La tentation de l'entre-soi : portrait d’une société qui se protège
Le 7 mai 2026, l'Institut pour la Recherche de la Caisse des Dépôts organisait un webinaire consacré à la conjoncture sociétale française. Sandra Hoibian, directrice générale du Crédoc, y présentait les grands enseignements de l'édition 2026 de l'enquête annuelle "Conditions de vie et aspirations", menée sans interruption depuis 1978. Intitulée "La tentation de l'entre-soi", cette note de conjoncture dresse le portrait d'une société française traversée par des inquiétudes multiples et profondes. Nous en restituons ici les principaux enseignements, en privilégiant les éclairages les plus directement utiles aux acteurs de l'investissement public et du développement territorial et en tirant des enseignements pour l’action publique.
Une fenêtre de mieux-être matériel vite obscurcie
L'enquête a été conduite en janvier 2026, dans un contexte de légère embellie du pouvoir d'achat — avant le blocage du détroit d'Ormuz et ses répercussions sur les prix de l'énergie. Ce moment de respiration après deux années d'inflation soutenue se lit dans les indicateurs d'emploi : la préoccupation des ménages face au chômage atteint son niveau le plus bas depuis le début des années 1990, malgré une légère remontée du taux réel. Les ménages semblent ne pas encore avoir intégré ce retournement.
Mais cette accalmie matérielle ne doit pas faire illusion. Elle est immédiatement contrebalancée par une atmosphère anxiogène dense, qui redessine profondément les hiérarchies de préoccupation des Français et, par ricochet, les conditions d'acceptabilité de l'action publique.
Insécurité, guerre, instabilité : un triptyque qui recompose les priorités
Trois inquiétudes majeures structurent le rapport des Français à leur environnement en ce début 2026.
La première est celle de la violence et de l'insécurité dans le pays — première préoccupation citée, à 48 % de la population, en hausse quasi continue depuis une quinzaine d’années. Ce chiffre surprend d'autant plus qu'il coexiste avec un sentiment de sécurité individuelle très stable : 86 % des Français se déclarent en sécurité dans leur vie quotidienne. Ce paradoxe apparent s'explique par plusieurs facteurs : le vieillissement démographique, la mise à l'agenda public de violences longtemps invisibilisées (violences faites aux femmes, maltraitances en institution), et l'essor de la cybermalveillance — avec 73 % des internautes exposés à des tentatives d'arnaque et près de 4 sur 10 victimes effectives. Le Crédoc pointe ici un « processus de civilisation » paradoxal : c'est précisément parce que la société tolère moins les violences qu'elle les perçoit davantage.
La deuxième inquiétude est celle de la guerre. Avant même le déclenchement du conflit en Iran, 65 % des Français déclaraient craindre un risque de guerre — un taux comparable à celui mesuré lors des guerres du Golfe. Les données sur la mortalité des conflits armés depuis 1945 donnent une assise objective à cette angoisse : si le nombre de conflits reste contenu, le nombre de morts n'a jamais été aussi élevé depuis la 2de Guerre mondiale. L'incertitude géopolitique — guerre en Ukraine, conflit Israël-Hamas, tensions en Iran, imprévisibilité de la politique commerciale américaine — pèse sur les anticipations économiques des ménages, et donc sur leur propension à investir, consommer, se projeter.
La troisième inquiétude, plus nouvelle, est politique et démocratique. Elle mérite qu'on s'y arrête.
Une crise démocratique qui devient un fait social économique
76 % des Français estiment que la démocratie ne fonctionne pas bien — contre 50 % en 2009. La confiance dans les responsables politiques continue de s'éroder, alimentée par la succession d'affaires judiciaires touchant des figures de premier rang et par une instabilité gouvernementale inédite depuis la dissolution. 64 % des Français se disent inquiets face à cette instabilité ; 80 % estiment que le gouvernement « navigue à vue ».
Ce qui retient l'attention dans les données du Crédoc, c'est que cette défiance ne reste pas abstraite : 34 % des ménages déclarent que leur situation financière s'est dégradée en raison de l'instabilité politique. C'est davantage que ce qui avait été mesuré pendant la crise COVID — une période pourtant anxiogène sur le plan économique, mais accompagnée de filets de sécurité massifs. Les catégories les plus touchées sont les bas revenus, les ouvriers et les seniors. Des projets d'entreprise bloqués, des incertitudes sur la fiscalité et les aides, une difficulté à se projeter : l'instabilité politique produit désormais ses propres effets récessifs, indépendamment de la conjoncture macroéconomique.
La préoccupation pour la dette publique, longtemps en recul, est également repartie à la hausse — en lien direct avec les discours budgétaires du Premier ministre et les débats sur les déficits. Les Français anticipent les conséquences : hausses d'impôts, réduction des aides, fragilisation des services publics.
Le désir de changement radical
51 % des Français souhaitent désormais des « changements radicaux » de société — un record sur les quatre dernières décennies. Ce chiffre mérite d'être décomposé pour éviter toute lecture trop rapide.
L'enquête propose une cartographie des aspirations derrière ce désir de rupture. Le premier pôle regroupe environ 3 personnes sur 10 autour d'un ensemble de positions que l’on peut qualifier de « porosité au trumpisme » : réduction de l'immigration, priorité à la sécurité, protectionnisme, rejet des élites, alignement du public sur le privé. Un deuxième pôle porte les aspirations à plus de protection sociale et de justice économique. Un troisième, en progression, est centré sur les questions démocratiques et politiques : participation citoyenne, renouvellement des pratiques politiques, qualité des institutions, rejet du personnel politique.
Pour les acteurs publics, et singulièrement pour ceux qui travaillent à l'échelle territoriale, ce triptyque dit quelque chose d'essentiel : le désir de changement est là, mais il ne porte pas un projet cohérent. Il exprime avant tout une saturation. Ce qui est en jeu, c'est moins l'idéologie que la crédibilité de l'action publique à produire des effets tangibles sur la vie des gens.
L'environnement relégué : un backlash à prendre au sérieux
La note du Crédoc confirme ce que les éditions précédentes annonçaient : les préoccupations environnementales sont en recul. Non pas parce que les Français ne croient plus au changement climatique, mais parce qu'ils ne peuvent pas « s'inquiéter de tout » simultanément — et que d'autres urgences perçues prennent le dessus.
Plus structurel : l'adhésion aux approches réglementaires et collectives s'érode. En 2023, 67% des Français se déclaraient favorables à des règles collectives limitant les comportements nocifs pour l'environnement, même au prix de restrictions individuelles. Cette proportion a significativement diminué depuis. C'est un signal important pour les politiques de transition : le « faire ensemble par la règle » perd du terrain au profit d'une logique de choix individuels. Ce glissement ne disqualifie pas l'action publique environnementale, mais il en reconfigure les conditions d'acceptabilité — vers davantage d'accompagnement notamment des plus vulnérables, de co-construction, et de démonstration des bénéfices directs pour les ménages.
L'entre-soi comme stratégie d'adaptation
Face à cet environnement anxiogène, les Français développent des stratégies d'« entre-soi». Le temps libre est davantage investi, les projets de vie (déménagement, mise en couple) sont mis entre parenthèses, et les liens familiaux proches se renforcent comme espace de sécurité. La vie personnelle se fige, non par résignation mais par précaution.
Phénomène plus inédit encore : l'émergence de l'IA émotionnelle, qui propose une forme d'alter ego numérique. Le Crédoc y voit une nouvelle déclinaison de la tentation de l'entre-soi — un repli vers un espace contrôlé, sans friction sociale, sans incertitude relationnelle. Les implications pour la cohésion sociale, pour les politiques d'accompagnement des personnes isolées ou des seniors, sont réelles et encore peu explorées.
Stabilité, proximité, transition : les nouveaux termes du contrat public
Plusieurs enseignements pratiques se dégagent de cette conjoncture sociétale.
D'abord, la demande de puissance publique reste forte — mais elle se déplace. Ce n'est plus seulement une demande de protection économique : c'est une demande de stabilité, de lisibilité, de continuité.
Ensuite, les territoires restent le lieu où l'action publique peut encore démontrer sa capacité à produire des effets concrets. La défiance envers le national ne se traduit pas mécaniquement en défiance envers le local. C'est là que le sentiment d'insécurité, les questions de qualité de vie, de services, de transition peuvent trouver des réponses incarnées — conditions d'une reconquête partielle de la crédibilité institutionnelle.
Enfin, la relégation de l'environnement dans les préoccupations ne signifie pas un rejet de la transition, mais une recomposition de ses conditions d'adhésion. Les acteurs publics qui sauront articuler transition écologique et réduction des vulnérabilités économiques — coût de l'énergie, résilience alimentaire, attractivité des territoires — auront plus de prise que ceux qui continueront à en faire un enjeu moral déconnecté des urgences vécues.
La note de conjoncture complète est réservée aux souscripteurs. Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site du Crédoc.
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Sandra Hoibian est directrice générale du Crédoc. Elle en porte l’expertise sociétale et rédige chaque année une note de conjoncture sociétale qui met en évidence les tendances de long terme et les phénomènes émergents qui traversent la société française. Elle intervient régulièrement auprès d’organismes publics (Sénat, CNLE, CESE, etc.) pour apporter son expertise et publie dans des revues à comité de lecture (Année sociologique, Politiques sociales et familiales, etc.).
Elle est spécialiste de la cohésion sociale (diversité, lien social, société collaborative et participative, valeurs, protection sociale et modèle républicain). Elle est l’autrice de La mosaïque française, comment (re)faire société, Flammarion, 2024. Et a co-dirigé avec Christophe Fourel un ouvrage à paraitre « Le care à l’ouvrage », à paraître aux Presses universitaires de Rennes.