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Métaux critiques : ce que la stratégie industrielle chinoise dit de nos dépendances européennes

Date de publication 22 janvier 2026

Temps de lecture 4min

©pavlofox / AdobeStock

Liste des auteurs

  • Joseph Delatte

    Responsable de projets et Expert Résident - Climat et énergie

La domination chinoise dans les métaux critiques est désormais au cœur du débat européen sur la sécurité économique. Souvent abordée sous l’angle de l’accès aux ressources naturelles, elle est en réalité le produit d’une stratégie industrielle de long terme, qui dépasse largement la seule question minière.

Les technologies au cœur de la transition énergétique — batteries, panneaux solaires, éoliennes, électrolyseurs — reposent sur un ensemble de métaux dont la disponibilité conditionne désormais nos trajectoires industrielles et climatiques. Mais l’enjeu central n’est pas tant la rareté physique des ressources que la maîtrise des chaînes de valeur qui permettent de les transformer et de les intégrer dans des produits finis.

Une dépendance d’abord industrielle 

Contrairement à une idée répandue, la vulnérabilité européenne ne s’explique pas principalement par l’absence de ressources dans son sous-sol. Elle est avant tout industrielle, technologique et organisationnelle. 
Ce qui fait la différence aujourd’hui, ce n’est pas la possession des matières premières, mais la capacité à les raffiner, à les transformer, puis à les intégrer dans des procédés industriels compétitifs. Or ce sont précisément ces segments intermédiaires et aval que l’Europe a progressivement délaissés au cours des dernières décennies, laissant se constituer des dépendances profondes. 
Autrement dit, le pouvoir économique et stratégique se déplace de la détention des ressources vers la maîtrise des procédés industriels qui leur donnent une valeur.

La Chine, un modèle industriel assumé 

La Chine illustre de manière particulièrement claire cette réalité. Sa position dominante dans les métaux critiques ne repose pas sur un avantage géologique exceptionnel, mais sur une intégration verticale complète des chaînes de valeur, construite sur plusieurs décennies.
Elle a investi de manière coordonnée dans l’extraction, le raffinage, la fabrication de composants et l’industrialisation à grande échelle, en acceptant des surcapacités temporaires et des coûts initiaux élevés. Cette stratégie s’est appuyée sur des choix politiques explicites, combinant soutien public, mobilisation des entreprises d’État, planification industrielle, apprentissage technologique et sécurisation des débouchés.
Le résultat est aujourd’hui visible : la Chine occupe une position centrale dans la plupart des filières cleantech, y compris lorsque les ressources sont extraites dans d’autres régions du monde.

©Institut Montaigne

Le raffinage, point de bascule des dépendances 

L’un des enseignements les plus structurants concerne la dissociation entre extraction et transformation. Si l’extraction de nombreux métaux est relativement dispersée à l’échelle mondiale, les capacités de raffinage et de transformation sont, elles, massivement concentrées en Chine.
C’est là que se joue l’essentiel de la dépendance européenne. Même lorsque les ressources sont disponibles ailleurs, elles doivent souvent transiter par des infrastructures industrielles chinoises avant d’entrer dans les chaînes de production mondiales. La souveraineté ne se joue donc pas uniquement à l’amont de la mine, mais au cœur du processus industriel.

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Compétitivité et apprentissage industriel 

Le modèle chinois repose également sur une logique d’apprentissage industriel cumulatif. Dans certaines filières, notamment les batteries, la compétitivité s’est construite progressivement par l’industrialisation, les économies d’échelle et la maîtrise fine des procédés.
La baisse rapide des coûts n’a pas été le point de départ de cette stratégie, mais son résultat. Elle illustre une réalité souvent sous-estimée en Europe : la compétitivité industrielle se construit dans le temps, au prix d’investissements soutenus, d’une capacité à absorber des coûts plus élevés à court terme et d’un accès à des financements patients.

Les limites des réponses européennes 

Face à ce modèle, l’Union européenne a engagé plusieurs initiatives importantes, qu’il s’agisse de la diversification des approvisionnements, du développement du recyclage ou de cadres réglementaires dédiés aux matières premières critiques.
Ces leviers sont nécessaires, mais insuffisants. Diversifier ses fournisseurs sans reconstruire ou consolider des capacités industrielles intermédiaires revient à déplacer la dépendance plutôt qu’à la réduire. Le recyclage jouera un rôle croissant à moyen et long terme, mais il ne permettra pas, à court terme, de répondre à la hausse rapide de la demande liée à la transition énergétique.
Le risque est alors clair : accélérer la transition tout en consolidant des dépendances industrielles déjà existantes.

Le marché européen comme levier stratégique 

Dans ce contexte, le marché européen constitue l’un des rares leviers réellement efficaces. Son attractivité peut permettre d’introduire des formes de conditionnalité industrielle ciblées, liant l’accès au marché à une localisation progressive de certaines étapes critiques des chaînes de valeur.
Il ne s’agit ni de fermeture ni d’autarcie, mais d’une approche pragmatique : accepter certains compromis économiques à court terme pour sécuriser des capacités stratégiques à long terme. La souveraineté ne suppose pas de tout produire sur le territoire européen, mais de ne pas dépendre exclusivement de choix industriels faits ailleurs.
La question des métaux critiques ne peut être dissociée de la stratégie industrielle chinoise. Comprendre ce modèle est une condition préalable pour penser une souveraineté européenne crédible.
Celle-ci ne repose ni sur la seule diversification des approvisionnements, ni sur un retour illusoire à l’autosuffisance, mais sur la capacité à maîtriser — ou à sécuriser — certains segments clés des chaînes de valeur. À défaut, la transition énergétique risquerait de consolider, voire d’irréversibiliser, des dépendances industrielles déjà profondes, au moment même où l’Europe cherche à renforcer son autonomie stratégique.

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