Rapports de force, souveraineté, IA : le printemps de l'économie prend le pouls du monde
Fondée en 2013 autour d'une conviction partagée avec Michel Rocard « La méconnaissance en économie est une menace pour la démocratie » – d'où son slogan : « Emparez-vous de l'économie » –, le printemps de l'économie célébrait en 2026 sa 14e édition. Grand mécène de l'événement, l'Institut pour la Recherche de la Caisse des Dépôts soutient cette initiative depuis plusieurs années. Retour avec Pierre-Pascal Boulanger, président-fondateur des Economiques et du Printemps de l'économie, sur ce rendez-vous incontournable de la diffusion des savoirs économiques et sociaux.
Qu'est-ce que le Printemps de l'Économie ?
Cet événement a été conçu comme pour démocratiser la recherche en économie et en sciences sociales, en la rendant accessible au grand public, en la vulgarisant plus particulièrement aux jeunes générations.
Dans un contexte marqué par la prolifération des fake news et la désinformation amplifiée par les réseaux sociaux, cet événement joue un rôle essentiel : armer les citoyens – et notamment les jeunes – avec des outils critiques, des données rigoureuses et des analyses objectivées.
L'objectif ? Leur permettre de décrypter les grands enjeux sociétaux contemporains qui façonnent nos sociétés à l'échelle mondiale, en s'appuyant sur des connaissances vérifiées et une pédagogie exigeante.
Bien que son nom mette en avant l'économie – d'où son appellation –, le Printemps de l'Économie se veut résolument pluridisciplinaire. Si l'économie y occupe une place centrale (avec une dimension économique affirmée dans la majorité des sessions), l'événement s'ouvre largement à d'autres champs des sciences sociales et humaines. Cette approche transversale est d'autant plus cruciale que les défis actuels, comme l'a illustré le thème de l'édition 2026 – "Le temps des rapports de force", sont indissociables des dynamiques géopolitiques, des mutations technologiques ou encore des enjeux environnementaux. Pluridisciplinaire, l'événement est également pluraliste et mixte, vu les enjeux démocratiques.
« Le temps des rapports de force » un thème qui s'est imposé comme une évidence ?
C’est le Conseil scientifique, pluraliste et mixte, qui chaque année tranche, et pour 2026, le choix s'est porté sur « Le temps des rapports de force », une thématique directement liée aux enjeux de souveraineté dans un contexte géopolitique bouleversé. À l'heure où les impérialismes américain, russe et chinois s'affirment, n'hésitant pas à bafouer le droit international, les règles de l'OMC ou l'ensemble du cadre juridique patiemment construit depuis la Seconde Guerre mondiale, une question centrale a émergé dans nos discussions : dans ce basculement du monde, les rapports de force vont-ils définitivement s'imposer ? Comment, en tant qu'Européens et Français, répondre à ces dynamiques ? Faut-il s'y adapter, les contester, ou en redéfinir les termes ? Et surtout, par quels leviers – industriels, numériques, militaires ou diplomatiques – pouvons-nous reconquérir une souveraineté ?
Comment l’actualité mondiale s’est-elle traduite dans le programme de cette nouvelle édition du Printemps de l’économie ?
Trois grands axes stratégiques ont en effet guidé la construction de notre programme : géopolitique, souveraineté et IA.
- Une attention particulière a été portée aux conséquences des tensions géopolitiques contemporaines, notamment le retour des impérialismes et leur impact sur les équilibres économiques mondiaux. Ces dynamiques ont été analysées comme un facteur clé de transformation des marchés, des chaînes de valeur et des politiques commerciales.
- La question de la souveraineté a par ailleurs occupé une place centrale, avec une focalisation sur trois piliers : la souveraineté industrielle avec la nécessité de renforcer l'autonomie stratégique des secteurs clés ; la souveraineté numérique et les enjeux liés à la maîtrise des données, des infrastructures et des technologies critiques ; la souveraineté monétaire et les défis posés par les monnaies digitales, les sanctions économiques et la stabilité financière. Un volet spécifique a également été consacré à la défense, abordée à la fois comme un poids (coûts, contraintes) et une opportunité (innovation, croissance) pour l'économie européenne.
- L'Intelligence artificielle a constitué le troisième pilier du programme, avec une approche à la fois prospective et critique. Plusieurs dimensions ont été explorées : l'impact sur l'emploi, les applications militaires avec les risques et opportunités liés à l'utilisation de l'IA dans les systèmes de défense, mais également les enjeux éducatifs : transformations des méthodes d'enseignement et adaptation des compétences. Preuve de son importance, l'IA a fait l'objet de cinq conférences-débats ciblées sur les 29 sessions organisées, confirmant son statut de thème phare de cette 14ᵉ édition.
Technologie, climat, démocratie : que nous apprend la fréquentation des sessions sur les préoccupations réelles du public ?
Les tendances de fond sont lisibles. Sur les 5 dernières années, les questions technologiques, les questions d'intelligence artificielle ont pris une importance croissante. Les questions liées au climat ont également pris énormément d'ampleur, même si cette édition y a consacré moins de sessions, ce que l’angle thématique retenu explique en partie. Autre élément surprenant, les questions démocratiques, sur la qualité de l'information, sur la manière dont se recompose, par exemple, l'opinion publique, ont moins rassemblé, alors qu'elles sont cruciales. Je crois que la situation internationale et les inquiétudes qui sont générées par ce climat de guerre économique, commerciale, militaire, technologique ont pris le dessus.
Je citerais notamment l'exemple de la session sur la statistique publique, un enjeu essentiel du débat. Surtout à un moment où il y a beaucoup de manipulations de données sur les réseaux, des attaques contre nos valeurs, la démocratie… En tant qu'ancien enseignant et connaissant bien les choix des enseignants, j'étais persuadé que ce sujet allait beaucoup intéresser, mais ce ne fut pas totalement le cas. De même, la session du Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan sur la reconfiguration de l'opinion publique à l'heure des nouveaux réseaux sociaux fut aussi moins suivie qu'attendu. En lien avec le climat, la session consacrée à la question des métaux rares a bien tiré son épingle du jeu. Mais probablement car les métaux rares étaient vus comme un enjeu de rapports de force, et non sous l'angle de la transition écologique.
Entre actualité brûlante et enjeux structurels, comment le printemps de l'économie pense-t-il ses prochaines éditions ?
La chronique des thèmes parcourus depuis 10 ans est éclairante à cet égard. Ce fut « Guerre et paix en 2020, le grand basculement du monde »,où nous abordions déjà les questions de guerre commerciale, de guerre économique, de guerre militaire même, ou encore de cybersécurité.
En 2021, le comité scientifique a voulu mettre en avant, suite à ce constat de guerre, la nécessité de faire des choix sociétaux de long terme avec le sujet Bifurcations, l'heure des choix.
En 2022 s'est imposée la « Sobriété, l'essence de demain », qui fut une très belle édition. En 2023, Action l'heure de l'engagement.
En 2024, nous avons choisi « Quelle Europe dans un monde fragmenté ? » Et contrairement à notre premier thème européen en 2014, qui avait été en demi-teinte, l'édition 2024 a très bien marché avec 23 000 auditeurs. En 2025, une réflexion autour de l'Etat et des politiques publiques avec « Action publique, nouvelle ère, nouveaux défis ».
Et en 2026, « Le Temps des rapports de force ».
Depuis Guerre et Paix en 2020, nous avons donc essentiellement des thèmes au cœur de l'actualité. C'est attractif et nous a permis de monter en fréquentation. Toutefois, l'inconvénient de coller au cœur de l'actualité est que nous pouvons oublier des thèmes plus transversaux, plus structurels. Nous pourrions très bien choisir une édition autour de la monnaie, de l'utilité, des communs, ou encore de la démographie ou de la santé. Même si ces questions sont bien abordées dans nos programmes, elles le sont toujours sous l'angle d'une thématique fortement ancrée dans l'actualité.
Donc un futur thème pourrait être un enjeu plus transverse.
Encadré — Le public du Printemps de l'Économie 2026
L'édition 2026 a enregistré un record historique de participation : plus de 26 000 billets distribués, dont 6 400 en présentiel (au CESE) et près de 20 000 en distanciel. Le public est essentiellement scolaire et étudiant — lycéens de terminale, classes préparatoires, BTS, DUT et étudiants universitaires. En présentiel, les jeunes représentaient 90 % de l'auditoire. En distanciel, la composition était plus diversifiée : 40 % de scolaires et étudiants, 60 % de cadres, résidents de maisons de retraite et connexions individuelles depuis la France, l'Europe et au-delà.