Le bien-être territorial, un enjeu pour la planification : concilier le bien-être de toutes et tous, avec le respect des limites planétaires
Entre le contexte d’urgence climatique et l’impératif majeur du zéro artificialisation nette (ZAN) imposé par la loi Climat et Résilience de 2021, les territoires font face à un tournant qui oblige à repenser en profondeur leurs modes de développement et d’aménagement, afin de limiter la consommation d’espaces et de ressources naturelles, d’atténuer et de s’adapter au changement climatique. Ces nécessaires transformations ouvrent toutefois de nouvelles voies pour lier les impératifs environnementaux à une exigence de qualité de vie des habitant·e·s, pour des territoires où il fait bon vivre.
De nécessaires évolutions de la planification territoriale pour répondre aux enjeux des transitions
Au croisement entre le cadre réglementaire national et la vision politique portée par les élus locaux, les différents documents de planification territoriale définissent les orientations en matière de développement et d’aménagement des territoires à un horizon de moyen terme. Ces dispositifs suivent aujourd’hui un processus d’écologisation en lien avec différentes lois et stratégies nationales (Juppin, 2025). En particulier, la loi « Climat et Résilience » de 2021 impose de prendre davantage en compte les enjeux de transitions climatique, écologique et énergétique à l’échelle locale, afin que les territoires puissent rester vivables malgré le dérèglement du climat. La loi impose notamment une trajectoire de réduction de la consommation foncière pour atteindre l’objectif de « Zéro artificialisation nette » (ZAN) en 2050. Cet objectif doit être traduit et territorialisé dans les Schémas Régionaux d’Aménagement de Développement Durable et d’Egalité des Territoires (SRADDET), puis décliné dans les documents infra régionaux (SCOT, PCAET, PLU/PLUi, PLH/PDM).
Pour en savoir plus sur l’objectif ZAN en 2050, vous pouvez consulter l’article ci-dessous :
Pour que ces transitions soient justes, acceptées mais aussi désirables, ces impératifs environnementaux sont aussi à concilier avec des exigences de qualité de vie et d’équité territoriale. En parallèle, les démarches visant à prendre en compte le bien-être des habitant·e·s – citons ici en exemple les travaux menés dans les Hauts-de-France, à Lyon, Grenoble ou Bordeaux – se multiplient à l’échelle locale[1], dans une optique de transformation de l’action publique (Herry, Marlier, 2025). Dans une récente tribune, Lise Bourdeau-Lepage (2025) appelait les élus à s’en emparer pour faire du bien-être la « sentinelle » de leurs actions et replacer l’habitant·e, ses usages et aspirations, au centre de leurs décisions.
C’est dans ce contexte qui interroge de manière globale nos modes d’aménagement et de développement territorial, que les cycles de révision des documents de planification territoriale constituent une opportunité à saisir collectivement, pour imaginer des projets tenant compte d’un double objectif : assurer le bien-être de toutes et tous, dans le respect des limites planétaires, ce qui renvoie à la notion d’habitabilité territoriale (Bouba-Olga, 2024).
Illustration : Bien-être territorial et soutenabilité, ADULM (Stéphanie Demeyere) d’après la théorie du Donut développée par l’économiste britannique Kate Raworth
©ADULM (Stéphanie Demeyere)
Le bien-être territorial, une approche transversale pour questionner nos choix de développement et d’aménagement
S’appuyer sur de nouvelles boussoles …
Inspirée des retours d’expérience d’autres initiatives en France et dans le monde, l’Agence de Développement et d’Urbanisme de Lille Métropole (ADULM) anime une démarche partenariale de recherche-action soutenue par l’Institut pour la Recherche de la Caisse des Dépôts pour explorer une manière de définir et de mesurer le bien-être territorial.
Le bien-être territorial correspond à la possibilité pour l’ensemble des habitant·e·s, dans leur diversité, de satisfaire leurs besoins fondamentaux et de mener une vie épanouie tout en participant pleinement à la vie sociale sur le territoire. Il repose à la fois sur la qualité du cadre de vie des habitant·e·s, liée aux aménités du territoire[2], sur la capacité pour chacun de mobiliser ces ressources, et sur les aspirations exprimées par la population. Pour être durable, ce bien-être territorial doit également s’inscrire dans le respect des limites environnementales et la préservation des ressources pour les générations futures.
Pour en savoir plus sur la démarche Bien-être territorial, vous pouvez consulter l’article ci-dessous :
Illustration : Le référentiel du bien-être territorial, ADULM, Stéphanie Demeyere
©ADU Lille Métropole
… pour embarquer autour de récits positifs sur la transformation des territoires
L'échelle territoriale du bassin de vie semble être un bon niveau d’intégration du bien-être territorial dans les documents de planification, au plus près du vécu des habitant·e·s, de leurs besoins et aspirations.
De fait, le bien-être territorial constitue un enjeu transversal et implicite de ces différents documents, à travers des orientations relatives à la qualité du cadre de vie, à l’accès aux aménités du territoire ou la préservation de l’environnement. Pour autant, la mise en avant du bien-être territorial, du bien vivre ou de la santé, comme priorité centrale et revendiquée est encore rare.
Dans le cadre de l’élaboration de schémas de cohérence territoriale par exemple (SCoT) et plus généralement des documents de planification, le prisme du bien-être territorial peut apporter une plus grande lisibilité aux documents, en articulant les différentes thématiques sectorielles (mobilité, économie, équipements, etc.) autour de cet objectif partagé du mieux-vivre ensemble. Alors que la technicité de ces documents peut les rendre opaques pour une partie des habitant·e·s, cela peut favoriser leur compréhension et appropriation des grandes orientations, en clarifiant la manière dont le développement et l’aménagement du territoire influencent leurs conditions d’existence et leur cadre de vie. En effet, chacun est concerné par le bien-être territorial, quel que soit son niveau d’expertise.
Si l’accumulation d’exigences réglementaires et de thématiques à traiter rendent l’élaboration de ces documents complexe et affaiblissent en partie la capacité des SCoT à incarner un projet de territoire (CGEDD, 2017), l’entrée par le bien-être territorial pourrait redonner du sens à ces démarches. Elle permet d’élargir les débats, au-delà de l’exercice technique, pour construire un récit territorial cohérent et positif, en questionnant les priorités du territoire : Qu’est-ce qui compte, et qu’est-ce que l’on souhaite préserver et développer aujourd’hui, tout en prenant en considération le bien-être des générations futures ?
Le bien-être territorial, une vision au service du SCOT de Lille Métropole
Inscrite comme ligne directrice du SCOT de Lille Métropole, l’approche Bien-être territorial vise à prendre en compte dans le document de planification la satisfaction des besoins des habitant·e·s et forces vives du territoire en anticipant l’évolution des nouveaux modes de vie.
Concrètement, l’Agence s’appuie sur les outils produits dans le cadre de la démarche Bien-être territorial, à savoir :
- Le référentiel de bien-être territorial pour avoir une vision systémique, transversale, des enjeux d’aménagement au-delà du « socle » réglementaire (habitat et logement, commerce, développement économique, transport et mobilité, etc.). Cette clé de lecture complémentaire élargit ainsi la réflexion en incluant d’autres dimensions essentielles pour le quotidien des habitant·e·s : les relations sociales, d’attachement au territoire, l’équilibre des temps de vie ou encore la santé.
- Une sélection d’indicateurs centrés sur les conditions de vie et le cadre de vie des habitant·e·s. L’analyse statistique et cartographique de ces indicateurs révèlent les richesses et fragilités de chacun des territoires et rend compte ainsi de la diversité des contextes territoriaux. Cela permet d’identifier des territoires moins bien dotés ou des déséquilibres, de débattre des enjeux prioritaires sur ces territoires et d’imaginer éventuellement des politiques différenciées.
- Des supports et méthodes pour alimenter les débats, recueillir la parole des habitant·e·s et parties prenantes (élus, professionnels, représentants associatifs, etc.) du territoire dans le cadre du processus de concertation publique du SCOT mené tout au long de la révision. Proposer des espaces de débat sur ce qui fait que l’on se sent bien sur son territoire apporte une meilleure connaissance des besoins et des aspirations des habitant·e·s, ainsi que des ressources existantes.
Illustration : Atelier avec les partenaires visant à choisir collectivement un socle d’indicateurs pour mesurer le bien-être territorial à l’échelle du SCoT de Lille Métropole Avril 2025, ADULM
©ADULM
L’enjeu pour que cette ambition soit incarnée au mieux dans le document de planification repose dans le fait que l’approche Bien-être territorial puisse irriguer toutes les étapes de la révision et continuer à être portée par les nouveaux élus suite aux élections municipales de mars 2026. Cela assure ainsi un bon niveau d’intégration et d’appropriation de l’approche transversale dans toutes les thématiques réglementaires ainsi que dans les questions stratégiques d’aménagement.
Les liens réguliers avec les habitant·e·s tout au long de la procédure permettront aussi, en complétant le diagnostic statistique, de favoriser la compréhension des orientations au prisme du bien-être territorial.
Notes :
[1]Pour un recensement de ces initiatives, voir la plateforme ressource Cap Bien Vivre : https://capbienvivre.org/
[2]Bourdeau-Lepage, L., Texier, P., & Carré, H. (2018). Évaluer les déterminants du bien-être sur un territoire. Illustration à travers le cas d’une commune rhônalpine. Revue d’Économie Régionale & Urbaine, Octobre(4), 775 803. https://doi.org/10.3917/reru.184.0775
Références :
CGEDD, 2017. « Quelles évolutions pour les schémas de cohérence territoriale ? ». Rapport n°010656-01. https://igedd.documentation.developpement-durable.gouv.fr/documents/Affaires-0009519/010656-01_rapport.pdf
Juppin, T. (2025). Les COP régionales : Une reprise en main de la planification territoriale par l’État ? - AOC media. https://aoc.media/analyse/2025/10/01/les-cop-regionales-une-reprise-en-main-de-la-planification-territoriale-par-letat/
Bouba-Olga, O. (2024). Habitabilité territoriale : comment concilier bien-être de tous et respect des limites planétaires ? Fondation Jean Jaurès. https://www.jean-jaures.org/publication/habitabilite-territoriale-comment-concilier-bien-etre-de-tous-et-respect-des-limites-planetaires/
Bourdeau-Lepage, L. (2025). Faire du bien-être la sentinelle de vos actions. Urbanisme. https://www.urbanisme.fr/debat/faire-du-bien-etre-la-sentinelle-de-vos-actions/
Herry, L., Marlier, G. (2025). « Comment les nouveaux indicateurs de richesse transforment l’action publique locale ? ». Repères Hauts-de-France, N°41.
Notes :
[1]Pour un recensement de ces initiatives, voir la plateforme ressource Cap Bien Vivre : https://capbienvivre.org/
[2]Bourdeau-Lepage, L., Texier, P., & Carré, H. (2018). Évaluer les déterminants du bien-être sur un territoire. Illustration à travers le cas d’une commune rhônalpine. Revue d’Économie Régionale & Urbaine, Octobre(4), 775 803. https://doi.org/10.3917/reru.184.0775