Dix ans d’appels à projets urbains innovants : entre promesse et normalisation
Une décennie de promesses et de désillusions
Dix ans après Réinventer Paris, qu’est-il réellement advenu de la « révolution » annoncée dans la fabrique urbaine ? L’enthousiasme des débuts a laissé place à une forme de maturité, entre expérimentations, apprentissages et désillusions. Retour sur une décennie qui a autant questionné nos façons de faire la ville qu’elle en a renouvelé les acteurs.
La fabrique urbaine à l’épreuve de l’innovation
En 2014, la Ville de Paris lançait Réinventer Paris avec une ambition claire : bousculer les routines de l’aménagement urbain en mettant en concurrence des sites publics pour stimuler créativité et coopération entre promoteurs, architectes, investisseurs et associations. Une manière de dire : « À vous d’imaginer la ville autrement ».
Dix ans plus tard, le bilan est contrasté. Les appels à projets urbains innovants (APUI) ont effectivement transformé le paysage professionnel : nouveaux profils, chaînes de valeur recomposées, usages hybrides. Mais sur le terrain, les résultats restent timides. Selon l’Institut Paris Région (2023), seuls 11 % des projets annoncés ont été livrés ou sont en chantier, tandis qu’un tiers ont purement et simplement été abandonnés.
De quoi interroger la portée réelle de cette « innovation procédurale » : a-t-elle durablement modifié la fabrique urbaine, ou n’a-t-elle été qu’un épisode expérimental, freiné par les inerties politiques, économiques et administratives de l’urbanisme contemporain ?
Une fabrique en mutation lente
Les travaux de la Chaire Aménager le Grand Paris (Dang Vu, Gomes, Appendino, 2023) montrent que les APUI ont davantage accompagné qu’initié les transformations du secteur : ils ont joué un rôle de révélateurs.
- Les promoteurs, autrefois centrés sur la construction, s’impliquent désormais dans la gestion et l’exploitation des lieux.
- Les investisseurs, opérateurs ou futurs usagers participent dès la phase de conception.
- Cette redistribution des rôles fait émerger de nouveaux métiers : coordination, médiation, accompagnement d’usages.
Les innovations programmatiques (agriculture urbaine, économie circulaire, lieux partagés) ont enrichi le récit urbain, mais leur pérennité reste fragile. Beaucoup d’équipes ont dû revoir leurs ambitions à la baisse, freinées par la pandémie, les élections locales ou la flambée des coûts.
« L’efficacité de la rupture de la chaîne linéaire de production urbaine est questionnable. »
En somme, la promesse d’un urbanisme plus rapide et plus agile n’a pas été tenue : les délais se sont révélés similaires à ceux des projets classiques, rappelant que l’innovation urbaine ne se décrète pas et qu’elle nécessite du temps.
De la déception à la diffusion d’un modèle
Malgré ce bilan en demi-teinte, les APUI ont laissé une empreinte durable. Ils ont ouvert de nouvelles perspectives méthodologiques et culturelles, et permis à certains projets de devenir emblématiques.
- La Ferme du Rail (Paris XIXe)
- Le Campus Urban Valley (Stains)
Ces réalisations illustrent pleinement ce que le dispositif Réinventer promettait : coopérations inédites, programmations mixtes, matériaux biosourcés, attention nouvelle à la gestion dans le temps long.
Leur influence dépasse aujourd’hui les frontières françaises. Sous l’impulsion du réseau C40 Cities, le modèle a été exporté sous le nom de Reinventing Cities — de San Francisco à Milan, en passant par Oslo et Lima. Ces concours mettent désormais l’accent sur la transition climatique et la résilience urbaine plutôt que sur la seule innovation architecturale.
En Île-de-France, les éditions récentes (Réinventer Paris 3, Inventons la Métropole 3) témoignent d’un recentrage : sites plus modestes, cessions foncières assouplies, priorité donnée à la qualité plutôt qu’à la rupture. Les APUI ne sont plus des objets singuliers : ils s’intègrent progressivement dans le quotidien de l’action publique.
Un modèle à réinventer encore
Dix ans après leur lancement, les APUI ont perdu leur caractère disruptif et font partie du paysage de production. Ils sont un des outils possibles de recyclage urbain pour des projets programmatiques pluri-partenariaux. La question n’est plus de savoir s’ils ont « tenu leurs promesses », mais comment tirer parti de leurs enseignements : non tant pour réinventer la ville que pour la transformer et l’adapter à hauteur des enjeux contemporains de transition écologique et de justice sociale.
Pour aller plus loin sur les APUI
- Consulter 10 ans d’Appels à Projets Urbains Innovants : éclairages et enseignements sur le site de la Chaire Aménager le Grand Paris
- Consulter la note de synthèse DIX ANS D’APPELS À PROJETS URBAINS INNOVANTS