Le déficit d’offre de soins de premier recours, terreau d’un moral économique dégradé
Soins de premiers recours : plus qu’une absence d’offre, des délais longs et des professionnels surchargés dans certains territoires
Les difficultés d’accès aux soins occupent régulièrement le débat public. En France, la densité médicale — le nombre de médecins rapporté au nombre d’habitants — donne une première indication de l’accessibilité aux soins. En 2023, le pays comptait 339 médecins pour 100 000 habitants, dont 147 généralistes et 193 spécialistes (source : Insee). Ce niveau reste inférieur à celui observé dans plusieurs pays européens ou de l’OCDE.
Les écarts territoriaux sont importants. À Paris, le ratio atteint 888 médecins pour 100 000 habitants, mais il chute drastiquement dans le département voisin de Seine-Saint-Denis, où il n’est que de 237. Le Rhône ou les Alpes Maritimes affichent des densités élevées, tandis que certains départements du centre figurent parmi les moins bien desservis (Ain, Cher, Creuse...). Les départements d’Outre-mer sont également sous-dotés avec une situation particulièrement préoccupante à Mayotte (89 médecins pour 100 000 habitants). Les données de la DREES montrent que les 10 % de la population les mieux dotés en médecins généralistes ont accès à 5,6 consultations par an, contre 1,4 pour les 10 % les moins bien dotés, soit un rapport de 4,1. La baisse du nombre de médecins généralistes libéraux combinée à la croissance démographique explique la dégradation de l’accessibilité moyenne (-1,4 % entre 2022 et 2023). À l’inverse, l’accessibilité aux kinésithérapeutes, sage-femmes et chirurgiens-dentistes progresse.
Pourtant, les territoires totalement dépourvus de professionnels de santé restent marginaux : 84 % de la population réside dans une commune où exerce au moins un médecin généraliste et 99,9 % accède à un généraliste en moins de vingt minutes. Les difficultés d’accès ne tiennent donc pas tant à une absence totale d’offre qu’à une offre insuffisante pour répondre à la demande, se traduisant par des délais d’attente, une surcharge des professionnels et des difficultés à obtenir un rendez-vous ; autant de difficultés qui aggravent le renoncement aux soins des personnes les plus modestes.
Au-delà de ces constats sur l’offre de soins, comment vivent concrètement les habitants de ces territoires sous-dotés en soins de premier recours ? Quelles sont leurs perceptions ?
Pour répondre à ces questions, les chercheurs du Crédoc ont croisé les données d’accessibilité aux soins de premier recours de la DREES avec l’enquête Conditions de Vie et aspirations qui recueille l’opinion de près de 3 000 Français sur de multiples dimensions de leur vie quotidienne.
Encadré méthodologique
L’analyse s’appuie sur l’enquête Conditions de vie et aspirations du Crédoc, menée chaque année auprès d’un échantillon représentatif de 3 000 personnes âgées de 15 ans et plus résidant en France métropolitaine trois fois par an. Cette enquête interroge les résidents sur leurs conditions de vie, leurs opinions, leurs préoccupations et leur perception du bien-être. Chaque répondant indique sa commune de résidence (code INSEE), ce qui permet de rapprocher ses réponses d’indicateurs territoriaux externes.
Construction de l’indice d’accessibilité aux soins
Un indice synthétique d’accessibilité a été élaboré afin de mesurer, en un seul score, la facilité d’accès aux cinq principales professions de santé de premier recours : médecins généralistes, infirmiers, chirurgiens-dentistes, masseurs-kinésithérapeutes et sage-femmes. Cet indice repose sur les indicateurs d’Accessibilité potentielle localisée (APL) produits par la DREES, qui évaluent pour chaque commune l’adéquation entre l’offre et la demande de soins, en intégrant l’activité des professionnels, la structure démographique et les temps de trajet.
À partir de ces cinq mesures communales, un score unique, normalisé entre 0 et 1, a été calculé pour chaque commune : une valeur proche de 1 signale une accessibilité élevée, tandis qu’une valeur proche de 0 traduit un accès très limité. L’indice ainsi construit condense l’ensemble des dimensions territoriales d’accès aux soins de premier recours et reflète le niveau global d’offre disponible autour du lieu de résidence.
Appariement avec l’enquête Conditions de vie et aspirations
Une fois l’indice calculé pour chaque commune, il a été apparié aux répondants de l’enquête Conditions de vie et aspirations du Crédoc de la vague menée en janvier 2024, grâce au code INSEE de leur commune de résidence. Cet appariement attribue à chaque participant un niveau objectif d’accessibilité médicale, permettant ainsi de rapprocher opinion individuelle sur différents sujets, conditions de vie et caractéristiques territoriales. Les indicateurs d’Accessibilité potentielle localisée (APL) mobilisés pour la construction de l’indice étant issus du millésime 2023 de la DREES, le choix de la vague de janvier 2024 permet de garantir une cohérence temporelle étroite entre les données territoriales et les données d’enquête.
Figure 1 - Indice d’accessibilité aux soins de premier recours (médecins généralistes, infirmiers, chirurgiens-dentistes, masseurs-kinésithérapeutes et sage-femmes) dans les communes françaises
©Sources : DREES, Accessibilité Potentielle Localisée (APL) des soins de premier recours, 2024 ; calculs et traitement Crédoc.
La première carte classe l’ensemble des communes françaises en cinq quintiles, des 20 % les moins bien dotées (en rouge) aux 20 % les mieux dotées (en bleu foncé). On retrouve en partie la « diagonale du vide », du nord-est au Massif central dans les quintiles les plus faibles. Les zones rurales du Centre, de la Bourgogne, des Ardennes ou du Limousin affichent également des niveaux d’accessibilité très bas. A l’inverse, les littoraux, les grandes métropoles, l’arc méditerranéen, la vallée du Rhône et plusieurs zones denses du Sud-Ouest appartiennent plus souvent aux quintiles les mieux dotés. Cette représentation montre que la sous-dotation en soins de premier recours concerne de nombreux territoires de la France rurale et périurbaine. Ces territoires étant souvent peu densément peuplés, c’est toutefois une minorité de la population qui a un accès insuffisant aux soins de premier secours.
La seconde carte reprend la même information (accessibilité aux soins de premier recours), mais sous une forme plus synthétique, en distinguant seulement deux cas de figure : les communes dont l’indice APL se situe sous la médiane, qui ont peu d’offre de soin de premiers recours par rapport au nombre d’habitants du territoire et à leurs besoins, apparaissent en rouge. Celles situées au-dessus, mieux dotées, sont figurées en bleu.
Ce cadre simplifié sert ensuite de base à l’analyse. Afin de distinguer ce qui relève de spécificités propres aux territoires sous-dotés en soins de premier recours de ce qui pourrait traduire des perceptions plus générales, l’étude des perceptions repose sur une double comparaison. Les résultats des 545 répondants résidant dans des communes sous-dotées (dont l’indice APL se situe en dessous de la médiane) sont ainsi mis en regard, d’une part, avec l’échantillon total représentatif de la population de 3 000 personnes, et, d’autre part, avec les répondants résidant dans des communes mieux dotées en soins (dont l’indice APL se situe cette fois ci au-dessus de la médiane). Cette approche permet de mieux comprendre l’expérience et les opinions des habitants des territoires médicalement les plus fragiles.
Un premier constat porte sur les ancrages territoriaux des habitants des communes sous-dotées. S’ils résident majoritairement dans des espaces ruraux, cette dimension ne résume pas à elle seule leur situation. En effet, 58 % des habitants de ces communes vivent en milieu rural, contre 22 % dans l’ensemble de la population. Mais ces territoires se distinguent aussi par une forte présence du péri-urbain : 62 % des habitants résident dans une commune de la couronne, souvent assimilée au péri-urbain, contre 40 % dans la population totale.
De manière liée, les situations résidentielles diffèrent nettement : 65 % des ménages sont propriétaires ou accédants à la propriété (contre 58 % en moyenne nationale) et 81 % vivent dans une maison, contre 63 % dans la population totale. Par ailleurs, la situation familiale varie également, avec moins de foyers monoparentaux (21 % contre 26 %) et davantage de personnes vivant en couple (62 % contre 58 %). Ces espaces comptent aussi proportionnellement plus de femmes (57 % contre 51 %). Enfin, le niveau d’études y est plus faible, avec moins de diplômés du supérieur (24 % contre 31 %), et une moindre présence de cadres (5 % contre 10 % en moyenne nationale).
Le déficit d’offre de soins de premier recours, terreau d’inquiétudes par rapport à l’avenir
Au-delà du déficit d’offre de soins de premier recours, ces territoires se caractérisent par une moindre densité d’infrastructures publiques, en particulier de transports collectifs. Ainsi, 61 % des habitants des communes sous-dotées déclarent ne pas disposer d’un arrêt de transport en commun à proximité de leur domicile, contre 35 % dans l’ensemble de la population et 29 % parmi les habitants des communes mieux dotées. Cette faible accessibilité se traduit par un recours plus massif à la voiture : 75 % des habitants de ces territoires l’utilisent comme principal mode de déplacement, contre 64 % en moyenne nationale et 62 % dans les communes mieux dotées.
Cette moindre présence des infrastructures publiques s’accompagne d’un sentiment d'abandon plus marqué. 54 % des habitants des territoires sous-dotés en soins de premier recours estiment vivre dans un espace délaissé par les pouvoirs publics, contre 42 % dans l’ensemble de la population et 39 % dans les communes mieux dotées. Ce sentiment de relégation territoriale rejaillit sur leur rapport à certaines institutions : seuls 57% d'entre eux ont confiance dans les organismes de protection sociale contre 63 % pour l'ensemble des Français.
Pourtant, l'analyse des réponses à l'enquête montre que ces habitants ne présentent pas de différences « objectives » sur le plan du niveau de vie. Ils ne se déclarent d'ailleurs pas particulièrement en prise avec des restrictions budgétaires et n'occupent pas davantage d'emplois précaires (CDD, intérim).
Malgré cette situation économique comparable, leur moral économique semble davantage teinté en noir. Les inquiétudes économiques les taraudent davantage : 27 % des habitants des territoires sous-dotés pensent courir un risque de devenir pauvre dans les cinq prochaines années, contre 23 % au niveau national et 22% dans les communes mieux dotées. Ils sont aussi plus nombreux à juger que leur niveau de vie personnel s'est dégradé au cours des dix dernières années (47 %, contre 43 % au niveau national et 42 % dans les communes mieux dotées), et portent un jugement plus négatif sur l’évolution du niveau de vie des Français dans leur ensemble (75 %, contre 71 % dans la population générale, proportion identique dans les communes mieux dotées).
Pris ensemble, ces résultats montrent que le malaise observé n’est ni diffus ni homogène au sein de la population, mais qu’il varie fortement selon les configurations territoriales. Il s’inscrit plus spécifiquement dans des contextes marqués par un déficit d’accès aux services, des contraintes de mobilité et un sentiment de relégation plus prononcé, qui pèsent durablement sur les perceptions et les représentations de l’avenir.
Notes
La densité moyenne au niveau de l’Union Européenne est de 405 médecins pour 100 000 habitants (DREES, 2023, Les dépenses de santé en 2022 – Comparaisons internationales des médecins et infirmiers)
La densité moyenne pour les pays de l’OCDE est de 370 médecins pour 100 000 habitants (OCDE, Panorama de la santé 2023)
L’indicateur d’accessibilité potentielle de la DREES permet de mesurer finement la répartition territoriale de l’offre de soins. Calculé au niveau communal, il prend en compte le nombre et l’activité des professionnels de santé libéraux — médecins généralistes, infirmiers, chirurgiens-dentistes, kinésithérapeutes et sages-femmes — ainsi que la distance aux communes voisines et la structure par âge de la population. Il s’exprime en nombre moyen de consultations par habitant et par an, en pondérant l’offre par la demande potentielle.
DREES. (2024, décembre). Accessibilité aux soins de premier recours en 2023 : dégradation de l’accessibilité aux médecins généralistes et aux infirmières, amélioration de l’accessibilité aux kinésithérapeutes, aux sages-femmes et aux chirurgiens-dentistes [Jeu de données]. Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES).
https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/communique-de-presse-jeux-de-donnees/jeux-de-donnees/241220_DATA_accessibilite-aux-soinsAccès territorial aux soins - Ministère de la Santé, de la Famille, de l'Autonomie et des Personnes handicapées, consulté le 21 octobre 2025
Source : « Renoncement aux soins : la faible densité médicale est un facteur aggravant pour les personnes pauvres », A. Lapint et B. Legendre, Etudes & Résultats numéro 1200, Juillet 2021.
Le terme "diagonale du vide" a été popularisé par le géographe Roger Béteille dans son livre "La France du vide" publié en 1981 et désigne les territoires peu densément peuplés qui traversent la France
D’autres indicateurs de la DREES mesurent plus précisément les « déserts médicaux », en intégrant dans l’analyse l’accès aux médecins généralistes, mais aussi les pharmacies et les services d’urgences aboutissent à des proportions plus faibles, en dessous de 10% de la population en 2017 : Déserts médicaux : comment les définir ? Comment les mesurer ? | Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques