Évaluer et suivre les effets de pratiques agricoles et forestières sur la biodiversité : approches, usages et perspectives
Près de 80% du territoire hexagonal français est occupé par des écosystèmes exploités, avec une surface agricole utile couvrant 49%[1] du territoire et 32% du territoire étant couvert par des surfaces forestières[2]. Donnant comme cible à l’ensemble des états membres de l’Union européenne la couverture d’au moins 20 % des écosystèmes marins et terrestres par des mesures de restauration, le succès du Règlement européen de restauration[3] reposera en grande partie sur les moyens et méthodes mobilisées pour faire revenir la biodiversité au sein des écosystèmes agricoles et forestiers.
Ce nouvel objectif réglementaire ranime la tension existante entre production agricole et forestière, et objectifs de restauration et préservation des milieux comme enjeu central dans lequel le succès de l’ambition du règlement nécessitera de mobiliser largement ceux qui travaillent au plus proche des écosystèmes. Pour mobiliser des leviers concrets, facilement appropriables et qui permettent d’agir vite et à grande échelle, les approches qui se basent sur les pratiques agricoles ou forestières semblent incontournables : elles placent les gestionnaires, leur savoir-faire, et les itinéraires de gestion au centre de l’équation permettant de piloter « un geste après l’autre » un meilleur accueil de la biodiversité au cœur des parcelles des écosystèmes exploités.
Partant de ce constat, CDC Biodiversité et la Mission économie de la biodiversité (une initiative financée par la Banque des Territoires) a choisi de se pencher sur les indicateurs et outils basés sur les pratiques de gestion agricoles et forestières pour analyser et interroger les perspectives en matière d’adoption et de massification. Alors que l’importance d’une “souveraineté environnementale” du point de vue de la résilience de la production agricole ou forestière et de l’adaptation aux changements climatiques apparait comme un élément nécessaire, de telles approches pourraient être de plus en plus structurantes pour renforcer la réponse aux objectifs des politiques publiques et diminuer l’exposition aux risques liés à l’effondrement de la biodiversité.
Qu’entend-on par approche par les pratiques ?
Une « approche par les pratiques » peut se définir par le fait de placer les pratiques de gestion comme données d’entrée et base d’analyse dans un système d’évaluation d’effets sur la biodiversité d’une zone donnée (une parcelle agricole par exemple). Sur une exploitation agricole, cette approche par les pratiques peut consister par exemple à en savoir plus sur des pratiques courantes comme les traitements phytosanitaires appliqués, la couverture des sols ou la gestion des bandes enherbées. Les pratiques considérées ne sont par ailleurs pas nécessairement des actions : elles peuvent aussi être des choix de gestion par libre évolution du milieu (par ex. laisser les semis s’installer naturellement). Une telle approche par les pratiques s’intéresse alors au potentiel d’accueil de la biodiversité et donc aux effets et conséquences attendus de certains itinéraires de gestion. Elle s’appuie sur des indicateurs qui évaluent la probabilité de présence d’espèces accueillies sur le site ou l’écosystème ciblé.
Cette approche par les pratiques, une fois formalisée sous forme d’outils et d’indicateurs, devient opérationnelle et appropriable par les exploitants dont l’activité est essentiellement liée à la production agricole et forestière. Elle revêt alors un intérêt pour les acteurs des chaînes de valeur ou les acteurs territoriaux.
C’est sur cette vision que s’est appuyé CDC Biodiversité pour développer AgriBEST®, un outil co-construit par la Mission économie de la biodiversité gérée par CDC Biodiversité et La Coopération Agricole Ouest, en partenariat avec le Muséum national d’Histoire naturelle, qui permet aux exploitants agricoles de faire en 30 minutes un auto-diagnostic de leur exploitation et aux organisations de collecter des données sur les pratiques mises en œuvre par les producteurs de leur territoire ou chaîne de valeur. Le projet BFAT, Biodiversity Footprint for Agricultural Transition, porté par CDC Biodiversité et I Care by Bearing point a également centré sa méthodologie sur les pratiques et vise à mesurer l’impact des pratiques agricoles sur la biodiversité et à fournir aux acteurs économiques un cadre clair pour évaluer, piloter et valoriser leur contribution à la transition agroécologique.
Se baser sur les pratiques pour construire et suivre une stratégie biodiversité : défis et perspectives
Renforcé par la conformité réglementaire en matière de transparence (CSRD) ou par des cadres d’engagements volontaires (TNFD, SBTN), la distribution d’objectifs environnementaux au sein des chaînes de valeurs amont pour les secteurs mobilisant des commodités naturelles devient un enjeu particulièrement stratégique : le maintien ou la réhabilitation de la bonne santé écologique des écosystèmes exploités sont au croisement de plusieurs objectifs[4] d’engagements internationaux et de politiques publiques nationales. Favoriser leur appropriation au sein des secteurs économiques permet d’apporter des réponses substantielles en matière de gestion des risques environnementaux au sein des chaînes d’approvisionnement tout en permettant le retour de services écosystémiques à la maille des territoires.
S’appuyer sur un cadre pour choisir judicieusement ses indicateurs
Une approche centrée sur des indicateurs issus de pratiques a pour but de favoriser et de valoriser les changements d’itinéraires techniques, la variation des pratiques et la réduction des impacts qui y sont associés. Ce type d’approche, structurante pour les acteurs publics et privés, leur permet de répondre à un besoin d’indicateurs de pilotage de réduction des impacts environnementaux sur leur territoire ou sur l’étape de production et/ou d’approvisionnement de leur chaîne de valeur.
Se pose alors la question du choix des outils et des indicateurs associés pour répondre le plus finement aux besoins des acteurs. Plusieurs dimensions sont à prendre en compte en parallèle, tout d’abord, à qui l’indicateur s’adresse-t-il et comment est-il mesurable ? Quelle est la faisabilité de l’évaluation, c’est à dire les moyens à mettre en œuvre pour obtenir l’indicateur ? Quel temps cela prendra-t-il et pour quels coûts ? Ces questions dépendent du cadre d’engagement et sont à calibrer en fonction des moyens disponibles et de l’ambition souhaitée.
Si une organisation souhaite mesurer ou piloter une évolution, un niveau de contribution à la transition écologique par exemple, le choix de l’indicateur va aussi s’appuyer sur sa capacité à traduire un changement.
Afin de structurer ces questionnements et identifier les critères prioritaires de choix d’indicateurs, se baser sur un cadre d’utilisabilité devient essentiel. Présenté ci-dessous, il offre des clés pour mieux appréhender les objectifs et critères que s’assigne une organisation. L’utilisabilité étant définie comme le potentiel des indicateurs à être pris en compte par les acteurs dans leurs processus de prises de décisions[5].
©CDC Biodiversité
L’approche par les pratiques : une approche pragmatique, avec quelles limites ?
Ce cadre d’utilisabilité et les critères qui le composent induisent une sélection d’indicateurs correspondant aux besoins des acteurs concernés. Il permet aussi de faire ressortir les forces et faiblesses d’une approche basée sur les pratiques : faut-il faire primer l’ambition écologique ou l’ambition opérationnelle ?
La construction d’un indicateur à partir des connaissances des gestionnaires favorise l'engagement de ces derniers et renforce ainsi la pertinence et la légitimité de la démarche. La collecte des informations, en se basant sur les savoir-faire des acteurs de terrain, est facilitée et garantit une bonne faisabilité. Mais les limites de cette approche touchent rapidement à l’importance - du point de vue écologique - des contextes locaux et au besoin fort d’évaluer les effets réels (et non seulement supposés) d’un changement de pratiques sur la biodiversité. Ces limites peuvent alors exiger – en fonction du cadre d’utilisabilité et de la stratégie dans laquelle s’insère cette approche – des indicateurs complémentaires, plus robustes mais plus difficiles à mettre en place. Dans le secteur agricole par exemple, il peut exister un consensus sur l’effet positif d’une pratique sur la biodiversité, mais d’autres pratiques peuvent avoir un effet variable en fonction du contexte territorial, que ce soit dû au contexte géographique et physique mais aussi aux activités et pratiques à proximité des sites considérés.
Il apparait donc essentiel d’obtenir une bonne cohérence entre les efforts réalisés pour assurer une efficacité écologique à large échelle. Par exemple, la plantation de nouvelles haies ne sera que plus bénéfique si elle peut s’intégrer dans un réseau de haies permettant d’avoir de bons corridors écologiques, et à distance de zones de traitements phytosanitaires.
Ceci souligne l’importance d’avoir une complémentarité de visions entre l’échelle territoriale et celle de la chaîne de valeur, avec des objectifs et stratégies biodiversité pouvant être à différents niveaux (transformateurs, distributeurs...). En ce sens, une approche par les pratiques, bien que pouvant être réplicable à larges échelles, nécessite d’être collectivement partagée pour être vraiment efficace.
Pour autant il faut souligner l’importance d’initier une dynamique locale et territoriale. Même si ces meilleures pratiques ne sont pas collectivement partagées, elles demeurent « sans regret » du point de vue écologique, invitant alors à s’intéresser à la dimension temporelle de la transition (temps d’adoption par une pluralité d’acteur en un même territoire).
Ces limites mettent en évidence un enjeu important : la nécessité de structurer et d’harmoniser les approches pour en renforcer leurs effets sur le terrain et permettre leur comparaison.
Une nécessaire cohérence entre approches
Ce que soulignent aussi les limites d’une approche par les pratiques, c’est qu’elle s’ancre déjà dans une grande disparité des approches de transformation des pratiques où se confrontent des niveaux d’ambition variables : outils indicateurs, labels, cahiers des charges ; la diversité d’usage de ces outils est fonction des typologies de chaînes de valeur, des commodités concernées, des singularités des types d’exploitation, des écosystèmes concernés, de leur localisation, mais aussi des niveaux d’ambition fixés (MEB, 2022). Diversité d’outils et large appropriation viennent se confronter directement au besoin d’évaluation et à la construction de cadres communs pour permettre la comparabilité de ces initiatives et l’objectivation de leur efficacité (coûts de mise en place/bénéfices réels sur la biodiversité) et le suivi de ces engagements (à des fins de transparence pour les acteurs économiques, à des fins d’information environnementale pour les acteurs publics en charge de la réponse aux objectifs réglementaires).
Trois éléments essentiels apparaissent clés pour harmoniser peu à peu le pilotage des enjeux de transition de pratiques et la comparabilité entre outils, et potentiellement de les rendre cohérents avec d’autres politiques publiques.
À l’échelle de la parcelle ou de l’exploitation : la hiérarchisation des pratiques entre elles lorsqu’elles sont mises en place au sein d’un même agrosystème
Les pratiques ont besoin d’être hiérarchisées pour que les choix, les priorisations et l’intégration progressive dans les itinéraires techniques des gestionnaires puissent être arbitrés. Cette hiérarchie doit pouvoir être mobilisable par les acteurs avec un degré de confiance acceptable, fondé scientifiquement et bénéficiant a minima de prescriptions ou de validations institutionnelles.
À l’échelle de la commodité agricole : la comparabilité d’un mode de production à l’autre
Le besoin de comparabilité s’exprime aussi du point de vue des enjeux de biodiversité et appelle une information « agrégée ». Au-delà du seul consensus autour de l’impact positif ou négatif de certains types de pratiques, il faut pouvoir qualifier finement mais dans un signal simple ce qui, dans un contexte donné, participe à l’amélioration de l’état de la biodiversité, à quelle hauteur, et dans quelle mesure par rapport à une autre action. C’est pourquoi, dans le développement ou le choix d’un outil, il est important d’anticiper le format des résultats, leur comparabilité et l’agrégation possible avec d’autres démarches, dans l’optique d’avoir notamment une vision territoriale des efforts fournis et impacts positifs, voire d’alignement avec des objectifs globaux.
À l’échelle du dispositif : la vérification des effets réels des changements de pratiques
Les dispositifs mobilisés par les acteurs économiques doivent – pour pouvoir être efficaces et pour se prémunir du greenwashing – être transparents. C’est cette transparence qui permet de définir l’intégrité d’une stratégie mobilisant une approche par les pratiques. À ce titre, il est nécessaire d’informer sur le rapport à la preuve des dispositifs mis en place, à savoir s’ils sont ancrés dans leur mise en œuvre dans une logique de conformité à un cadre défini ou dans une logique de performance à un cadre défini. Nous proposons comme suit de détailler ces principes :
- Dans une logique de conformité : la preuve s’assimile au besoin de confiance du point de vue de la déclaration, il s’agit des méthodes qui permettent de vérifier au niveau de l’exploitation que la pratique exigée a bien été mise en œuvre.
- Dans une logique de performance : la preuve s’assimile au besoin de confiance et de réassurance quant à l’obtention de résultats positifs concrets sur l’environnement.
Ces deux logiques peuvent être hybridées, et leurs exigences sont aussi fonctions des objectifs et du dialogue entre praticiens et acteurs de filières. Si la logique de conformité permet d’adresser des enjeux de massification, à l’inverse la logique de performance permettra de travailler de manière granulaire sur la diversité biologique, l’état des écosystèmes et des habitats. Cette logique de performance demande de combiner à une grille de pratiques des suivis basés sur des analyses de terrain, qui communiqueront des informations plus précises sur l’interaction entre pratiques et effets sur la biodiversité, mais cette démarche est plus difficile à mettre en place notamment du point de vue des coûts de suivi et de vérification générés.
Le choix de méthodologie d’évaluation, de construction d’indicateurs et de vérification appartient à chaque acteur, il est fonction du contexte de départ (un territoire précis, une filière d’approvisionnement répartie au niveau national ou international…) et des objectifs visés.
La réussite de ces approches dépend aussi de leur capacité à s’inscrire dans des mécanismes de financements, mécanismes qui raniment les enjeux évoqués en amont.
Financer les efforts de restauration : le potentiel d’une approche par les pratiques
Pour déployer des mesures de restauration à large échelle sur les écosystèmes agricoles et forestiers, les méthodes basées sur l’évolution des pratiques offrent un fort potentiel technique que le développement de mécanismes tels que les certificats biodiversité pourrait permettre de financer. Ils constituent un outil susceptible de mobiliser du financement privé provenant de contributions volontaires qui pourraient venir combler le manque de financements actuel favorable à la biodiversité, qui risque de s’accentuer davantage avec une baisse probable des ambitions environnementales dans la PAC 2028-2034[6]. De tels certificats biodiversité construits sur des approches par les pratiques au sein d’écosystèmes exploités pourraient répondre à un intérêt croissant d’acteurs privés, notamment financiers, pour la résilience des milieux agricoles. Intérêt qu’exprime déjà la création de fonds agricoles à impact, comme le Fonds Elan géré par Citizen Capital (Fonds d’investissement à impact), qui adresse l’enjeu du renouvellement des générations, en favorisant l’accès au foncier pour l’installation, et celui de la transition agroécologique avec un accompagnement biodiversité ciblé.
De tels certificats pourraient être des instruments intéressants du point de vue du financement et de l’accélération de la transition des pratiques. Ils pourraient venir compléter les démarches de paiements pour services environnementaux qui peinent aujourd’hui à se massifier (et dont seulement 21% portent sur la préservation de la biodiversité[7]). Ces certificats valoriseraient eux aussi les avantages écologiques des changements de pratiques – tout en permettant à la puissance publique d’avoir un suivi standardisé, au moins plus harmonisé du couple « actions - financements ».
On peut s’interroger sur la possibilité de standardiser des méthodes basées sur la mise en place de pratiques et leur vérification, pour créer des certificats de pratiques. Deux grandes voies méthodologiques pourraient apparaître dans le déploiement de ces certificats, structurées par un compromis entre robustesse/intégrité d’une part et massification d’autre part. Une première grande voie, dont l’objectif majeur serait la facilité d’application et de vérification, laisserait place à un manque d’assurance en matière de gain biodiversité et se construirait autour d’une ambition modérée en termes de financement, mais d’un désir de pouvoir être largement adoptée. La seconde voie aurait pour objectif majeur une haute exigence sur le système de vérification, une ambition forte sur les pratiques qui seront prises en compte dans le cadre du certificat, avec une garantie de gain biodiversité plus élevée et un coût plus fort. Le potentiel de déploiement dépendra donc au-delà des seules méthodologies choisies, du rôle assigné à de tels outils dans la réussite des objectifs en matière de transition des pratiques d’exploitation. La tension rappelée en introduction entre production et biodiversité se retraduisant dans les mécanismes économiques permettant de financer leur réconciliation. Plus qu’un juste milieu entre ces deux voies, il faudra permettre à ces instruments de co-exister en rendant transparents les financements et en les fondant dans des stratégies différenciées. Le soutien à une filière de production spécifique, le désir d’adresser un changement de pratique sur un large territoire en valorisant un seul élément de biodiversité, l’importance pour un acteur d’aval de filière de pouvoir pousser sa chaîne de valeur vers de la performance biodiversité très forte, etc.
Ainsi, en articulant outils opérationnels, cadres communs et mécanismes de financement, les approches par les pratiques pourraient devenir un levier pour déployer à grande échelle des mesures de restauration des écosystèmes.
Pour aller plus loin
Références
[1] Insee Références – Édition 2024 – Fiche 2.2 – Principales cultures en France
[2] Insee Références – Édition 2024 – Fiche 1.1 – Poids économique de l’agriculture et de l’agroalimentaire en France
[3] Règlement (UE) 2024/1991 du Parlement européen et du Conseil, du 24 juin 2024
[4] Mondiaux (cibles du Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal) européens, ou territoriaux
[5] Bauler, T. (2012). An analytical framework to discuss the usability of (environmental) indicators for policy. Ecological Indicators, Indicators of Environmental Sustainability: From concept to applications, 17, 38‑45. https://doi.org/10.1016/j.ecolind.2011.05.013
[6] Quelles évolutions la politique agricole commune (PAC) post-2027 pourrait-elle connaitre ? 24 octobre 2025 ; https://www.caissedesdepots.fr/eclairage/blog/articles/quelles-evolutions-la-politique-agricole-commune-pac-post-2027-pourrait-elle
[7] Début 2023, 121 projets sont en cours de mise en œuvre ; ils impliquent un peu plus de 2 700 exploitations agricoles pour près de 250 000 hectares contractualisés. Source : Insee Références – Édition 2024 – Fiche 4.6 – Paiements pour services environnementaux https://www.insee.fr/fr/statistiques/7728889?sommaire=7728903#consulter