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Finance durable : 10 ans après… que faut-il retenir et attendre de l’Accord de Paris ?

©Frank H./Adobe stock

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L’enthousiasme suscité par la ratification de l’Accord de Paris sur le climat en 2015 a fait long feu, mais aujourd’hui l’engagement en faveur de l’atténuation et de l’adaptation au réchauffement climatique fait face à des vents contraires de plus en plus vigoureux. Le verdissement de la finance est-il suffisant pour répondre aux défis de la neutralité carbone et peut-on espérer accélérer le mouvement dans les 10 prochaines années ? 


Nous livrons ici une synthèse des interventions des acteurs politiques, économiques, scientifiques et citoyens réunis à l’occasion du dixième anniversaire de cet accord historique (le 12 décembre 2025) par la Fondation PARC (Paris Agreement Research Commons), pour dresser un bilan des avancées des dix dernières années et imaginer des utopies réalistes pour 2035.

Retour sur 10 ans d’action climatique

L’ouverture de la journée par Laurent Fabius, président de la COP21 et chairman des présidents des COPs, a rappelé l’alignement de planètes dont avait bénéficié l’Accord de 2015. Lors de cette COP21, les organisations publiques et non gouvernementales, ainsi que le secteur privé, ont joué un rôle clé en soutenant une dynamique collaborative. Cette mobilisation collective a contribué à créer un contexte favorable aux négociations des Parties, facilitant le rapprochement des positions entre les États et l’inscription de l’objectif de limitation du réchauffement à 2°C, avec la poursuite des efforts vers 1,5°C, dans l’Accord de Paris. Les résultats sont tangibles : grâce à l’alliance entre science, société et États, la trajectoire climatique est passée d’une perspective catastrophique de +4°C d’ici 2100 à une fourchette de 2,3 à 2,8°C aujourd’hui, évitant ainsi des dizaines de jours de canicule supplémentaires. Les défis restent néanmoins immenses, notamment en matière de coordination entre les échelles locales et globales, et de réforme du système financier international.


Bertrand Badré, Président de PARC, a rappelé : « Il y a un changement climatique, mais aussi un changement de climat », et pour y faire face la coordination est vitale. « Il faut coordonner le public, le privé et la société civile, le micro et le macro, le Nord et le Sud, et adopter une approche holistique », tout en s’interrogeant sur les priorités mondiales : « 3 000 milliards de dollars sont aujourd’hui mobilisés pour les dépenses militaires, contre 1 500 milliards en 2015. Où sont nos priorités ? »

L’héritage de la COP21 : des coalitions et une nouvelle dynamique économique

L’Accord de Paris a marqué un tournant en instaurant des mécanismes concrets pour engager tous les acteurs. Pour rappel, l’Agenda de l’action, lancé lors de la COP précédente de 2014 à Lima, a permis de fédérer entreprises, collectivités locales et société civile autour d’engagements sectoriels ambitieux. Des coalitions comme l’Alliance for Building and Construction (ABC), toujours active aujourd’hui, ont démontré l’efficacité des approches collaboratives. En proposant des feuilles de route adaptées aux spécificités géographiques et technologiques, ces initiatives ont permis d’entraîner des secteurs entiers vers la décarbonation, tout en renforçant la légitimité des gouvernements à agir.

La transition écologique s’est également imposée comme un impératif économique. Ainsi, les entreprises, autrefois perçues comme des freins, sont devenues des moteurs de changement, sous la pression de leurs donneurs d’ordre et des impératifs de compétitivité. La décarbonation des industries, comme celle des verriers en France, illustre cette dynamique : la réduction de la dépendance aux énergies fossiles peut renforcer à la fois la résilience et les capacités d’innovation. Même dans des contextes politiques hostiles, cette dynamique s’est maintenue : lorsque les États-Unis ont engagé en 2017 le processus de retrait de l’Accord de Paris, de nombreux États fédéraux et acteurs locaux ont poursuivi leurs engagements, malgré la pression gouvernementale. Cette continuité souligne que la transition repose aussi sur des dynamiques territoriales et économiques ancrées dans des enjeux de souveraineté et d’indépendance. 

Enfin, la finance a progressivement intégré les enjeux climatiques dans ses stratégies. L’article 2.1.c de l’Accord de Paris, visant à aligner les flux financiers avec la trajectoire définie, a été l’une des avancées majeures issue des négociations. Les banques, autrefois réticentes, ont créé des groupes de travail dédiés à la transition bas-carbone, intégrant des objectifs climatiques dans la rémunération de leurs dirigeants. Malgré les reculs ponctuels, comme ceux observés après la guerre en Ukraine, les engagements à long terme restent solides, notamment en Europe. Les flux financiers commencent à se réorienter, même si le chemin est encore long pour aligner totalement la finance sur les objectifs de l’Accord. 

Nouveaux modèles économiques et utopies pour 2035

Après un bilan des 10 dernières années, des pistes concrètes pour accélérer la transition ont été abordées, à travers des modèles économiques innovants et des récits prospectifs inspirants.

Pour repenser notre économie, d'autres modèles existent déjà

Pour créer une économie plus résiliente, de nouveaux modèles de consommation, de distribution et de production peuvent être explorés.

De nouveaux modèles économiques commencent à émerger, où la logique de possession est substituée par celle de l’usage, via le prêt de biens pour un répondre à un besoin défini dans un cadre temporel donné. Certaines entreprises se sont déjà emparées de ce modèle en permettant aux clients d’utiliser leurs produits temporairement grâce à un système d’abonnement. Cette démarche, si démocratisée, permettrait de répondre à une nouvelle demande de la part des consommateurs tout en réduisant l’empreinte environnementale des entreprises.

De nouvelles organisations de chaîne de valeur, privilégiant les circuits courts et la collaboration entre acteurs économiques, se développent. Des initiatives sectorielles viennent compléter ces dynamiques en promouvant des exigences communes, comme TRASCE (TRaceability Alliance for Sustainable CosmEtics) dans l’industrie cosmétique. L’émergence de ces consortiums contribue à la structuration et à l’harmonisation des pratiques en matière de traçabilité et de durabilité, constituant un levier essentiel de transformation. L’ensemble de ces dynamiques permet d’augmenter la résilience économique des entreprises tout en favorisant leurs démarches de durabilité et le développement de l’innovation.

Enfin, le mode de production se doit d’être repensé dès la phase de conception des produits. Au-delà de l’approche d’écoconception, certains acteurs commencent à développer une approche de « pérennité programmée circulaire » pour répondre aux problématiques environnementales. En concevant des produits modulaires, démontables et robustes, les entreprises allient compétitivité et préservation des ressources. Cette approche s’oppose à l’obsolescence programmée et favorise le développement d’une économie circulaire ancrée dans les territoires, en soutenant le tissu économique local et en créant des opportunités d’emploi dans la réparation, le reconditionnement et le recyclage.

Des utopies réalistes pour imaginer 2035

Imaginer l’avenir suppose de construire des imaginaires communs, permettant à l’ensemble des acteurs publics, privés et de la société civile de mieux se projeter. À l’occasion des dix ans de l’Accord de Paris, les intervenants ont ainsi été invités à se prêter à un exercice de projection pour la décennie à venir, en élaborant des scénarios concrets et désirables et en explorant des trajectoires possibles, ici synthétisées.

En 2035, l’Europe pourrait célébrer la fin des voitures thermiques neuves, grâce à une fiscalité carbone ambitieuse et à des normes strictes. Les États emprunteraient à des taux indexés sur leur performance écologique, incitant les gouvernements à accélérer leur transition. Une « sécurité sociale verte » garantirait l’accès de tous à des logements rénovés et à des mobilités durables, réduisant les inégalités face au changement climatique.

« Les grandes transformations naissent dans les marges » : la Renaissance est née à Florence, la révolution industrielle dans les vallées, et une civilisation écologique pourrait s’enraciner en Bretagne plutôt qu'à Paris. Les territoires, souvent plus agiles que les États, pourraient ainsi devenir les laboratoires de la transition. En s’appuyant sur des principes de proximité, de pragmatisme et d’intelligence collective, les communes neutres en carbone montreraient la voie. Les anciennes zones industrielles se reconvertiraient en usines de réparation et en espaces de partage, les anciens supermarchés en magasins circulaires. 

L’idée de la « décroissance prospère » a également été avancée, traduisant un changement plus profond des référentiels sociétaux. Les indicateurs de richesse ne se limiteraient plus au PIB, mais intégreraient l’épanouissement, les liens sociaux et la préservation des écosystèmes. Les besoins fondamentaux, comme l’alimentation ou le logement, seraient démarchandisés et garantis par des systèmes de sécurité sociale élargis. Les entreprises naîtraient de discussions collectives, répondant aux vrais besoins des populations plutôt qu’à la recherche du profit.

« La solution est culturelle et symbolique » : la culture et l’art joueraient un rôle central dans cette transition, en portant les transformations des comportements et des prises de conscience. Les artistes, souvent en avance sur leur temps, inspireraient de nouveaux rituels de gratitude envers la nature et des hiérarchies renversées entre les espèces. « Les rapports du GIEC intègreraient des recommandations artistiques » imaginait un intervenant, tandis que les médias contribueraient à mettre en lumière les solutions plutôt que les conséquences du dérèglement climatique. 

L’espoir comme moteur

Malgré les vents contraires, la transition est toujours en marche, la flamme de l’Accord de Paris ne s’est pas éteinte. Les modèles économiques circulaires, les coalitions sectorielles et les initiatives locales montrent que cette transition est non seulement nécessaire, mais aussi porteuse d’opportunités. Certes, l’exploration de nouveaux modèles n’est pas sans incertitudes, mais cette dynamique de transformation proactive est essentielle pour atteindre les objectifs climatiques, comme l’ont rappelé les intervenants de cette journée anniversaire.

Cette transformation appelle désormais une approche plus systémique, intégrant des enjeux transversaux tels que la justice sociale et la résilience des territoires. À cette fin, l’Accord de Paris reste un phare, mais son application exige de « réharmoniser scientifiques, politiques et citoyens ». 

La Fondation PARC contribue à cette dynamique collective en soutenant les acteurs économiques et financiers dans l’atteinte des objectifs de l’Accord de Paris, et poursuit ses travaux interdisciplinaires pour répondre aux enjeux actuels, tels que la lutte contre la désinformation climatique, le développement de modèles d’IA durables, la construction de communs de données ESG souverains et l’élaboration d’un panorama des outils d’évaluation de l’impact financier des risques physiques.