Crédits nature : une nouvelle solution européenne pour endiguer le déclin de notre biodiversité ?
Le 7 juillet 2025, la Commission européenne a présenté sa feuille de route sur les crédits nature, les qualifiant de « levier essentiel » pour compléter les financements publics en faveur de la biodiversité. L’objectif ? Mobiliser davantage le secteur privé dans la protection et la restauration des écosystèmes, en orientant les flux financiers vers des activités vertueuses pour l’environnement.
Malgré l’aggravation des dépendances économiques et sociétales à l’égard de la nature, et des crises qui en découlent, la biodiversité, sa protection et sa restauration connaissent un sous-investissement chronique. L’émergence d’un marché financier dédié à la nature peut-elle inverser la tendance pour combler ce déficit d’investissement ?
Pourquoi l’innovation financière est-elle nécessaire pour la protection et la restauration de la biodiversité au sein de l’Union Européenne ?
« La perte de biodiversité est un problème classique d’action collective : les risques sont largement répartis, mais la capacité à les résoudre est fragmentée. [1]» En effet la dégradation rapide de notre environnement naturel menace directement notre modèle économique et social, et pourtant au niveau européen, national, et local, le financement public est largement insuffisant pour répondre aux besoins d’investissements colossaux nécessaires pour inverser la tendance. En juin 2025, la Commission Européenne estimait à 38,6 milliards d’euros le déficit d’investissements nécessaires à la réalisation des objectifs européens liés à la biodiversité[2]. Dans un contexte de finances publiques contraintes, le financement public seul ne pourra pas combler ce déficit.
Alors que peut faire l’Europe ? A l’heure où le retour de la compétitivité et la souveraineté de notre continent sont des objectifs de plus en plus prégnants, et que 72% des entreprises de la zone euro sont considérées comme étant fortement dépendantes des services écosystémiques, attirer l’investissement privé vers la préservation de la nature devient une priorité pour l’Europe.
Qu’est-ce qu’un crédit nature ?
Un crédit nature peut être défini comme une unité standardisée attestant d’une action ayant un résultat positif certifié, vérifié, quantifié et durable sur la nature. Les crédits nature permettent de passer d’une logique de limitation des dégâts causés à la biodiversité à une inversion active de la tendance à l’appauvrissement de la nature.
C’est le triptyque certification – vérification – quantification, au cœur du concept de crédit nature, qui garantit que des actions spécifiques et positives pour la nature sont menées, créant ainsi de la confiance chez l’acheteur, et évitant les cas de greenwashing.
Une fois que l’action de conservation ou de restauration générant un gain de biodiversité est lancée, le porteur de projet doit faire certifier et vérifier par un organisme indépendant, à l’aide de critères scientifiques, objectivables et quantifiables, le gain généré par cette action sur l’ensemble de la durée du projet.
Cette première étape de certification passée, un crédit peut être émis, avec pour but d’évaluer monétairement l’impact positif des actions menées. Le crédit est ensuite acheté ou vendu sur un marché dédié, par des entités souhaitant agir pour la restauration et la protection de la biodiversité, et/ou compenser et contrebalancer leurs impacts négatifs sur la nature. Ce marché secondaire permet d’offrir des dividendes aux fournisseurs du crédit et des plus-values aux premiers détenteurs. Par la suite, les détenteurs de crédits nature peuvent, en fonction de l’avancement du projet, de son impact vérifié sur la nature, ou de l’évolution de leurs besoins en termes de compensation de leurs activités, décider de revendre ou d’échanger leurs crédits. C’est pour cela que l’on parle de marché des crédits nature.
Figure : Les étapes d’élaboration d’un crédit à travers ses quatre composantes essentielles
©CDC Biodiversité
Crédits Biodiversité, Vers Un Nouveau Marché De La Nature En Europe ? Chesnot, Y., Douziech, M., Vibert, L., Dossier de la MEB N°54, Mission Économie De La Biodiversité, Paris, France, 76p https://www.cdc-biodiversite.fr/wp-content/uploads/2024/07/DOSSIER-MEB-54-CREDITS-BIODIVERSITE-MD.pdf
La feuille de route pour les crédits nature de l’Union Européenne : Quels moyens pour quels objectifs ?
La volonté de créer une définition commune des crédits nature, avec des modalités de certifications partagées et un cadre d’échange européen, résulte d’un constat simple : seule une combinaison de fonds publics et privés permettra de surmonter le péril, lié à la dégradation de la nature, auquel fait face l’Union Européenne.
La Commission Européenne a donc proposé dans la première année de son mandat, une feuille de route dont l’objectif est clair : mettre en place les actions stratégiques nécessaires pour aboutir d’ici deux ans aux prémices d’un marché des crédits nature, reposant sur une méthodologie scientifiquement robuste, et assurant l’intégrité et la transparence nécessaire à la mise en œuvre d’actions permettant réellement la restauration de la biodiversité de l’Union Européenne. Au terme de ces deux années, la Commission envisagera les prochaines étapes législatives à mener afin de développer et d’étendre, y compris à l’international, un marché des crédits nature.
Cette feuille de route décline plusieurs actions pour commencer à structurer un marché des crédits nature entre 2025 et 2027 :
- D’ici la fin de l’année 2025, mettre en place un groupe d’experts afin d’établir les critères et les méthodes applicables à la certification des crédits nature.
- Promouvoir à l’international le modèle des crédits nature, et coopérer avec les autres initiatives à l’international, afin de développer à terme, un marché intégré au niveau mondial.
- Réaliser une évaluation de l’offre et de la demande pour de tels outils financiers à l’échelle de l’Union Européenne.
A la mi -2026, lancer des projets pilotes au niveau européen pour expérimenter et préciser le cadre et le fonctionnement du marché des crédits nature.
[1] Fiore, A. and H. Grabbe (2025) ‘Nature markets: how can credits and shares provide durable, additional finance?’ Policy Brief 20/2025, Bruegel https://www.bruegel.org/policy-brief/nature-markets-how-can-credits-and-shares-provide-durable-additional-finance
[2] European Commission: Directorate-General for Environment, EMRC, Logika Group and RPA Europe, Update of the costs of not implementing EU environmental law, Publications Office of the European Union, 2025
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Le Groupe Caisse des Dépôts, qui participe activement aux travaux sur les crédits nature au niveau national – à la fois en tant qu’opérateur de la biodiversité (avec sa filiale spécialisée CDC Biodiversité) et en tant qu’investisseur de long terme, financeur de solutions fondées sur la nature, contribuera aux réflexions menées au niveau européen en prenant part aux travaux du groupe d’experts mis en place par la Commission.