Les Caisses de dépôt, au-delà du cas français
Longtemps associées au modèle européen, les Caisses de dépôt connaissent un essor inattendu en Afrique. Depuis 2006, dix pays du continent ont adopté cette institution, avec un objectif clair : mobiliser les ressources privées locales pour financer des projets structurants. Pourtant, derrière une apparence commune se cachent des pratiques variées, adaptées aux réalités économiques de chaque pays.
Un renouveau des Caisses de dépôt en Afrique.
Le modèle des Caisses de dépôt trouve son origine dans la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC), créée il y a plus de deux siècles en France. Après la France, plusieurs pays européens, comme la Belgique, l’Espagne, l’Italie, la Grèce, le Portugal et la Roumanie, ont adopté des institutions similaires au cours du XIXe siècle, dont la plupart sont toujours actives aujourd’hui.
La création de ces Caisses de dépôt répondait à deux objectifs complémentaires. D’une part, les États européens devaient financer des investissements à long terme dans un contexte de ressources publiques limitées. D’autre part, l’industrialisation a suscité une demande croissante des populations populaires afin de sécuriser et de faire fructifier leur épargne. En collectant, sécurisant et gérant l’épargne populaire pour financer des projets structurants, les Caisses de dépôt ont permis d’orienter les ressources privées intérieures vers le développement économique national.
Ce modèle connaît un regain d’intérêt en Afrique. Hormis la Caisse de Dépôt et de Gestion créée en 1959 au Maroc, dix Caisses ont été établies entre 2006 et 2025 sur le continent, notamment en Afrique de l’Ouest (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Mauritanie, Niger, Sénégal) et en Afrique centrale (Cameroun, Congo, Gabon) ainsi qu’en Tunisie. Cette dynamique est d’autant plus remarquable que seules deux Caisses avaient été créées entre la fin du XIXe siècle et le début des années 2000.
Ce renouveau s’explique par des défis similaires à ceux rencontrés en Europe au XIXe siècle. D’une part, mobiliser les ressources privées intérieures est essentiel pour financier les Objectifs du Développement Durable et les transitions (écologique, démographique, énergétique et numérique) dans un contexte de contraintes budgétaires fortes. D’autre part, l’inclusion financière des populations reste une priorité dans des économies où seulement un tiers des ménages dispose d’un compte bancaire.
Les Caisses de dépôt, des actrices à part dans l’écosystème financier.
Les Caisses de dépôt se caractérisent par un double mandat. Elles agissent d’abord comme tiers de confiance en collectant, sécurisant et gérant des ressources financières appartenant à des tiers, qu’il s’agisse de consignations, de dépôts obligatoires ou d’une partie de l’épargne réglementée. Ensuite, elles investissent une partie de ces ressources dans des projets à long terme. Les Caisses de dépôt transforment des ressources à court terme qui leur sont confiées en emplois à long terme, valorisant l’épargne locale pour financer des projets structurants pour les économies nationales.
Les Caisses de dépôt offrent aux États un moyen de financer des projets essentiels à leur développement sans puiser dans les ressources publiques ni alourdir leur endettement. Elles permettent de mobiliser des ressources privées qui, placées auprès d’autres intermédiaires financiers, seraient peu utilisées pour des projets de développement. En ce sens, les Caisses de dépôt se distinguent d’autres institutions financières publiques proches, comme les banques de développement ou les fonds souverains. A l’image de ces institutions, les Caisses de dépôt vont privilégier le financement de projets de développement à long terme. Cependant, les Caisses de dépôt ont la particularité de mobiliser les ressources privées locales, contrairement aux banques de développement qui recourent à des financements externes et des fonds souverains qui utilisent le plus souvent les excédents budgétaires.
La diversité des ressources à la disposition des Caisses de dépôt.
Les Caisses de dépôt disposent en général de trois grandes catégories de ressources. Premièrement, les consignations qui sont des sommes mises sous séquestre afin d’être restituées aux bénéficiaires, qu’il s’agisse de sommes litigeuses, de fonds de tiers, de cautionnement ou de fonds en déshérence. Deuxièmement, les Caisses de dépôt disposent d’un monopole pour la collecte de certains dépôts, comme les fonds des professionnels de justice (notaires, mandataires de justice) ou des caisses de retraites. Troisièmement, les Caisses de dépôt centralisent (tout ou partie) de l’épargne réglementée que celle-ci soit collectée par le réseau postal ou par les banques commerciales.
L’analyse des pratiques effectives en termes de mobilisation des ressources met en évidence trois modèles au sein des Caisses de dépôt. La CDC et la Caisse de Dépôt et de Gestion du Maroc ont un modèle généraliste qui s’appuie sur les trois types de ressources. Les Caisses italienne et tunisienne s’appuient prioritairement sur l’épargne réglementée. Enfin, la plupart des Caisses de dépôt africaines recourent en priorité aux consignations et dépôts obligatoires.
Cette répartition dessine une nette distinction entre les Caisses méditerranéennes, qui s’appuient sur l’épargne réglementée, et les Caisses opérant en Afrique sub-saharienne, qui en sont dépourvues. L’accès à cette épargne change radicalement l’échelle d’intervention des Caisses : pour celles qui en bénéficient, l’épargne règlementée constitue la principale source de financement, leur offrant des moyens financiers bien supérieurs à ceux générés par les consignations ou les dépôts obligatoires.
Le rôle de financeur des Caisses de dépôts.
Une partie significative des fonds gérés par les Caisses de dépôt est placée dans des actifs liquides à court terme, afin de garantir leur capacité à honorer leur mission première de tiers de confiance. Cependant, grâce à une gestion rigoureuse de leur liquidité, les Caisses de dépôt peuvent allouer une fraction de leurs ressources à des investissements de long terme.
Il existe une distinction marquée entre les modèles méditerranéen et africain dans les instruments financiers mobilisés. Les Caisses africaines, ainsi que la Caisse de Dépôt et Consignations de Tunisie, privilégient quasi exclusivement les prises de participation, qu’elles soient directes (dans des entreprises nationales) ou indirectes (via des fonds d’investissement). En revanche, les Caisses italienne, française et marocaine adoptent une approche plus diversifiée, combinant investissements en fonds propres et financement par la dette (prêts).
Au-delà des modalités d’intervention, les Caisses de dépôt se distinguent également par leurs priorités sectorielles. Si la plupart des Caisses, de part et d’autre de la Méditerranée, ciblent trois secteurs clés — développement territorial, soutien au secteur privé et logement social — leurs priorités révèlent des spécificités notables. Les Caisses les plus établies, comme celles de France et d’Italie, ont des mandats étendus qui s’ajustent en fonction des priorités nationales. Les Caisses africaines, quant à elles, se distinguent par leur engagement marqué dans les infrastructures. Par ailleurs, certaines Caisses alignent leurs priorités sur les secteurs porteurs de leur économie, comme le tourisme au Maroc, le bois au Gabon, ou encore l’agriculture au Bénin et en Tunisie.
Une gouvernance éloignée du modèle français.
Bien que la Caisse des Dépôts et Consignations française ait servi de référence pour les mandats et le fonctionnement de nombreuses Caisses de dépôt, leur gouvernance s’en éloigne clairement hors de France. La CDC se distingue par un contrôle parlementaire, avec une Commission de surveillance composée de députés et de sénateurs. Pourtant, ce modèle reste une exception : dans la plupart des autres Caisses, la gouvernance est principalement assurée par des représentants du pouvoir exécutif.
Une autre différence majeure concerne la régulation. Si la plupart des Caisses de dépôt bénéficient d’un régime dérogatoire par rapport aux autres institutions financières, certaines zones d’Afrique connaissent un vide réglementaire. Par exemple, la Commission bancaire de la CEMAC (Communauté Économique et Monétaire d’Afrique Centrale) a pallié cette lacune en accordant un statut spécifique aux Caisses de dépôt. En revanche, en Afrique de l’Ouest, aucune disposition similaire n’existe à ce jour.
Le regain d’intérêt des Caisses de dépôt en Afrique met en exergue l’attrait de ces pays pour cette institution originale qui permet de financer des projets structurants à long terme sans recourir à des capitaux étrangers ou puiser dans les ressources publiques. Ces Caisses sont encore jeunes (6 sur 10 ont été créées dans les dix dernières années) et elles devront relever de nombreux défis. En particulier, leur succès futur reposera sur leur capacité à mobiliser efficacement l’épargne locale et à agir de manière complémentaire avec les acteurs financiers locaux.