Les données extra-financières dans la finance durable, reflet des évolutions et de la maturation du secteur
La finance durable a connu un coup d’accélérateur bienvenu après l’Accord de Paris sur le climat avec plusieurs phases distinctes que les praticiens ont dû appréhender. Des premiers labels aux nouvelles bases de données spécifiques axées sur la double matérialité, décryptage des évolutions et de la maturation du secteur en Europe.
La finance durable européenne s’est profondément transformée depuis le milieu des années 2010, avec une accélération marquée à la suite de l’Accord de Paris, adopté en décembre 2015 lors de la COP 21. Cet accord international, alors ratifié par 196 Etats membres, a inscrit la lutte contre le changement climatique au cœur des stratégies économiques et financières, en soulignant le rôle central de l’allocation du capital. Dans ce contexte, les données extra-financières sont devenues un pilier essentiel de l’analyse financière, à la fois pour anticiper les risques (climatiques, dits de transition et physiques), mais aussi pour orienter les investissements et répondre à des ambitions de transparence. Leur nature, leur disponibilité et leurs usages ont toutefois évolué par étapes successives, reflétant la maturation progressive du secteur de la finance durable.
Une première phase « portée par les labels »
Les premières initiatives structurées de reporting extra-financier reposaient sur des démarches volontaires, avec notamment les Principes pour l’Investissement Responsable (PRI) des Nations unies ou encore le Carbon Disclosure Project (CDP), au début des années 2000. Ces cadres ont encouragé les investisseurs et les émetteurs à publier des informations ESG (environnementales, sociales et de gouvernance), principalement qualitatives et déclaratives, avec une couverture hétérogène et des niveaux de qualité variables. Ces premières données ont ensuite servi de socle aux premières notations ESG. Cependant, ces indicateurs ont rapidement révélé leurs limites en matière de comparabilité et de fiabilité. Leur intégration dans des notations ESG porte encore d’ailleurs de nombreuses limites de transparence méthodologique actuellement.
Ces premiers éléments extra-financiers ont, cependant, permis l’avènement d’une première phase de structuration de la finance durable, reposant principalement sur les labels. En France, le label Greenfin, lancé en 2015, et le label ISR (Investissement Socialement Responsable), créé en 2016, ont constitué des cadres de référence pour les investisseurs. Ces labels portent sur les politiques RSE (responsabilité sociale des entreprises) des émetteurs, les processus de sélection des titres, les exclusions sectorielles ou normatives, ainsi que sur des critères de gouvernance, en se basant dans un premier temps sur les notations ESG fournies par des agences spécialisées, puis en allant vers des approches plus complètes pour certains acteurs. L’objectif principal est alors la différenciation des produits financiers plutôt que la mesure précise des impacts.
Une deuxième phase mettant l’accent sur les aspects réglementaires
Une deuxième phase s’ouvre avec le renforcement progressif de la régulation, notamment européenne. La directive NFRD (Non-Financial Reporting Directive) de 2014, puis son remplacement par la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) en 2022, ont élargi considérablement le périmètre des entreprises concernées et le niveau de détail des informations exigées. En parallèle, depuis 2021, la taxonomie européenne a introduit une classification précise des activités économiques considérées comme durables. Enfin, depuis 2022, le règlement SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation), impose aux gérants d’actifs des obligations de transparence accrues sur leurs stratégies et leurs produits financiers. Sous cette pression réglementaire, les données extra-financières deviennent alors progressivement plus quantitatives, standardisées et comparables, bien que des limites d’homogénéité et de comparabilité persistent entre fournisseurs de données et agence de notation, tout comme des pratiques de reporting encore inégales entre entreprises.
Cette phase s’accompagne également d’une professionnalisation rapide des infrastructures de données, avec le développement de standards européens communs (ESRS - European Sustainability Reporting Standards) et une montée en puissance des enjeux d’audit, de traçabilité et de gouvernance des données extra-financières. Les acteurs financiers doivent désormais articuler ces nouvelles exigences réglementaires avec leurs outils d’analyse interne et leurs processus de gestion des risques.
Une nouvelle phase portée par la double matérialité et une meilleure prise en compte des risques
À la suite des évolutions précédentes, une troisième phase émerge avec la montée en puissance de la notion de double matérialité, d’abord formalisée dans la réglementation SFDR pour les investisseurs, puis aux grandes entreprises avec la directive CSRD. La double matérialité impose d’analyser à la fois l’impact des enjeux environnementaux et sociaux sur la performance financière (matérialité financière) et les effets des activités financées sur l’environnement et la société (matérialité d’impact). Cette approche implique l’utilisation de données plus fines, souvent localisées, couvrant l’ensemble des chaînes de valeur. Les indicateurs d’impact, les données prospectives, les scénarios climatiques et les informations sociales prennent donc une place croissante. Cette évolution accroît les besoins en collecte, en fiabilisation et en traitement des données, tout en soulevant des enjeux méthodologiques importants.
Cette orientation vers l’impact conduit également à un rapprochement entre données extra-financières et données réelles d’activité, parfois issues de sources alternatives (utilisation de données satellitaires et météorologiques par exemple) ou territorialisées, afin de mieux appréhender les effets concrets des investissements, ainsi que l’exposition des actifs aux risques climatiques. Elle marque un déplacement progressif de la finance durable, passant d’une logique de conformité réglementaire à une logique d’évaluation des risques associés à l’évolution du climat et des contributions effectives aux objectifs environnementaux et sociaux des entreprises.
Pour conclure, le paysage des données extra-financières en Europe se caractérise, aujourd’hui, par un haut niveau de structuration et d’exigence. Cela contraste avec la situation américaine, où l’approche demeure principalement centrée sur la matérialité financière et repose davantage sur des initiatives de marché. Les évolutions géopolitiques récentes et les débats autour de l’agenda réglementaire européen interrogent le rythme et l’ampleur des futures obligations. Néanmoins, la trajectoire engagée place les données extra-financières au cœur de la finance durable européenne, conditionnant à la fois la crédibilité des pratiques et la capacité du secteur financier à accompagner la transition environnementale et sociale.
Enfin, les acteurs constatent depuis 2024 un intérêt croissant pour les sujets de mesure de l’exposition et d’adaptation aux risques climatiques. En effet, les risques spécifiquement associés à la transition, tels que les actifs échoués, les risques juridiques et réputationnels liés au greenwashing, l’exposition aux catastrophes naturelles ou encore les risques liés à l’évolution à long terme du climat, sont de plus en plus analysés par les différents acteurs, mais pourra faire l’objet d’un article dédié. Cette dynamique renforce la demande de données plus fines, prospectives et robustes. Surtout que les dommages économiques et les risques associés causés par le climat sont amenés à augmenter dans le futur…