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La souveraineté alimentaire n'est pas l'autonomie

Date de publication 02 février 2026

Temps de lecture 7 min

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Monique Poulot, géographe membre de l’UMR Lavue (Laboratoire architecture, ville, urbanisme) et de l’Académie d’agriculture de France, a mené des recherches sur les nouvelles ruralités, dont celles du périurbain. Elle évoque ici les systèmes alimentaires territorialisés, la difficulté de définir une échelle et une gouvernance adaptées, et distingue les solutions rationnelles des aspirations utopiques. Interview.
La solidarité territoriale en matière alimentaire vous semble-t-elle un horizon crédible ou trop complexe à instaurer ?

Depuis une dizaine d’années, les politiques publiques appellent de leurs vœux la mise en place de systèmes alimentaires territorialisés caractérisés par une relocalisation de l’alimentation et de l’agriculture, et des logiques d’échanges structurés entre territoires, notamment entre villes et campagnes. Les circuits courts qui émergent dans les années 2000 en sont la première expression ; ces derniers ont été relancés-confortés par la pandémie de Covid, si bien que les organisations territoriales autour de l’alimentation sont de plus en plus nombreuses. Une des questions est, bien sûr, l’échelle ou le territoire de ces structurations : celle des communautés d’agglomération ? celle des métropoles ? Est-ce l’échelle adaptée à l’alimentation ? Depuis 2014, l’outil projet alimentaire territorial (PAT) a été saisi par nombre de territoires institutionnels, comme la Métropole de Lyon, le Grand Clermont en lien avec le PNR (parc naturel régional) Livradois-Forez, ou encore Paris, sachant que dans le cas de l’Ile-de-France on ne compte pas moins de 14 PAT (qui regroupent de 1 à 111 communes et entre 20 000 et 2 millions d’habitants). Ce dernier cas est emblématique de la difficulté d’envisager le territoire alimentaire « adéquat », mais aussi de mettre en cohérence, de coordonner les initiatives qui sont légion sur les territoires. Normalement, les PAT devaient le faire, mais on constate que les gouvernances restent embryonnaires, comme les agencements entre initiatives qui sont, de surcroît, de nature fort différente, bio ou conventionnelle. Des systèmes alimentaires territorialisés durables peinent à s’imposer et on évoque de plus en plus la coexistence des modèles.

Pour schématiser, les PAT permettent souvent l’approvisionnement en produits locaux et bio des cantines scolaires et des maisons de retraite de certains territoires. Si c’est déjà une bonne chose, il semble que ça n’aille pas tellement plus loin.

C’est une vision un peu caricaturale, mais c’est vrai que le PAT ne parvient pas à coordonner toutes les initiatives, faute de réussir à mettre tous les acteurs autour de la table – particulièrement ceux de la grande distribution et de l’industrie. Au final, le PAT réunit surtout les acteurs de l’ESS [économie sociale et solidaire, ndlr] et la question du pilotage reste entière. Officiellement, la coordination peut être le fait du département, de la communauté de communes ou d’agglo, mais, en réalité, la coordination se fait ailleurs, sur les scènes professionnelles, industrielles et même institutionnelles hors du PAT. Cependant, la création du PAT constitue un moment important pour mettre l’alimentation au cœur des politiques, notamment urbaines, ce qui n’était absolument pas le cas auparavant. En revanche, il est aujourd’hui une procédure très normalisée autour de la commande publique et, depuis 2021-2022, les financements sont devenus très faibles.

Quelle serait l’échelle la plus appropriée pour son bon fonctionnement ?

Il n’y a pas d’échelle a priori ; il faut prendre en compte le volume de population à nourrir, mais aussi les agricultures présentes et possibles sur le territoire. Ainsi, la Métropole de Lyon a tracé un rayon de 50 kilomètres depuis son centre – on est donc hors zone administrative – pour intégrer des zones légumières comme les monts du Lyonnais et les plaines de l’Ain. Dans le cas de l’Ile-de-France, si le PAT de Paris est très axé sur l’ESS et la restauration collective, la Métropole porte le projet AgriParis Seine depuis 2023 qui englobe une grande partie du bassin-versant de la Seine, de l’Yonne jusqu’au Havre. Cet ensemble transcende le découpage régional et réunit près de 20 millions d’habitants, dont les 12 millions de l’agglomération-capitale ainsi que, en termes de production, plusieurs bassins agricoles. À l’évidence, plus le périmètre est grand, plus la coordination entre acteurs est difficile : dans le cas de AgriParis Seine, chaque communauté d’agglo gère ses propres projets et on repousse à plus tard la discussion sur les solidarités interterritoriales.

Pourrait-on s’inspirer, par exemple, de la distribution de l’eau potable dans les métropoles, qui provient généralement de plusieurs usines de traitement réparties autour du territoire, ce qui permet une répartition des flux par secteur ?

Ce quadrillage pourrait sembler efficace, mais il ne prend pas en compte les contraintes agricoles qui sont fortes, surtout pour le bio qui n’a pas de filet de sécurité comme le conventionnel. On ne peut pas faire du maraîchage partout ; la condition première ce sont des réserves d’eau. Les contraintes naturelles restent fortes pour l’agriculture : ainsi le rendement des vergers dépend de l’orientation au soleil. Et on pourrait évoquer les sols qui ont des natures différentes. On s’est affranchi de ces contraintes avec la révolution agricole, mais avec les conséquences que l’on sait. Quadriller un territoire en termes d’agriculture tient de l’utopie, ce qui n’est pas le cas pour la distribution et c’est déjà le cas avec les plateformes.

Les territoires périurbains sont souvent présentés comme une solution à la relocalisation alimentaire ; c’est votre sujet de recherche. Jusqu’où cette ambition est-elle réaliste et où commence le récit politique ?

À chaque recensement agricole, on constate qu’une grande partie de l’outil agricole français se situe toujours plus dans le périurbain, tant l’étalement urbain a été important depuis plus de cinquante ans. Peut-il être une solution pour la relocalisation alimentaire, sachant que l’on évoque souvent les ceintures maraîchères et fruitières des villes qui ont perduré jusque dans l’entre-deux-guerres ? L’agriculture en périurbain a connu, comme sur le reste du territoire français, une spécialisation, notamment vers la céréaliculture et les oléagineux. Ce sont les cultures les plus financées par la politique agricole commune (PAC) et la céréale s’adapte mieux à la vague pavillonnaire. En effet, c’est la culture qui a la plus courte rotation du capital (un an) quand celle-ci est beaucoup plus longue pour les légumes (plusieurs années pour amortir une serre) ou les vergers (ils ne produisent qu’au bout de 3 à 5 ans). Les céréales présentent donc moins de risques pour les agriculteurs. De surcroît, dans le périurbain, on évalue à 20 % la perte de récoltes en raison de dégradations, de vols, des vidanges sauvages de voiture, voire plus pour les fruits ou les légumes. De nouvelles orientations agricoles dans le périurbain se font jour toutefois.

Depuis 2005-2006, les surfaces légumières ont cessé de régresser et de nouveaux maraîchers s’installent. En Ile-de-France, entre 2010 et 2020, on en a recensé 65, pour une petite centaine d’hectares. Ce phénomène se constate aussi autour de Lyon, Clermont-Ferrand et Montpellier. Ces cultures de proximité réapparaissent du fait de nouvelles opportunités de marché avec la demande urbaine : ce sont les circuits courts avec les associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap) et les paniers sous toutes leurs formes, mais aussi les ventes à la ferme, les distributeurs dans les bourgs ou sur les places des villages… Enfin certains territoires promeuvent un discours agriurbain en plaçant l’agriculture au cœur de leur projet de territoire, comme à Saclay ou Marne-et-Gondoire avec une protection du foncier – zone d’agriculture protégée (ZAP) et périmètre de protection des espaces agricoles et naturels périurbains (PPEANP) – au risque de la fermeture.

La PAC peut-elle structurer les relations ville-campagne, ou assiste-t-on à l’émergence de systèmes plus locaux qui la contournent en partie ?

La PAC est une politique qui vise au départ l’autosuffisance agricole. Il faut attendre les grandes crises alimentaires de la fin des années 1980 et du début des années 1990, en particulier celle de la vache folle, pour que l’alimentation, sa qualité notamment, devienne une question clé de la PAC. Les premières préconisations seront écologiques et le Pacte vert [feuille de route environnementale présentée en 2019 par la Commission européenne visant à rendre le continent climatiquement neutre en 2050] en est une prolongation. Toutefois, il a donné lieu au premier texte européen centré sur l’alimentation : c’est la fameuse stratégie « De la fourche à la fourchette », adoptée par la Commission en 2021. Cette dernière n’a jamais été véritablement appliquée en raison de l’opposition très forte des lobbies agricoles, particulièrement en France, et des crises internationales qui ont fragilisé les échanges internationaux. Les oppositions se cristallisent en effet sur la sécurité alimentaire versus la qualité, voire brandissent la notion de souveraineté alimentaire. De cette politique largement détricotée, il ne reste pas grand-chose ; des recommandations mais pas des lois. Mais si la PAC n’intervient guère dans les systèmes alimentaires, la délégation de sa gestion aux régions en 2015 a conduit à quelques infléchissements.

Que recèle selon vous la notion de « souveraineté alimentaire » ?

La souveraineté n’est pas l’autonomie. Y a-t-il eu d’ailleurs un moment dans l’histoire où l’autonomie a été envisagée ? Je ne le pense pas, d’autant qu’elle est impossible pour la plupart des territoires. L’échange est une nécessité (60 % des fruits et 40 % des légumes consommés en France sont importés). Cette notion est venue des pays du Sud et elle rappelle « le droit de chaque nation de maintenir et de développer sa capacité de produire ses aliments de base ». Ce principe doit être compris comme un rapport différent à l’agriculture et à l’alimentation : savoir ce que l’on consomme et d’où ça vient, avec un principe de traçabilité qui va jusque dans l’écologique, le civique et l’éthique. La crise écologique en constitue véritablement la toile de fond.

Que vous inspirent les projets d’agriculture urbaine (AU) qui se multiplient dans les métropoles ?

C’est une forme d’utopie, et aucune ville n’ose affirmer aujourd’hui qu’elle va nourrir sa population avec l’AU ; la Ville de Paris en est un bon exemple. Mais l’agriculture urbaine a d’autres vertus, notamment en termes de lien social et de pédagogie. Il existe deux types de projets d’AU : ceux en lien avec l’ESS, et ceux à vocation entrepreneuriale – qui n’utilisent pas du tout les mêmes ressources –, avec de grandes fermes verticales, par exemple. Cette deuxième catégorie a connu de nombreuses faillites au moment de la pandémie de Covid si bien qu’actuellement ce sont surtout des structures d’ESS qui se développent. Elles sont un moyen de faire prendre conscience de ce qu’est l’alimentation et comment on la produit, soit un certain rapport aux saisons, au temps, au travail… Ce qui est fait avec les écoles et les universités est particulièrement important pour lutter contre l’idée parfois dominante que tout le monde peut produire sa subsistance. Finalement, il y a une grande difficulté à penser l’agriculture aujourd’hui. Son image est brouillée avec, d’un côté, les agriculteurs vus comme des pollueurs et, de l’autre, l’alimentation et son potentiel de convivialité, de lien, voire de patrimoine. Penser l’alimentation est plus consensuel et évite les conflits ouverts, mais cela nuit à la possibilité de mettre en place une politique agricole et alimentaire claire. Les grandes proclamations alimentaires ne sont absolument pas mises en lien avec l’agriculture. Or, si on ne connecte pas les deux, à quoi bon ?

En bout de chaîne, le consommateur décide et le prix des denrées emporte souvent sa décision, au détriment de produits de meilleure qualité ou de conception plus éthique. Que peut-on y faire ?

Certes, mais la question de la main-d’œuvre est un élément d’explication qu’on oublie : la nouvelle agriculture souhaitée est une agriculture de main-d’œuvre. Or, on n’en trouve pas autour des villes. C’est un problème majeur pour ceux qui veulent s’orienter vers le bio, ou la culture raisonnée. C’est un véritable goulot d’étranglement et le secteur agricole n’a pas été reconnu comme prioritaire au niveau de l’immigration. Il y a aussi, à mon sens, des questions de représentation : en France, l’aide alimentaire, donc pour les plus démunis, ce sont les restes. Une vraie politique alimentaire signifierait la mise en réserve d’un certain nombre de denrées agricoles de qualité à l’image de certains pays comme les EU.

Dans le livre Rural mania 1, vous évoquez les nouveaux imaginaires médiatiques et politiques autour des campagnes. Est-ce une illusion ?

Ces imaginaires sont doubles. D’un côté, le rural est considéré comme une zone refuge, et le contexte Covid a joué en ce sens. De l’autre, les campagnes sont renvoyées à la France périphérique. Ce second aspect l’emporte souvent, les processus de métropolisation ayant aussi signifié des laissés-pour-compte dont les ruralités. Des politiques tentent de s’inventer, mais trop souvent épousent des logiques de rattrapage en faisant fi des ressources qu’offrent les campagnes à l’heure des transitions. L’enjeu est de se demander comment les exploiter et les mettre au service du bien commun dans une utilisation raisonnée, pour inventer de nouvelles figures d’interactions urbain-rural. 

Propos recueillis par Lucas Boudier et Rodolphe Casso

Pour aller plus loin : 

Cet article est tiré de la revue Urbanisme n°447 de janvier-février 2026.

©Revue Urbanisme

Janvier - février 2026 Souveraineté agricole

  • L’agriculture urbaine à la croisée des chemins

  • Entretien avec Monique Poulot, géographe, membre de l’Académie d’agriculture de France

  • Rétrozonage : l’art de redonner du sens aux sols

  • AOC, un patrimoine sous pression foncière

  • À Mayotte, la souveraineté alimentaire attendra

  • Frictions sur la ressource en eau autour des métropoles

À lire également dans ce numéro :

L’invité : Pierre Janin, cofondateur de l’agence Fabriques architectures paysages

Notes

1/Rural mania. Aménager les ruralités, entre transition écologique et justice sociale, sous la direction d’Hélène Reigner, coll. « Les Cahiers Popsu », éditions Autrement, 2025.