Infrastructures vertes : entre adhésion de principe et prégnance des enjeux locaux
Le Crédoc vient de publier, en partenariat avec l'Institut pour la recherche de la Caisse des Dépôts, un cahier de recherche intitulé « Débats publics autour des grandes infrastructures vertes : les enjeux locaux dominent ». Fondée sur l'analyse de 18 concertations publiques organisées par la Commission nationale du débat public (CNDP) entre 2019 et 2025, cette étude inédite décrypte ce que citoyens, élus et parties prenantes disent vraiment — et ressentent — lorsqu'un projet d'éolienne, de barrage ou de gigafactory s'installe près de chez eux. Sandra Hoibian, directrice du Crédoc et Hélène Blake, directrice d'études et de recherche au Crédoc, reviennent ici sur les principaux enseignements de ce travail.
Les Français soutiennent-ils la transition énergétique, et dans quel contexte politique s'inscrit cette étude ?
La France s'est engagée à porter la part des énergies renouvelables de 23 % en 2024 à 33 % de sa consommation d'ici 2030, ce qui implique des investissements massifs, publics et privés, notamment dans le photovoltaïque, l'hydroélectrique, mais aussi les batteries et l'hydrogène. C'est dans ce cadre que le Crédoc a voulu interroger l'adhésion réelle des citoyens à ces transformations.
Nos enquêtes d'opinion révèlent un paradoxe. D'un côté, la préoccupation environnementale recule : les Français sont de moins en moins nombreux à citer la dégradation de l'environnement comme priorité. Ce repli s'explique en partie par le contexte de « permacrise » que nous traversons depuis près d'une décennie — COVID, tensions géopolitiques, hausse des prix de l'énergie, retour de Trump. L'environnement est passé au second plan après un pic d'intérêt notable en 2009 et début 2022. De l'autre côté, une adhésion de principe demeure forte : 8 Français sur 10 soutiendraient des mesures fortes contre le changement climatique, et le développement des énergies renouvelables est spontanément cité comme le meilleur levier d'action. Les gens voient le risque climatique, mais une grande partie pense pouvoir s'en protéger individuellement — ce n'est pas leur priorité immédiate.
C'est précisément cette tension entre adhésion de principe et résistances concrètes que nous avons voulu explorer, en nous tournant vers les débats publics de la CNDP comme matériau d'analyse.
Que révèle l'analyse des débats publics de la CNDP sur les préoccupations réelles des citoyens ?
Le site de la Commission Nationale du Débat Public est un matériau exceptionnel : il rassemble interventions en ligne, comptes-rendus et verbatims de réunions physiques entre citoyens, élus et parties prenantes. Nous avons couvert 17 projets et une consultation, dont des débats sur l'éolien offshore et terrestre, des usines de batteries, des projets hydrogène ou de panneaux photovoltaïques, et analysé près de 10 000 interventions grâce à des outils de data science permettant d'identifier les thèmes et les tonalités.
Premier enseignement : la prédominance des enjeux locaux. Les discussions portent avant tout sur les milieux naturels, la biodiversité, le cadre de vie ( bruit, paysage ) et les retombées socio-économiques locales. 75 % des contributions concernent l'échelon local. Seulement 25% abordent l'intégration du projet dans un cadre plus large, comme la décarbonation nationale ou le mix énergétique. Quand on parle d'éoliennes ou de gigafactories, les citoyens regardent l'impact direct et immédiat sur leur vie, pas la trajectoire carbone de la France. C'est logique, et c'est aussi utile, car ces remontées locales constituent une information précieuse pour les porteurs de projets.
Deuxième enseignement : la forme du débat structure profondément le contenu et le ton des échanges. Les réunions publiques génèrent une démarche de co-construction, de dialogue : « comment rendre le projet acceptable ?», avec une tonalité ancrée dans le « comment faire » et le compromis territorial. Les contributions en ligne, derrière les écrans, favorisent l'expression d'une colère plus diffuse, amplifiée par l'anonymat et la remise en question du « pourquoi » du projet. Les cahiers d'acteurs, portés par les élus et parties prenantes institutionnelles, adoptent un registre plus posé et questionnent dans quatre cas sur dix le projet à l'aune des stratégies nationales énergétiques et climatiques.
Les débats publics ont-ils un réel impact sur le devenir des projets, et quels en sont les facteurs ?
Notre étude montre que les débats publics semblent avoir eu un impact dans un tiers des cas. Les projets ayant suscité une forte participation et mobilisation — et plus de colère — sont ceux qui ont le plus évolué. Deux exemples l'illustrent : le barrage Rhônergia sur le Rhône, annulé par l'État à l'été 2024 après une opposition intense ; et le parc éolien en Nouvelle-Aquitaine, déplacé hors du parc national marin et de la zone Natura 2000 après une forte mobilisation des ONG environnementales et des citoyens.
Cela dit, la mobilisation n'est pas une condition suffisante. Certains projets ont fait l'objet de fortes oppositions sans être amendés — le projet en Bretagne Sud en est un exemple, malgré une mobilisation de 4 500 participants. Il est aussi difficile de déterminer si les débats influencent réellement les décisions ou s'ils légitiment des choix déjà arrêtés. Des raisons techniques peuvent également intervenir, indépendamment des débats.
Plusieurs facteurs semblent renforcer l'impact des concertations.
La durée : plus la consultation est longue, plus le projet a de chances d'être amendé.
L'intensité émotionnelle : les débats marqués par de fortes émotions négatives sont corrélés à davantage de modifications de projets.
La concentration thématique : les projets annulés ou modifiés ont vu leurs débats se focaliser avec persistance sur les impacts locaux (milieux naturels, cadre de vie), créant une pression cumulative sur les porteurs de projets.
Le profil des participants : dans les territoires à forte culture associative, avec des retraités et des personnes à revenus élevés, la mobilisation est plus efficace. À l'inverse, dans les régions à population jeune et avec un fort chômage, les projets passent d’autant plus facilement qu’ils s'inscrivent dans une dynamique de réindustrialisation locale, porteuse d’emplois.
Quelles recommandations pour les porteurs de projets et les institutions, et quelles pistes pour la suite ?
Le message central de notre étude est clair : le discours climatique global et surplombant n’emporte pas l'adhésion locale. Dire que des éoliennes s'inscrivent dans la trajectoire carbone de la France ne parle pas aux riverains. Montrer qu'elles créent des emplois locaux, génèrent des retombées fiscales pour la commune ou s'intègrent dans un projet de territoire, dans des territoires en difficulté, davantage.
Pour les porteurs de projets, la participation citoyenne permet surtout d'anticiper les impacts sur le cadre de vie et les milieux naturels locaux.
Pour la CNDP, les débats en présentiel semblent plus fructueux que les contributions en ligne pour construire une véritable co-élaboration : ils favorisent le respect mutuel, la négociation et le compromis, là où l'écrit numérique amplifie la colère.
Pour les pouvoirs publics, plusieurs questions demeurent : comment mieux associer les citoyens pour que davantage qu’un tiers des concertations aboutissent à une prise en compte de la parole citoyenne ? comment faire entendre d'autres voix — jeunes, précaires, actifs — que celles des catégories habituellement mobilisées ? comment mieux associer la population, au-delà des enjeux des impacts locaux, pour dessiner les grandes orientations de politique nationale ?
Pour la recherche, il resterait à approfondir la question de la réception des projets : qu'est-ce qui fait qu'un habitant passe de l'opposition à l'adhésion, voire à l'appropriation d'un projet, ou inversement ?
Cela supposerait des enquêtes qualitatives auprès de participants aux débats, mais aussi — et c'est crucial — auprès de ceux qui n'y participent pas. Les forums en ligne pourraient constituer une solution pour toucher ces publics, mais ils ont leurs propres limites en termes de qualité des échanges, comme notre analyse le montre. Le débat public prend du temps — et ce temps est inégalement distribué dans la société.
Pour en savoir plus
©Institut pour la Recherche
Retrouvez l'intégralité du cahier de recherche « Débats publics autour des grandes infrastructures vertes : les enjeux locaux dominent », publié par le Crédoc avec le soutien de l'Institut pour la recherche de la Caisse des Dépôts.
→ Télécharger le cahier de recherche