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Cartographier les vulnérabilités sociales territoriales : une approche multiscalaire

Date de publication 04 février 2026

Temps de lecture 5min

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  • Olivier Portier

    Olivier Portier

    Analyste territorial, créateur et pilote de l’Observatoire des impacts territoriaux de la crise (OITC)

La période actuelle est marquée par un enchevêtrement de tensions économiques, sociales, identitaires et géopolitiques qui renforcent les fragilités structurelles de certains territoires. Ces fragilités se doublent de vulnérabilités touchant le logement, la mobilité, la santé ou encore le vieillissement de la population.
Cette hétérogénéité de situations territoriales pose une question centrale : comment interpréter, comparer et cartographier ces vulnérabilités ? Le cahier de recherche « Les vulnérabilités sociales territoriales » propose d’éclairer les stratégies de politiques publiques et de coordination territoriale pour mieux répondre aux enjeux de solidarité et d'aménagement du territoire. Eclairage avec Olivier Portier.

Quelle est la genèse et le contexte de ce nouveau cahier de recherche de l’OITC sur les vulnérabilités sociales territoriales ?

Les recherches que nous avons lancés en 2025 sur les vulnérabilités sociales s’inscrivent dans le cadre de l’Observatoire des Impacts Territoriaux des Crises (OITC), soutenu depuis sa fondation par l’Institut pour la Recherche de la Caisse des Dépôts.  Ces recherches reflètent une situation marquée par un enchevêtrement inédit de tensions économiques, sociales, démographiques et géopolitiques, qui tend à renforcer et à révéler les fragilités structurelles de nombreux territoires. Le ralentissement économique actuel, souvent qualifié de crise larvée, ne se traduit pas par un choc brutal unique, mais par une dégradation progressive des équilibres sociaux, dans un climat d’incertitude durable.

Les indicateurs nationaux témoignent clairement de cette dynamique. En 2023, le taux de pauvreté en France métropolitaine atteint 15,4 %, soit près de 9,8 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté monétaire, un niveau inédit depuis le milieu des années 1990. Début 2024, 12,7 % de la population est confrontée à une privation matérielle et sociale, tandis que plus d’une personne sur cinq déclare rencontrer des difficultés pour finir le mois (INSEE).

À ces fragilités socio-économiques s’ajoutent des vulnérabilités liées au logement, à la mobilité, à la santé ou encore au vieillissement, qui ne s’additionnent pas mécaniquement mais se recomposent de manière différenciée selon les territoires. 

Quelle était la problématique de la recherche ?

En complément de travaux engagés par ailleurs avec la Banque des territoires, ce cahier de recherche vise à proposer un cadre de lecture permettant de comprendre comment ces vulnérabilités s’articulent, se cumulent ou se renforcent, et en quoi elles constituent aujourd’hui un enjeu central pour l’analyse des trajectoires territoriales et l’action publique. La démarche est donc à la fois méthodologique et analytique, pensée dès l’origine dans une perspective opérationnelle. L’objectif poursuivi est donc double.

Sur le plan méthodologique, il s’agit de construire un cadre d’analyse permettant d’appréhender les vulnérabilités sociales territoriales dans toute leur complexité multidimensionnelle, sans les réduire à une seule catégorie ou à un indicateur isolé. Cette approche doit toutefois rester lisible et synthétique, afin d’offrir une vision agrégée, intelligible et comparable de l’état des vulnérabilités sociales dans les territoires. Un enjeu central consiste également à concevoir une méthode duplicable à différentes échelles géographiques, condition indispensable pour révéler des phénomènes qui ne sont pas toujours perceptibles aux niveaux d’observation les plus fins.

Sur le plan analytique, la recherche vise à mettre en évidence à la fois le degré de disparité des vulnérabilités sociales et leurs formes de régularité spatiale, en montrant que leur compréhension suppose nécessairement un raisonnement multi-échelles. L’ambition était ainsi de dépasser une lecture strictement locale ou strictement nationale, pour restituer toute la diversité et la complexité des situations territoriales.

Sur quels principes méthodologiques repose cette approche des vulnérabilités ?

La méthodologie proposée repose sur une approche résolument multiscalaire, conçue pour être mobilisable à l’ensemble des niveaux géographiques pertinents de l’action publique. Elle s’applique aussi bien à l’échelle communale, indispensable pour capter des phénomènes fins, qu’aux échelles intercommunale, départementale et régionale, plus adaptées à l’analyse des déséquilibres structurels.

Par ailleurs, la méthode adopte une lecture transversale et multithématique des vulnérabilités sociales. Celles-ci ne s’expriment jamais de manière isolée, mais résultent d’interactions complexes. Une approche strictement sectorielle tend à fragmenter ces réalités et à masquer les mécanismes systémiques qui produisent ou renforcent les fragilités territoriales. À l’inverse, l’approche intégrée retenue permet de mettre en évidence les effets cumulatifs et les différenciations spatiales qui structurent les situations de vulnérabilité, et offre ainsi des clés de lecture directement mobilisables pour orienter des réponses publiques plus ciblées, plus cohérentes et véritablement opérationnelles.

En quoi cette recherche apporte-t-elle un éclairage inédit sur les vulnérabilités sociales territoriales ?

La principale nouveauté de ce travail ne tient pas à un indicateur isolé, mais à la combinatoire des approches mobilisées. Des exercices de typologie des vulnérabilités sociales territoriales ont déjà été conduits par le passé. En revanche, à ma connaissance, ils n’ont jamais été produits de manière simultanément multiscalaire, multithématique et articulée, en embrassant un spectre aussi large des vulnérabilités sociales.

Le premier apport réside selon moi dans la capacité de l’approche à faire dialoguer les échelles géographiques. L’analyse met en évidence que les formes de vulnérabilité observées à l’échelle communale ne se superposent pas nécessairement à celles qui apparaissent aux niveaux intercommunal, départemental ou régional. Ce jeu d’échelles permet de révéler des configurations territoriales inédites et d’éviter des lectures trop homogénéisantes.

Le second apport, essentiel, tient au caractère opérant de la méthode. L’approche agrégée, qui simplifie volontairement la réalité, constitue une première porte d’entrée pour les acteurs de terrain : elle leur permet de situer globalement leur territoire au regard des vulnérabilités sociales. Lorsqu’il s’agit de comprendre les mécanismes à l’œuvre, l’analyse thématique offre un second niveau de lecture, en identifiant les dimensions spécifiques à l’origine des fragilités observées. Enfin, pour penser l’action publique, un troisième niveau – l’approche diagnostique détaillée, qui mobilise l’ensemble des indicateurs – permet d’entrer dans une lecture fine et opérationnelle des vulnérabilités (cette approche n’est pas abordée dans le rapport).

La nouveauté du travail réside donc dans la cohérence d’ensemble du dispositif analytique, et dans l’articulation étroite entre approches multiscalaire et multithématique, agrégée et détaillée. Cette architecture progressive permet de passer du repérage à la compréhension, puis à l’action, et constitue en ce sens un cadre d’analyse directement mobilisable par les acteurs publics.

Quelles perspectives de développement envisagez-vous pour prolonger ces travaux ?

Les pistes d’approfondissement sont nombreuses et s’inscrivent dans une logique d’amélioration progressive du cadre proposé. 

La première consiste à enrichir le périmètre d’analyse des vulnérabilités sociales. D’autres thématiques pourraient en effet être intégrées, sans pour autant rechercher une exhaustivité illusoire. Toute démarche de ce type implique nécessairement des arbitrages, et les premiers retours montrent déjà que certaines attentes peuvent différer selon les sensibilités et les champs d’intervention.

Dans le prolongement, un second axe de travail concerne l’optimisation du choix des indicateurs. Là encore, l’enjeu est de trouver un équilibre entre finesse analytique et lisibilité, en restant attentif au risque de produire un dispositif trop complexe, difficilement appropriable par les acteurs de terrain.

Un troisième axe, plus stratégique selon moi, porte sur la distinction entre les indicateurs relevant de situations ex ante — c’est-à-dire ceux qui renseignent sur les déterminants et les facteurs de production de la vulnérabilité sociale — et les indicateurs ex post, qui traduisent plus directement l’état des vulnérabilités observées, comme le taux de pauvreté par exemple. Cette distinction apparaît stratégique pour renforcer la capacité de l’approche à éclairer l’anticipation et la prévention, au-delà du seul constat.

Un autre enjeu majeur réside dans le développement d’une lecture dynamique des vulnérabilités sociales, en analysant leur évolution dans le temps et leurs trajectoires, plutôt que de s’en tenir à une photographie statique. Mais nous risquons là d’être exposés au problème de disponibilité des données pour les années antérieures. 

Enfin, l’approfondissement de ces travaux passe par leur automatisation et par la mise à disposition d’un module de diagnostic détaillé, indicateur par indicateur, conçu dans une perspective pleinement opérationnelle. L’ambition est de permettre aux acteurs publics de passer plus aisément du diagnostic global à l’analyse fine, puis à l’action.

Ces chantiers représentent un volume de travail conséquent, que nous avons l’intention d’engager progressivement au cours de l’année 2026 avec l’OITC.
 

Pour aller plus loin :

©Institut pour la Recherche

Télécharger le cahier de recherche
« Les vulnérabilités sociales 
territoriales » - Janvier 2026