi considérez-vous la notion de « paysage nocturne » comme un oxymore ?
Johan Milian : La notion de paysage s’est historiquement construite sur un rapport visuel d’inspiration picturale. En histoire de l’art, puis dans de nombreuses disciplines, le paysage est pensé à partir du regard porté sur un environnement. Le passage du jour à la nuit bouscule ce « tout visuel » : chez l’humain, la vue s’affaiblit et ne suffit plus à structurer la perception du milieu. D’autres sens prennent le relais et l’expérience devient plus largement polysensorielle. Le paysage ne disparaît pas, mais il se recompose à partir d’autres modalités perceptives.
Samuel Challéat : La convention de Florence définit le paysage moins comme un objet que comme une relation : « Une partie de territoire telle que perçue par les populations. » Appliquée à la nuit, cette définition se déplace. Le paysage nocturne se caractérise d’abord par une perte de visibilité : là où le paysage diurne repose sur une certaine transparence, la nuit introduit de l’opacité. Physiologiquement, la vision nocturne mobilise d’autres mécanismes : les couleurs s’effacent, les nuances de gris dominent, la sensibilité au mouvement augmente. Mais cette limite est surtout humaine. De nombreuses espèces nocturnes disposent de capacités visuelles bien supérieures, jusqu’à percevoir les couleurs à de très faibles niveaux de lumière : le nocturne est donc aussi un paysage animal. Cette moindre maîtrise par la vue s’inscrit enfin dans une histoire longue de la nuit, associée à l’incertitude, au danger, à l’attention accrue. En ce sens, parler de « paysage nocturne » revient à penser un paysage qui échappe en partie au regard.
Sommes-nous en train de perdre la capacité de comprendre et de vivre l’obscurité ?
J. M. : Nous vivons aujourd’hui dans un environnement presque constamment éclairé. Pendant des millénaires, les sociétés humaines étaient rythmées par une alternance jour/nuit très marquée, et la nuit réorganisait pratiques, sociabilités et imaginaires. Avec l’industrialisation et la diffusion massive de l’éclairage artificiel, cette expérience s’est profondément transformée. La nuit ne disparaît pas, mais elle s’atténue, se reconfigure, perd en intensité et en singularité.
S. C. : La notion d’« amnésie environnementale générationnelle », empruntée à la psychologie de l’environnement, permet de déplacer la question : ce ne sont pas nos capacités à percevoir la nuit qui disparaissent, mais les occasions d’en faire l’expérience dans une obscurité véritable. Dans des environnements saturés de lumière, notre premier réflexe face au noir est souvent d’allumer nos smartphones. Or, ce geste court-circuite l’accoutumance progressive de notre vision à l’obscurité, qui nécessite une trentaine de minutes – un temps que, dans nos sociétés, seuls les astronomes et les naturalistes prennent encore vraiment. Le paysage nocturne révèle la puissance des transformations environnementales contemporaines : la lumière artificielle est l’une des rares productions humaines visibles à l’échelle planétaire sur les images satellites nocturnes. En brouillant l’alternance entre lumière et obscurité, elle affecte les rythmes fondamentaux du vivant. Le paysage nocturne est profondément anthropocénique : il montre que les transformations en cours touchent jusqu’aux conditions mêmes dans lesquelles les milieux deviennent perceptibles, praticables, habitables.
Vous dénoncez la monétisation du ciel étoilé. Pourquoi cette approche vous paraît-elle incomplète, voire risquée ?
S. C. : La mise en ressource du ciel étoilé – par le tourisme, les labels ou la valorisation de son caractère exceptionnel – repose sur une logique de différenciation : un site comme le Pic du Midi ne demeure « exceptionnel » que tant que, ailleurs, la qualité du ciel nocturne reste plus dégradée. Si cette qualité s’améliore partout, la valeur distinctive de ces labels s’érode mécaniquement. Ces instruments, comme les réserves internationales de ciel étoilé, ont donc leur intérêt, mais ils ne peuvent pas, à eux seuls, produire une réduction généralisée de la pollution lumineuse. Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à agir par ces dispositifs, mais qu’il faut les compléter par d’autres leviers. C’est dans ce contexte qu’a émergé la notion de continuités écologiques nocturnes, puis de réseau écologique sombre, à l’origine de la « trame noire ». Sur le principe, l’idée est féconde : elle permet d’inscrire la lumière artificielle dans une approche systémique, articulée aux dynamiques du vivant, et d’étendre la logique de préservation de l’obscurité au-delà des seuls espaces exceptionnels. Mais son évolution vers un cadre très normatif, cartographique et technocratique pose question. Une autre voie consiste à privilégier des réductions plus directes des émissions lumineuses, construites avec les habitants et les élus, et adossées à une transformation progressive des pratiques.
Vous affirmez d’ailleurs que la modélisation d’une « trame noire généraliste » est une illusion. Pourquoi ?
J. M. : C’est d’abord une question d’échelle et de mode d’action. Telle qu’elle a été stabilisée méthodologiquement, notamment par l’OFB [Office français de la biodiversité, ndlr], la trame noire s’est progressivement imposée comme un dispositif d’action publique assez lourd pour les territoires. Or, au regard de l’investissement que ce processus suppose, son efficacité opérationnelle reste limitée. La pollution lumineuse est une pollution diffuse et systémique : elle appelle donc, d’abord, des actions directes de réduction des émissions lumineuses, partout où cela est possible. Celles-ci produisent des effets transversaux, sur la biodiversité, les paysages nocturnes, mais aussi sur la santé et le sommeil. Des démarches plus simples, ancrées dans les réalités locales et construites avec les élus, les professionnels de l’éclairage et les usagers, paraissent souvent plus pertinentes. La critique ne porte donc pas sur le principe même de la trame noire, mais sur le décalage entre la complexité du dispositif et ses effets réels.
S. C. : Il faut rappeler la trajectoire de cette notion. L’idée et le terme de « trame noire » apparaissent dans ma thèse 1, soutenue en 2010, avant d’être repris, notamment, par Roger Narboni, qui commence à les expérimenter à Rennes à partir de 2012. Quinze ans plus tard, il est légitime d’interroger ce qu’est devenue cette notion, aujourd’hui constituée en instrument d’action publique. Son parcours révèle des formes de circularité entre recherche, expertise privée, fabrique des politiques publiques et flux de financements. Elle engage aussi une certaine conception du vivant, comme s’il pouvait être mis en équation, inscrit dans des infrastructures écologiques planifiées et circuler le long de corridors d’obscurité dessinés sur des cartes puis projetés sur les territoires. L’idée initiale visait à compléter les trames vertes et bleues pour intégrer l’obscurité dans la compréhension des continuités écologiques. Mais les travaux que nous menons avec des écologues montrent l’écart entre des modèles heuristiques, utiles en laboratoire ou comme outils de sensibilisation, et leur transposition dans des contextes territoriaux complexes. Sur le terrain, les effets sont très concrets : dans de nombreux territoires, notamment dans les parcs naturels régionaux, l’accès aux financements passe désormais par la trame noire. Or, ces outils reposent sur des représentations partielles du réel – qui intègrent mal, par exemple, les effets météorologiques sur la diffusion de la lumière artificielle – et sur des abstractions issues des modélisations, comme les « chemins de moindre coût », qui ne correspondent pas nécessairement aux déplacements effectifs des organismes. Les acteurs locaux se retrouvent ainsi avec des documents normatifs, difficiles à articuler aux usages, aux pratiques et aux attentes sociales. Cela pose une question plus large : sait-on encore penser les politiques environnementales autrement que par cette logique de « trames » ?
J. M. : La trame verte repose sur la matérialité des habitats d’espèces, la trame bleue sur celle des réseaux hydrographiques. Avec la trame noire, on change de registre : la pollution lumineuse constitue une pollution diffuse dans l’environnement, difficile à saisir dans le temps et dans l’espace, et dont les effets varient selon les espèces. Si l’on pousse le raisonnement, il y a autant de trames noires qu’il y a d’espèces : un rouge-gorge n’a pas le même rapport à la lumière qu’un papillon nocturne particulièrement sensible à l’éblouissement. Dans ces conditions, vouloir figer une trame unique apparaît largement réducteur.
S. C. : Nous défendons une autre logique : le réseau écologique sombre ne devrait pas être un outil à tracer, mais un résultat à faire advenir. Il émerge de la réduction de l’empreinte lumineuse – par exemple par un travail sur les intensités, les températures de couleur, les horaires d’éclairage et l’implantation du matériel. Dès lors que des conditions d’obscurité sont restaurées, les espèces peuvent réinvestir les espaces, sans qu’il soit nécessaire de leur assigner au préalable des corridors par zonage.
Si la notion de « paysage nocturne » figure dans la loi depuis 2016, vous qualifiez cette intégration de « vacuité administrative ».
J. M. : Il faut d’abord comprendre pourquoi le législateur a jugé utile d’introduire cette notion : cela tient en grande partie à l’influence des écologues travaillant sur la pollution lumineuse. Dans ce cadre, le « paysage » est mobilisé au sens de l’écologie du paysage, comme une grille de lecture des habitats naturels ; l’inscription des paysages nocturnes dans la loi biodiversité prolonge cet usage. Le problème est que cette acception est très réductrice au regard de la richesse de la notion de paysage en France, y compris dans sa tradition juridique : le paysage ne se limite pas à un outil de description écologique, il engage aussi des dimensions sensibles, culturelles et sociales, et dispose déjà de ses propres instruments de protection. De ce point de vue, il y a une forme d’inachèvement : la notion a été introduite dans la loi sans être réellement travaillée, ni dotée d’un contenu opératoire à la hauteur de sa complexité. C’est ce décalage qui nous a conduits à mobiliser autrement le « paysage nocturne », permettant d’ouvrir des espaces de dialogue autour des enjeux d’éclairage et de pollution lumineuse. On s’inscrit là dans une tradition ancienne où le paysage sert de support de médiation dans les démarches d’aménagement. Nous souhaitons réactiver cet outil à partir des enjeux spécifiques du nocturne, en considérant la nuit à la fois comme un environnement et comme un moment vécu, lié aux manières d’habiter. Cette dimension est largement absente des textes, qui restent centrés sur des dispositifs techniques et réglementaires : d’un côté la trame noire, de l’autre un ensemble de normes encadrant les conditions d’éclairage, qu’il s’agisse de certaines zones ou de formes spécifiques comme l’éclairage publicitaire.
S. C. : Dans la loi de 2016, l’ajout reste en réalité très minimal : il consiste essentiellement à intégrer les « paysages diurnes et nocturnes » parmi les éléments constitutifs du patrimoine commun de la nation. Le contexte est important : on est alors dans la dynamique des premières réserves internationales de ciel étoilé et d’une patrimonialisation croissante du ciel nocturne. Mais cette évolution repose au fond sur deux lectures assez réductrices du paysage. D’un côté, l’écologie du paysage, avec une réelle complexité scientifique, mais difficile à traduire juridiquement ; de l’autre, une approche plus astronomique, centrée sur la qualité du ciel étoilé et la limitation de la pollution lumineuse. Dans les deux cas, on reste loin de la richesse de la notion de paysage telle qu’elle est travaillée dans d’autres champs des sciences sociales ou du projet de territoire. Cette inscription s’accompagne d’une lecture fortement marquée par les services écosystémiques : le paysage tend à devenir un support de production de fonctions et de services environnementaux, dans une perspective assez utilitariste. Il n’est pas étonnant que la loi n’ouvre pas sur une conception plus large du paysage nocturne, elle reste structurée par des objectifs de biodiversité, de reconquête et de régulation, sans réellement la saisir comme outil d’intermédiation ou de projet territorial.
Pourquoi convoquez-vous la mésologie pour révéler les paysages obscurs ?
J. M. : La mésologie est moins une discipline stabilisée qu’un cadre théorique qui pousse à une démarche transdisciplinaire permettant de penser et travailler les relations entre habitants et milieux vécus. Elle invite à aborder les paysages nocturnes non comme de simples environnements physiques, mais comme des milieux sensibles, façonnés par les usages, les perceptions, les affects et les pratiques nocturnes. Elle permet ainsi d’introduire le rapport à l’obscurité comme un aspect de cette relation, et de dépasser une approche de la nuit réduite aux seuls enjeux techniques ou aux dispositifs classiques de concertation, en rendant visibles les expériences situées des habitants.
S. C. : La mésologie réhabilite la notion de « milieu » – chère aux géographes – entendue comme un espace vécu, pratiqué et chargé d’attachements. Elle permet ainsi de déplacer le regard : le paysage nocturne n’est plus seulement appréhendé à travers des indicateurs quantifiés ou des seuils de luminosité, mais comme une relation située entre des êtres vivants, des pratiques et des environnements. Elle montre ainsi les limites d’une approche uniquement technico-environnementale.
Vous insistez sur le rôle de l’imaginaire et des arts pour transformer notre regard sur la nuit. Comment peuvent-ils être mobilisés ?
S. C. : Dans notre boîte à outils, les démarches artistiques occupent une place importante. Elles touchent les publics par d’autres voies et font surgir des perceptions, des affects, des récits que les outils scientifiques ou réglementaires peinent parfois à mobiliser, et contribuent à déplacer le regard, à rendre la nuit sensible, et donc à la faire exister comme enjeu commun.
J. M. : Dès les années 1990, le Dark Sky Movement a produit une iconographie abondante qui a contribué à forger une esthétique du nocturne. Ce qui nous semble plus marquant aujourd’hui, c’est que certains territoires vont jusqu’à promouvoir l’obscurité elle-même, en valorisant des paysages non éclairés, sans présence du ciel étoilé. Ces « paysages obscurs » renvoient à une tentative de reconnexion avec une nuit non artificialisée et peuvent devenir des supports de médiation, pour éprouver ce qu’elle est, lorsqu’elle n’est pas transformée par l’éclairage.
S. C. : Entre les paysages saturés de lumière et les représentations idéalisées du ciel étoilé, il existe toute une gamme de paysages nocturnes ordinaires. C’est vers eux que nous orientons
nos travaux : des situations intermédiaires où coexistent obscurités relatives, halos lumineux et transformations des ambiances sonores. Ces agencements reconfigurent l’expérience de l’espace et posent des questions très concrètes d’habitabilité : comment les milieux sont-ils perçus, pratiqués, appropriés ? La plupart des expériences nocturnes se jouent dans ces contextes intermédiaires, souvent périurbains, particulièrement révélateurs des tensions contemporaines.
J. M. : Nous refusons de prédéfinir ce que devraient être les paysages nocturnes. Cela nous distingue d’approches plus normatives qui tendent à fixer ce qu’est un « beau » paysage. Ce n’est pas notre rôle. Nous cherchons au contraire à partir des expériences et des contextes pour en faire émerger des formes plurielles.
S. C. : Le paysage nocturne nous paraît particulièrement fécond pour penser la gouvernance de l’environnement nocturne, précisément parce qu’il permet d’échapper à une définition entièrement encadrée par les zonages, les normes et les décrets. Il offre une autre entrée, moins technocratique, pour interroger ce que l’on fait de la nuit dans les territoires. L’enjeu est aussi de préserver à la nuit une part de marge, de décalage, presque de dénormalisation, qui participe pleinement de son imaginaire social.