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Précarité alimentaire : imposer des arbitrages ou assumer des choix ?

Date de publication 16 janvier 2026

Temps de lecture 6 min

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Depuis 2020, et plus encore depuis 2023, les personnes les plus précaires sont contraintes à des arbitrages impossibles. L’accès à l’alimentation s’est réduit en France, au moment même où l’ensemble de la société prend conscience du lien fort entre alimentation, environnement et santé publique. Instabilité économique, chaos géopolitique, dérèglement climatique, urgence sociale… Les « chocs alimentaires » se multiplient et tendent à devenir structurels, et nous n’y sommes pas préparés. Les associations d’aide alimentaire concilient avec difficulté la réponse à des besoins massifs, les effets de l’inflation et l’amélioration de leur offre. Quant aux politiques publiques, elles peinent à offrir des perspectives pour articuler urgence sociale, adaptation aux crises et transition alimentaire. 

La pauvreté gagne du terrain dans notre pays, silencieusement – pour le moment – mais massivement. La crise sanitaire a considérablement accéléré les trajectoires de précarité des plus fragiles, même si ses effets ont été atténués par les politiques publiques protectrices alors mises en place. Le choc inflationniste de 2022-2023 a, quant à lui, eu des répercussions dévastatrices pour les personnes en situation de pauvreté, et plus largement pour les classes populaires.

Il a par ailleurs contribué à remettre en cause un dogme porté par une partie de la classe politique, selon lequel l’amélioration de la situation de l’emploi génèrerait mécaniquement une diminution de la pauvreté. La baisse du chômage n’a pas été suffisante pour enrayer son augmentation, comme cela a été récemment démontré par le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion (CNLE) : entre 2015 et 2022, le chômage a baissé de 3 points tandis que le nombre de personnes se considérant comme pauvres est passé de 12,4 % à 18,7 % de la population, notamment raison de la place des emplois précaires et peu rémunérateurs. Le taux de pauvreté monétaire atteint désormais les 15,4 %, soit 9,8 millions de personnes, un record depuis la création de cet indicateur il y a trente ans. 

L’alimentation sacrifiée : les personnes en précarité face à des arbitrages impossibles 

C’est dans ce contexte que la question alimentaire est redevenue un enjeu central, un objet du débat public et, surtout, une préoccupation quotidienne pour une partie croissante de la population, le pic d’inflation affectant particulièrement les produits alimentaires. Depuis lors, si les prix n’augmentent plus à la même vitesse, ils ne sont pas revenus à ce qu’ils étaient avant 2023 et sont marqués par une forte instabilité. Le CRÉDOC estime de son côté qu’environ 16 % de la population est en situation de précarité alimentaire

Derrière ces chiffres, on retrouve toujours les mêmes visages frappés par la pauvreté : les familles monoparentales, les jeunes, les retraités isolés, les travailleurs précaires…Tous font face à des choix insupportables et c’est bien l’alimentation qui est sacrifiée, souvent le seul facteur sur lequel les personnes peuvent agir. Les conséquences sont déjà visibles : l’augmentation des privations alimentaires, et une évolution des habitudes de consommation vers des produits plus abordables mais de moins bonne qualité. À la clé, une fracture alimentaire se crée ou se renforce : une partie de la population continue à avoir accès à une alimentation suffisante et de qualité et une autre en a de moins en moins la capacité. Tout notre « Pacte alimentaire », qui repose sur la promesse d’un accès généralisé à une alimentation sûre et suffisante, en est aujourd’hui menacé.

L’aide alimentaire sous injonction contradictoire

Ces arbitrages impossibles concernent aussi les associations de solidarité. Les besoins en matière d’aide alimentaire, qui sont le reflet immédiat de cette situation, se sont accrus considérablement ces dernières années, au moment même où l’aide alimentaire a fortement fait évoluer ses pratiques et la qualité de ses produits. Les Restos du Cœur, qui distribuaient 8,5 millions de repas à leur création en 1985, servent désormais plus de 160 millions de repas chaque année, contre 130 à 140 millions avant 2022. Et pourtant, le nombre de repas par foyer et le barème d’accès à l’aide alimentaire ont été diminués et ne sont jamais revenus à ce qu’ils étaient avant 2023. L’ensemble des grands acteurs de l’aide alimentaire est concerné : entre 2020 et 2023, le nombre de personnes aidées via les Banques alimentaires a augmenté de 34 %.

C’est dans ce contexte que la réponse apportée par l’aide alimentaire a souvent été mise en débat tant sur son efficacité que sur la dignité de ses pratiques ou sur son rôle au sein du système alimentaire. De nombreuses initiatives se sont développées, pour proposer des alternatives, comme les Caisses communes alimentaires, les groupements d’achats solidaires etc., qui mettent l’accent sur une offre qui serait de meilleure qualité et moins stigmatisante mais dont l’impact est encore faible. La querelle des « anciens » de l’aide alimentaire et des « modernes » de la Sécurité sociale de l’alimentation paraît aujourd’hui bien dérisoire car les besoins sont tels que chacun conviendra que l’aide alimentaire est résolument un pilier dans l’accès à l’alimentation, qu’il est essentiel, mais qu’il est aussi insuffisant. 

Car rappelons-le : les associations d’aide alimentaire n’ont pas pour slogan « toute la précarité alimentaire, rien que la précarité alimentaire ». Elles n’apportent qu’une réponse partielle à la précarité alimentaire, et n’agissent pas uniquement contre celle-ci : elles ont développé un accompagnement structuré en termes d'accès aux droits, à la santé, à la culture etc. Leur vocation généraliste est au cœur de l’ambition qu’elles portent. 

Il serait faux d’écrire que nous faisons face à une vague de précarité car la vague suppose le reflux. De reflux, nous n’en connaissons aucun. Dans le même temps, l’inflation est venue déstabiliser l’ensemble des sources d’approvisionnement de l’aide alimentaire : envolée des coûts d’achat, stagnation ou baisse des dons alimentaires et de l’aide alimentaire européenne (à enveloppe constante depuis 2021).

Cet « effet ciseaux » est difficilement soutenable. Il met les acteurs de l’aide alimentaire, qui ont fait évoluer leur offre pour proposer plus de diversité et de qualité dans les produits distribués, face à un dilemme : comment poursuivre l’amélioration de l’aide alimentaire et mener à bien les transformations engagées quand les moyens manquent ? Comment contribuer à la transition écologique et renforcer une alimentation durable quand l’urgence est de répondre à des besoins qui explosent ? Comment, enfin, assurer aux personnes un accueil digne et un accompagnement de qualité lorsque la fréquentation augmente continuellement ou se stabilise à des niveaux inédits ?

Des choix collectifs à faire : un triple niveau de réponse à organiser 

Nous sommes face à des choix collectifs. La puissance publique doit les poser pour articuler la réponse aux besoins immédiats et aux nécessaires transformations de long terme, tout en s’outillant pour amortir ces chocs alimentaires qui se succèdent. Ce sont trois chantiers complémentaires qui doivent être ouverts : 

  • La lutte contre la pauvreté à la racine, pour sortir d’une approche curative qui n’est pas satisfaisante et n’est plus soutenable. Pas de baguette magique ici, mais quelques axes : fixer des objectifs chiffrés de réduction de la pauvreté, assumer sa complexité et son caractère multidimensionnel, sans la réduire à la question de l’accès à l’emploi. Il convient aussi d’assainir le débat public, qui traite essentielle la pauvreté sous l’angle de la culpabilisation individuelle voire de la stigmatisation. 
  • La place de l’alimentation au sein des politiques publiques doit être repensée, afin de croiser les enjeux de lutte contre les inégalités, de réponse aux crises et de transition alimentaire. La question alimentaire ne pourra trouver de réponse si elle n’intègre pas cette triple dimension. Quelques initiatives récentes sont allées dans le bon sens, comme la création du programme « Mieux manger pour tous » qui est certainement la première initiative publique d’ampleur qui propose une approche globale de l’alimentation, en s’appuyant sur la richesse du secteur associatif. Mais c’est bien sûr une réponse embryonnaire. Plusieurs perspectives ont aussi émergé ces derniers mois, notamment celle d’une approche par « le droit à l’alimentation », pour remettre l’individu au cœur de ses choix alimentaires et les pouvoirs publics face à leurs responsabilités. Elle est défendue notamment par des organisations comme Action contre la Faim6 et par certains chercheurs. 
  • Le financement du monde associatif, aujourd’hui soumis à de lourdes difficultés comme l’a récemment montré le mouvement inédit « Ça ne tient plus » organisé par le Mouvement associatif à l’automne 2025. La pression financière et opérationnelle qui s’exerce sur lui, alors qu’on sait depuis la crise sanitaire qu’il constitue un pilier de notre cohésion et de notre résilience collective, est telle que nous risquons d’assister à une disparition de pans entiers de la solidarité nationale : ce n’est pas moins d’une association sur trois qui est aujourd’hui menacée de disparition à court terme.

 

En bref, il y a toujours quelqu’un qui choisit. Lorsque les pouvoirs publics ne le font pas, ce sont les personnes concernées et les acteurs qui les soutiennent qui effectuent en bout de chaîne les arbitrages à leur détriment. Dans une période où la décision politique est bloquée, ou les choix sont ajournés au lendemain ou au surlendemain, tout se passe comme si les politiques publiques externalisaient leur propre capacité de décision. Mais cette délégation de la « gestion » de la pauvreté au monde associatif ne tient aujourd’hui plus qu’à un fil.

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Cet article s’inscrit dans le prolongement du rapport intitulé « Faut-il en finir avec l’aide alimentaire ? », écrit par Louis Cantuel et publiée le 1er octobre 2024 sur le site de la Fondation Jean-Jaurès. La Caisse des Dépôts soutient, via l’Institut pour la recherche, les activités de la Fondation Jean-Jaurès, think tank indépendant, européen et social-démocrate qui encourage la rencontre des idées et le partage des meilleures pratiques par ses débats, ses productions et ses actions de formation.

Notes

  1.  Analyse de l’évolution de la pauvreté et de l’exclusion sociale entre 2015 et 2022, CNLE, avril 2025. 

  2.  Insee, juillet 2025.

  3.  Marianne Bléhaut et Mathilde Gressier, « En forte hausse, la précarité alimentaire s’ajoute à d’autres fragilités », CRÉDOC, mai 2023.

  4.  Charlie Brocard, Louis-Georges Soler, Mathieu Saujot, « L’évolution des prix alimentaires, une menace pour le « Pacte alimentation » ? », IDDRI, 2025.

  5.  Chiffres de la Fédération nationale des banques alimentaires.

  6.  Louis Cantuel« Faut-il en finir avec l’aide alimentaire ? », Fondation Jean-Jaurès, octobre 2024. 

  7.  C’est d’ailleurs une obligation légale, rappelée par le collectif Alerte notamment.

  8.  Droit à l’alimentation, la France doit se mettre à table, Action contre la Faim, 2025.

  9.  Enquête de la Fédération des acteurs de la Solidarité, octobre 2025.