L’assurance paramétrique : un outil au service de l’assurabilité
Une indemnisation rapide et transparente, une volatilité maîtrisée : l’assurance paramétrique est une solution prometteuse pour assurer certains risques émergents comme les catastrophes naturelles. Sous réserve de contrôler le risque de base.
L’assurance paramétrique est régulièrement évoquée comme un outil permettant de lutter contre l’inassurabilité, en particulier dans le dernier numéro de la collection Opinions & Débats de l’Institut Louis Bachelier Rappelons le contexte : le paysage des risques est en pleine évolution, que ce soit sur le plan des risques climatiques, technologiques, sociaux ou sociétaux, et leur anticipation devient de plus en plus ardue. Au niveau européen, l’EIOPA (European Insurance and Occupational Pensions) alerte régulièrement sur le « Protection Gap » dans le domaine climatique, c’est-à-dire une difficulté du système assurantiel à absorber les coûts engendrés par les catastrophes naturelles. L’assurance paramétrique permet de contourner un certain nombre de difficultés de l’assurance traditionnelle.
Comment fonctionne l’assurance paramétrique ?
Le principe de ces produits est d’opérer un déplacement du problème. Si le risque lui-même est difficile à maîtriser d’un point de vue assurantiel, la proposition est de ne plus indemniser sur la base de la perte réelle enregistrée par l’assuré, mais sur la base de la valeur d’un indice (le « paramètre ») fortement corrélé avec celle-ci. Ainsi, le calcul de l’indemnité ne se fera plus via le déplacement d’un expert venu évaluer les pertes. Dans le cas d’une catastrophe naturelle, des données météorologiques ou des images satellites serviront à évaluer la sévérité de l’épisode, et à déclencher une indemnisation suivant des règles établies à l’avance.
Cette stratégie présente de nombreux avantages, notamment :
- l’absence d’expert, ainsi que la baisse des contentieux du fait de la clarté des termes, la réduction des coûts de gestion pour l’assureur, qui se répercutent notamment sur l’assuré.
- l’accélération de l’indemnisation, car le paramètre, et donc le montant de la compensation, est calculé dans les instants qui suivent le sinistre.
- la disponibilité de statistiques nombreuses sur l’indice utilisé, ce qui facilite la mesure et donc la maîtrise du risque pour l’assureur.
- l’indice peut faciliter également le transfert de risque vers les marchés financiers, permettant ainsi de mobiliser des capitaux supplémentaires.
Ces atouts expliquent comment l’assurance paramétrique peut se permettre d’aller là où l’assurance indemnitaire trouve ses limites. Par sa maîtrise des coûts pour l’assuré : les chargements qui s’opèrent sur la prime (chargements de sécurité comme chargements techniques) sont plus faibles. Par sa limitation des risques pour l’assureur.
Le risque de base
Bien entendu, cette stratégie possède également ses limites, et ne peut à elle seule combler le déficit d’assurance de certains risques émergents. L’assurance paramétrique introduit manifestement un risque de base, défini comme la différence entre la perte réelle dont l’assuré fait l’expérience, et le montant réellement indemnisé. Même s’il faut noter que le risque de base n’est pas absent de l’assurance traditionnelle (franchises, limites d’indemnisation, clauses d’exclusion qui sont parfois mal comprises par l’assuré), le danger est celui d’un paramètre qui manquerait sa cible. Soit parce que le produit ne se déclencherait pas alors que l’assuré subit un risque majeur, soit parce que l’indemnisation est insuffisante par rapport à ses pertes réelles.
Pour ces raisons, le développement de produits d’assurance paramétrique doit suivre un certain nombre de principes méthodologiques vertueux, dont nous résumons ici les principaux.
La conception de l’indice est bien entendu clé. Il s’agit d’un problème statistique : à partir des informations disponibles à la suite d’un sinistre, comment puis-je prédire au mieux le montant des pertes ? Pour répondre à cette question, le premier impératif est la donnée. En particulier une donnée qui permette de relier les pertes économiques à des circonstances, c’est-à-dire des variables explicatives. Ces dernières doivent être nécessairement mesurables sur les événements futurs.
Cette disponibilité de la donnée introduit donc une contrainte, qui limitera parfois les capacités prédictives de l’indice. Car c’est aussi la question de la continuité de la donnée qui est nécessaire. Si celle-ci cesse d’être disponible, le produit s’effondre. Si cette donnée cesse d’être fiable, ou connaît des changements dans son mode de production (de nombreuses variables produites par des instituts météorologiques changent de mode de calcul au cours du temps), c’est l’équilibre entier du produit qui se trouve compromis, et la confiance rompue.
La confiance est en effet l’un des ingrédients clés de la viabilité de tels produits. Celle-ci ne va pas de soi. Le risque de base s’intercale entre l’assuré et l’assureur. Ce dernier doit convaincre que le produit répond aux besoins de l’assuré. Les analyses rétrospectives (on évalue le montant de l’indemnité liée à ces produits sur les exercices précédents) sont un élément important, mais il faut également garantir la pertinence de cette couverture sur les exercices futurs. L’indice doit donc être imperméable à toute manipulation, ou contamination par des données qui perdraient en qualité avec le temps.
Sans confiance, la désaffection envers le produit entraîne l’échec de son déploiement. Rappelons que l’assurance repose sur la mutualisation, et que celle-ci suppose d’amortir le risque sur un nombre important d’assurés. Le succès de tels produits nécessite donc le maintien (ou parfois l’apparition) d’une demande suffisante.
Complémentarité avec l’assurance indemnitaire
L’assurance paramétrique ne peut prétendre, à elle seule, combler l’écart de protection assurantielle constaté dans de nombreux risques émergents. Il serait illusoire de vouloir systématiquement remplacer les produits indemnitaires par les produits indiciels. Dans certains cas, la gestion d’incident est même souhaitable, car elle peut permettre de diffuser plus facilement des mesures d’adaptation, en fournissant des recommandations sur le type de réparations à effectuer. En revanche, l’assurance paramétrique est à même d’offrir un complément de couverture dans des cas où l’indemnitaire se trouverait empêché, inefficace car encombré de trop forts chargements.
Prenons trois cas concrets lors que l'évaluation du sinistre est difficile.
D’abord, on pense notamment à des catastrophes naturelles avec des zones difficiles d'accès.
Deuxième cas : les risques immatériels comme le risque de réputation. Sur ces deux aspects, il existe par exemple des produits d'assurance paramétriques aux Caraïbes qui concernent les services de distribution d'eau. Lorsque celle-ci est rendue impure par une inondation par ruissellement, les dommages sont difficiles à évaluer. Par ailleurs, les dommages à l'eau peuvent causer des dommages à la "réputation" du système hôtelier en entraînant une baisse de fréquentation court / moyen terme ce qui est aussi difficile à chiffrer par une méthode traditionnelle.
Troisième cas : la perte à couvrir est trop volatile. On peut citer le cas des fermes solaires au Texas, où les assureurs sont rétifs à assurer contre la grêle sur les hauts sinistres, et où une couverture paramétrique prend le relais.
Pour approfondir et améliorer ce type de produit, la recherche académique a un rôle important à jouer à travers de nombreux aspects du problème : amélioration des techniques statistiques aboutissant à la conception de l’indice, spécificité des risques extrêmes pour lesquels l’écart de protection peut rester significatif, outils d’interprétation et d’audit des indices… Ces garanties et l’établissement d’un cadre robuste pour juger de l’adéquation de ces couvertures est aussi un élément de la confiance indispensable au plein déploiement de ces solutions.
https://www.eiopa.europa.eu/tools-and-data/dashboard-insurance-protection-gap-natural-catastrophes_en