Le territoire face à l’épreuve de la décroissance démographique
À rebours d’un imaginaire collectif fondé sur la croissance continue, la France entre dans une phase inédite de transition démographique marquée par le vieillissement de sa population et une forte baisse des naissances. Longtemps cantonnée à certains territoires en difficulté, la décroissance démographique tend désormais à devenir une réalité pour de nombreuses collectivités. Pourtant, cette perspective demeure largement impensée, voire niée, dans les politiques d’aménagement et de planification, encore structurées par l’objectif de l’attractivité et de la croissance. Face à ce basculement, se pose désormais une question centrale : comment anticiper et accompagner cette dynamique pour en limiter les effets négatifs et en faire un levier de recomposition territoriale et environnementale ?
Plus de décès que de naissances : la France franchit un seuil
Les dynamiques sociodémographiques dictent le développement territorial, générant des besoins nouveaux, auxquels les collectivités doivent tenter de répondre. Parmi ces dynamiques, les variations démographiques font partie des plus importantes et se hissent progressivement au cœur de l'actualité nationale. En effet, la France connaît actuellement un basculement démographique historique. Le nombre de naissance n’a jamais été aussi faible que depuis 1945 (645 000 en 2025) et est maintenant inférieur au nombre de décès (651 000). Ce basculement avait été annoncé par l'INSEE pour l'année 2035 et arrive donc avec 10 ans d'avance. Cela s'explique par le vieillissement continu et attendu de la population et, depuis une dizaine d’année, une chute de la natalité. Si la population Française augmente encore du fait d’un solde migratoire positif, les projections de l’INSEE traduisent la fin du modèle de la croissance démographique à partir des années 2040.
Nombre de naissances, de décès et solde naturel depuis 1965
Source : Insee, statistiques et estimations d'état civil
Le déni de la décroissance
Si le vieillissement de la population est considéré aujourd’hui comme un phénomène inéluctable qu’il convient d’accompagner par des politiques publiques d’aménagement du territoire et d’habitat adaptées, la décroissance démographique reste perçue comme une dynamique à inverser. En effet, dans leur Plan Local d’Urbanisme (PLU) respectif, les collectivités touchées par la perte d’habitants se saisissent de cette question sous le prisme d’une relance de la croissance, avec les termes « enrayer », « stopper », « inverser les tendances », « endiguer » … Les objectifs affichés semblent déconnectés des réalités territoriales.
Certes, parmi ces territoires, certains retrouveront une dynamique et gagneront à nouveau des habitants. Mais, dans une logique d’équilibre globale au niveau national – au-delà des apports migratoires relativement faibles –, d’autres perdront logiquement des habitants. En effet, l’attrait de nouveaux ménages sur un territoire se fait au détriment d’autres territoires. Ainsi, de nombreuses collectivités seront mises en situation de faire face à la décroissance démographique, sans l’assumer ni sans s’y préparer.
L’assumer n’est effectivement pas chose aisée pour les maires car « [ils n’ont] pas été élus pour fermer des écoles » – selon un maire d’une commune rurale du Gers –. Il est en effet difficile de porter et de créer l’adhésion autour d’un projet de territoire actant une décroissance démographique, car l’enjeu de la vitalité des villes et villages est prégnant. Au-delà se jouent aussi des enjeux d’image, d’attractivité et aussi de fiscalité. L’ensemble du modèle économique et social, national comme local, repose en effet sur la croissance, notamment démographique.
Sans forcément chercher à promouvoir la décroissance démographique – ce qui relève d’un débat politique – s’y préparer constitue une nécessité, comme s’adapter au changement climatique. Il s’agit de ne pas subir et de planifier mieux. Les exercices de planification méritent de retrouver une dimension prospective, pour imaginer les futurs possibles, et pas uniquement pour exprimer un futur souhaité souvent utopique. L’enjeu d’accompagnement et de pédagogie est crucial, pour partager ces faits démographiques et éviter l’essor de ce qu’on pourrait nommer des « démographosceptiques ».
En concentrant leur énergie sur la relance – parfois hypothétique – de la croissance et sur les besoins des populations qu’elles souhaitent attirer – des ménages avec enfants principalement –, les collectivités en consacrent peu aux populations déjà présentes. De plus, en ne considérant pas les opportunités pouvant être générées par ce contexte, elles écartent la possible émergence de stratégies innovantes d’aménagement du territoire plutôt tournée vers le bien-être et la gestion du « déjà-là ».
De la décroissance subie à la décroissance planifiée
La décroissance démographique subie concerne notamment des petites villes désindustrialisées et des communes rurales éloignées des métropoles et situées en dehors des régions les plus attractives – littoral atlantique par exemple –. Ce phénomène génère des effets visibles et mesurables, impactant négativement les territoires. La perte d'habitants entraine par exemple une augmentation du nombre de logements vacants qui créée un déséquilibre structurel sur les marchés locatifs locaux et qui participe à l’accélération de la détérioration du parc de logements. La multiplication des friches urbaines, industrielles ou commerciales est également un effet constaté qui transforme les paysages urbains et qui deviennent des symboles de la décroissance, pouvant par ailleurs provoquer des problématiques de sécurité ou de salubrité. En somme, la manière dont la décroissance démographique se traduit sur le territoire explique sa non-acceptation par les élus locaux et les habitants.
Mais osons imaginer qu’à terme, des stratégies de résilience territoriale seront mises en œuvre de manière à minimiser ces impacts. Dans un contexte de crise climatique, la décroissance démographique planifiée – au sens « préparé/anticipé » et pas forcément « souhaité » – apparaît alors comme une opportunité de s’adapter et de relever les différents défis environnementaux. Une diminution de la population peut en effet permettre d’optimiser l’utilisation des ressources naturelles et de réduire la pression qu’elles subissent. Cette dynamique peut se traduire par des modèles d’aménagement du territoire favorisant la restauration d’espaces naturels (renaturation…) et leur préservation, ainsi que par la dé-densification. La Zéro Artificialisation Nette (ZAN) à l’horizon 2050 qui a été fixée dans la Loi Climat & Résilience aurait d’ailleurs pu être présentée comme une mesure visant à prendre en compte une décroissance démographique inéluctable.
Les exemples de décroissance démographique planifiée sont rares, voire inexistants. Mais les travaux de recherches à ce sujet, et le contexte environnemental, ouvrent la voie pour concevoir la décroissance démographique comme l’opportunité de changer de modèle : requalification des espaces bâtis, démolition d’îlots urbains et végétalisation, limitation de l’artificialisation des sols, amélioration du cadre de vie, renforcement de l’agriculture de proximité, adaptation des villes et villages au vieillissement, diversification des usages, construction de bâtiments réversibles, etc.
Cette approche de la décroissance planifiée demande en revanche un important accompagnement politique, à toutes les échelles de la gouvernance, afin de développer des stratégies territoriales adaptées aux spécificités locales et aux enjeux environnementaux actuels.
Sortir du dogme de la croissance
La pratique de la planification est donc appelée à évoluer. Afin de gérer la décroissance démographique, il est d’abord nécessaire que les stratégies affichées dans les documents d’urbanisme (SCoT, PLU…) et de programmation (PLH…) soient cohérentes avec ces dynamiques. Au regard des équilibres migratoires actuels, il est effectivement irrationnel que l’intégralité des territoires de la France hexagonale planifie une augmentation de leur population alors que la tendance est au vieillissement et à la baisse de la natalité. Le rôle des urbanistes consiste à faire preuve de pédagogie pour aider les élus locaux à porter d’autres ambitions que celui de la seule croissance.
C’est d’ailleurs ce qu’exprime un maire d’une ville moyenne de Nouvelle-Aquitaine : « On a longtemps évoqué, dans les années passées, que l’enjeu pour les villes-centres était de gagner de la population coûte que coûte. Le prisme démographique a changé. La croissance ne se mesure pas par le seul indice de la masse, mais plutôt pas son potentiel d’attractivité autour de son bassin de vie, de consommation, du domicile au travail, de l’aire urbaine au périurbain jusqu’au rural ».
Au-delà de nouvelles pratiques et approches de la planification, il convient surtout de repenser le modèle économique de l’aménagement du territoire pour favoriser les opérations de renouvellement, les actions de renaturation, la réhabilitation des constructions existantes, l’adaptation des territoires au changement climatique… Les équilibres financiers des projets de demain restent à inventer.
Notes
Bilan démographique 2025 - Insee Première - 2087 Insee Première • n° 2087 • Janvier 2026
68,1 millions d’habitants en 2070 : une population un peu plus nombreuse qu’en 2021, mais plus âgée - Insee Première - 1881, Insee Première • n° 1881 • Novembre 2021
Environ + 2,6 immigrés pour 1000 habitants en 2025, d’après l’INSEE