A l’ère de la techn’eau-logie : comment mieux gérer la ressource grâce aux compteurs communicants ?
L’année 2022 avec la sécheresse exceptionnelle enregistrée sur tout le territoire français a marqué les esprits, aussi bien des usagers agricoles et industriels que des consommateurs domestiques de l’eau qui se sont souvent retrouvés limités dans leurs utilisations du précieux « or bleu ». Représentant 26% de la consommation totale, la part domestique de l’utilisation de l’eau - avec environ 147L consommés par jour et par personne - n’est pas anodine sur la ressource. Si elle répond parfois à des besoins secondaires pour gagner en confort, une partie de cette consommation est cependant incompressible et répond à des besoins vitaux pour les consommateurs.
Dans ce contexte, il est indispensable de pouvoir garantir le droit à l’eau aux usagers de la ressource, y compris durant les périodes de pénurie et de crise sur la ressource. Afin de répondre aux tensions sur la ressource et aux épisodes de sécheresse, les gestionnaires de l’eau essaient de trouver de nouvelles solutions pour optimiser son utilisation.
Les compteurs communicants : une innovation technologique qui diffuse une norme sociale
Les compteurs communicants (aussi appelés intelligents ou connectés) font partie des innovations en plein développement sur le territoire français. Massivement déployés pour l’électricité (95% des foyers français en sont aujourd’hui équipés), leurs disciples sur l’eau sont en pleine expansion avec un foyer sur cinq équipé et un objectif de doubler ce nombre d’ici 2030 afin de les mettre en place massivement. Les compteurs d’eau communicants sont des appareils connectés qui collectent, stockent et retransmettent les données de consommation d’eau individuelles en temps réel ou au jour le jour. De nombreux opérateurs privés qui gèrent la distribution et le retraitement de l’eau pour les collectivités délégataires ou opératrices en régie les ont déjà mis en place et centralisent les informations de consommation, qui sont ensuite retransmises au gestionnaire public de la ressource. Cela permet une meilleure connaissance des besoins en eau à la fois pour les consommateurs avec un suivi régulier et pour le gestionnaire avec une adaptation immédiate qui facilite la distribution et l’allocation de la ressource.
En France, depuis 2015, plusieurs villes (Lyon, Toulouse, en Ile de France, etc.) ont fait le choix de passer aux compteurs connectés et aux télé-relevés permettant ainsi aux consommateurs d’avoir accès à leur consommation en temps réel (en euros et en mètres cubes) et souvent de pouvoir se comparer aux consommations de leur voisinage via une application ou un dispositif connecté. Cependant, peu de français connaissent le prix de la ressource en eau et les résultats des approches d’incitations par l’augmentation du prix de l’eau, par la réglementation ou par les quotas sont peu efficaces ou souffrent d’une faible acceptabilité sociale. Le projet de recherche en cours, associé au bonus RRI-CDC vise donc à questionner un autre type d’incitation comme levier de pilotage pour diminuer et préserver la ressource en eau : les normes sociales. Elles représentent ici une information sur la consommation d’eau des foyers similaires et un niveau de référence auquel les individus peuvent se comparer. Les normes sociales peuvent être descriptives -lorsque les individus ont une incitation à suivre et copier le comportement des autres- ou injonctives - lorsqu’elles s’appuient sur le comportement souhaitable pour la société, en l’occurrence une diminution de la consommation d’eau des individus.
Dans ce contexte, le projet de recherche conduit par des économistes de l’Université d’Angers et de Nantes Université sur cette thématique vise donc : i) à comprendre comment les informations de normes sociales fournies par les télé-relevés peuvent impacter les consommations d’eau domestique ; ii) à évaluer les différents types d’incitation par la norme pour comprendre quels designs sont les plus efficaces à mettre en place pour optimiser les consommations d’eau et éviter le gaspillage de la ressource ; iii) à montrer comment les consommations d’eau des individus peuvent être influencées et influencer en retour les consommations du voisinage à la hausse ou à la baisse par des effets de réseaux.
Opportunités et usages pour la ressource
Pour le consommateur de la ressource ce dispositif offre de nombreuses opportunités telles que le suivi quotidien de la consommation et un historique des données depuis un compte en ligne ou une application, la transparence de la facturation au réel et non sur une estimation avec une régulation ex post, la possibilité de relever le compteur à distance mais aussi des informations (messages d’alertes ou conseils) pour ajuster les consommations d’eau. Cela permet également de responsabiliser et sensibiliser les consommateurs en leur communiquant de l’information plus précise et transparente sur leur usage de la ressource en eau.
Pour le gestionnaire de la ressource, ces dispositifs présentent aussi des avantages tels que la détection plus facile des fuites sur les réseaux de distributions en cas de consommations anormales, une meilleure connaissance de la demande et des données plus complètes pour mieux anticiper et préserver la ressource ou encore la diminution des erreurs sur les relevés manuels. Cela représente aussi des gains économiques liés à une réduction des frais de déplacement sur les habitations pour les relevés de compteurs et un gain de temps avec la retranscription fréquente des données.
Risques et limites
A l’inverse, ces compteurs communicants présentent aussi des risques et des limites à considérer lors de leur mise en place. D’un point de vue économique, leur installation et leur maintenance a un coût.
D’un point de vue social, il y a une perte de contact entre le gestionnaire et les consommateurs car les relevés se font désormais virtuellement. La question de la confiance dans la technologie et dans la gestion est aussi une limite à l’acceptabilité de ce type de dispositif, qui peut être perçu comme un excès de contrôle par certains consommateurs. Cela pose également inévitablement la question de la protection des données personnelles avec une précision des données sur la consommation d’eau jusqu’alors privée qui questionne certains usagers.
Les aspects environnementaux sont également importants. La mise en place de ces dispositifs impliquant des infrastructures technologiques énergivores (utilisation de l’application, stockage des données, connexion du compteur au service) cherche à préserver la ressource en eau mais génère également des externalités négatives sur d’autres ressources comme l’utilisation d’énergie. Par ailleurs, de nombreux dispositifs relevant des innovations digitales ont montré des différences entre les effets environnementaux espérés et ceux réellement obtenus.
Conclusion : des opportunités sous condition
Le territoire français est une vitrine en matière de développement de la télérelève via les compteurs connectés et représentait en 2021 un tiers des compteurs connectés mis en place en Europe. Précurseur sur la question, les opportunités sont nombreuses pour les utilisateurs et les gestionnaires du territoire afin de mieux optimiser ses usages et connaître la ressource, particulièrement dans un contexte de rareté de l’eau. Cependant, comme pour toute technologie environnementale développée il faut faire attention aux effets rebonds qui augmenteraient les consommations d’eau ou les difficultés à gérer cet « or bleu ».
Pour en savoir plus :
Retrouvez les travaux de l'auteure ici.
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Le Réseau de Recherche sur l’Innovation (RRI), avec ses partenaires l’AUF et l’Institut pour la recherche de la Caisse des Dépôts ont créé le RRI BONUS qui consiste en huit bourses de 2000 euros chacune, accordées à de jeunes chercheurs travaillant sur le thème de l’innovation. Pauline Pedehour est la lauréate du prix Bonus RRI 2025 " Innovation, territoire et développement durable" décerné par l’Institut pour la recherche.