Mutation des capitalismes Vers une nouvelle phase de la mondialisation
En ce premier quart du XXIème siècle, l’Histoire semble s’accélérer : crise des subprimes en 2008, accélération du dérèglement climatique, montée en puissance des pays émergents, remise en cause de la domination états-unienne, nouvelle révolution industrielle fondée sur l’intelligence artificielle, prise de pouvoir par les géants du numérique, mais aussi creusement des inégalités dans un grand nombre de pays, propagation du Covid19 à l’échelle planétaire, contestation grandissante de la mondialisation, montée du protectionnisme et des tensions géopolitiques.
Ce sont là autant d’indices signifiant que le capitalisme mondial est rentré dans une situation de crise systémique débouchant sur l’émergence progressive d’une nouvelle phase de la mondialisation dominée par un capitalisme multipolaire et d’une grande diversité (Plihon, 2025).
Quatrième révolution industrielle
Les innovations technologiques, qui entraînent un renouvellement des systèmes de production, rythment les transformations du capitalisme depuis le XVIIIème siècle. La période contemporaine est emblématique de ce point de vue, marquée par deux vagues d’innovations majeures, la troisième révolution industrielle de la fin du XXème siècle portée par les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), et la quatrième révolution industrielle avec le développement du numérique et de l’intelligence artificielle (IA)[1].
Ces innovations technologiques ont une dimension systémique car elles agissent sur l’ensemble de l’économie et de la société. Une société émerge, dans laquelle l’information et les connaissances acquièrent une place stratégique (Mouhoud & Plihon, 2009). Ces technologies se diffusent dans tout le tissu économique et social. Très peu de secteurs y échappent, et pour cause : l’information est le premier ingrédient de l’activité productive et de la vie sociale.
L’ère des monopoles numériques rentiers
Une des caractéristiques majeures du capitalisme au XXIème siècle est la forte concentration des entreprises dans un grand nombre de secteurs, dominés par des oligopoles, voire des monopoles.
C’est dans le domaine des nouvelles technologies et du numérique que le processus de concentration a été le plus spectaculaire, avec la montée en puissance des Big Tech : aux Etats-Unis, huit géants, dont la valeur boursière dépasse largement les 1000 milliards de dollars, qualifiés par les investisseurs financiers de « huit magnifiques », Nvidia, Apple, Microsoft, Google, Amazon, Meta ; en Chine, les BATX - Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi.
La formation de monopoles est un trait saillant du capitalisme, comme l’a montré Joseph Schumpeter, théoricien de l’évolution du capitalisme (Schumpeter, 1942) . Toutefois, alors que selon Schumpeter les situations de monopole sont transitoires, il apparait que les monopoles numériques constituent une caractéristique durable du capitalisme au XXIème siècle.
L’alliance politique aux Etats-Unis entre Donald Trump et les magnats de la Silicon Valley s’inscrit dans la logique de ce nouveau capitalisme dominé par les monopoles numériques. Ces magnats croient en la technologie comme solution à tous les problèmes de l'humanité. Adeptes du projet de société libertarien, ils privilégient la liberté économique, et rejettent l'Etat. Ils veulent construire un monde où les Etats auront été remplacés par des entreprises privées, de l'éducation à la santé, en passant par le mode de paiement, basé sur les monnaies numériques.
Un capitalisme mondial protéiforme et multipolaire
La chute du mur de Berlin et des régimes communistes en 1989 semblait avoir consacré la victoire du modèle capitaliste occidental, marquant « la fin de l’Histoire », selon l’expression célèbre du politologue américain Francis Fukuyama (1992). L’évolution des capitalismes au XXIème siècle a démenti cette prédiction. Si le capitalisme est un système économique désormais « sans rival », selon l’expression de Branco Milanovic, la mondialisation n’a pas pour autant conduit à une convergence vers un modèle uniforme de capitalisme de type occidental. On a assisté au contraire à une importante différenciation des capitalismes sur la planète dans le contexte du développement des pays émergents et de l’affrontement des deux super-puissances, États-Unis et Chine.
Dans les pays du G7, on peut ainsi distinguer trois modèles : le « capitalisme de marché » anglo-saxon, le « capitalisme social-démocrate » des pays scandinaves, le « capitalisme européen coordonné », en Allemagne et France. Aux États-Unis et en Chine, la révolution numérique a forgé deux modèles de capitalisme de plateforme : le premier fondé sur le paradigme de la société de marché »; le second est un capitalisme de plateforme contrôlé par l’État, qui met en oeuvre la « Route de la soie » et une société de surveillance.
À côté de ces deux pôles, figurent des modèles intermédiaires ou qui en sont des variantes : ainsi, le « national-capitalisme autoritaire » (NACA), est fréquent dans les pays émergents, devenus des acteurs majeurs du capitalisme mondial ((Hénin et Insel, 2021). Cette diversité des capitalismes se retrouve dans tous les continents. On peut ainsi opposer le modèle industrialiste du Vietnam et du Mexique au modèle extractiviste et rentier de la Russie et de l’Algérie.
Le capitalisme mondial en proie à une polycrise
Le capitalisme mondial est entré au début du XXIème siècle dans une crise de nature systémique dont la grande crise financière de 2008 n’est qu’une des manifestations. La profondeur de la crise est illustrée par son caractère pluridimensionnel, financier, social, écologique, démocratique et géopolitique. La définition de la crise d’Antonio Gramsci dans ses Cahiers de prison (1948) semble s’appliquer à la situation du capitalisme contemporain : « La crise consiste dans le fait que l’ancien [monde] meurt et que le nouveau ne peut pas naître ». En d’autres termes, les crises qui secouent le capitalisme mondial pourraient marquer la transition vers un nouvel ordre économique en gestation.
Par son ampleur et sa complexité, la crise contemporaine peut être considérée comme l’une des plus graves dans l’histoire du capitalisme. Selon l’historien américain Adam Tooze (2022), le capitalisme est dans une situation de « polycrise », au sens où plusieurs crises, actuelles ou potentielles, interagissent. « Une polycrise n’est pas seulement une situation où l’on est confronté à des crises multiples. Il s’agit d’une situation […] où le tout est encore plus dangereux que la somme des parties. ».
Comme l’a montré Edgar Morin (1993), la polycrise est intrinsèquement liée à des temporalités différentes (pandémies et crise climatique), se manifeste à des échelles territoriales variées, allant des individus et des communautés locales aux systèmes planétaires et géopolitiques. Cette diversité d’échelles crée une mosaïque d’interactions qui rend la résolution des crises particulièrement difficile .
Un basculement géopolitique
La crise du capitalisme mondial a également une dimension géopolitique majeure. On assiste à un affaiblissement des économies du centre, composant le G7, et en particulier des États-Unis, relativement aux grands pays émergents regroupés au sein des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), élargi à 10 pays en 2024 au sein des BRICS+, également désigné comme le « Sud global ». La montée en puissance de ces derniers a bouleversé les relations internationales. D’un côté, ces deux groupes de pays se trouvent étroitement imbriqués les uns aux autres, à la suite du développement rapide de leurs échanges internationaux croisés de marchandises et de capitaux. Mais d’un autre côté, il y a une remise en cause de la relation asymétrique entre le centre et la périphérie du capitalisme mondial. C’est l’effondrement de l’ordre international mis en place au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, fondé sur le rôle clé du dollar et des institutions financières internationales de Bretton Woods (Fonds monétaire international et Banque mondiale) contrôlées par les États-Unis et les pays européens. Fonctionnait alors ce que Charles Kindleberger avait dénommé le « principe de stabilité hégémonique », selon lequel l'existence d'une puissance dominante est la condition nécessaire et suffisante à l'existence d'une économie internationale ouverte et stable. L’absence d’hégémon et l’affrontement entre les deux blocs géopolitiques que sont le G7 et les BRICS+ a ouvert une période de tensions géopolitiques et d’instabilité durable.
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Pour approfondir :
Consulter le numéro 160 de la Revue d’économie financière « Mutations géopolitiques, fragmentations économiques et financières » réalisé sous le co-pilotage de Bruno Cabrillac et de Pierre Jaillet. Il est publié en français et en anglais.
La portée de ce thème conduit la REF à lui consacrer deux numéros. Le numéro 160 « l’ère des ruptures » revient sur la succession de chocs récents et la « polycrise » systémique. Il analyse les politiques internationales actuelles et leurs conséquences directes et indirectes sur l'organisation des pouvoirs, la paix, la sécurité, l'économie, l'environnement, les ressources, etc. Quelle « autonomie stratégique » sur le plan de la défense, de l'énergie et des matières premières, de la technologie, et de l'industrie ? Décomposition/Recomposition des chaînes de valeur globales : qui sont les gagnants et les perdants ? Les institutions de Bretton Woods confrontées à la fragmentation géoéconomique et à l'émergence d'institutions concurrentes vont-elles résister ? Face à la concurrence des blocs et à la montée du protectionnisme, le commerce international peut-il encore être régulé ? Le numéro 161 « l’ère des recompositions » examinera les perspectives ouvertes par ces diverses fragmentations : quelle évolution des hiérarchies économiques mondiales, sur fond de rivalité sino-américaine ? Quel rôle pour une Union européenne en quête de souveraineté stratégique entre ces deux blocs ? Comment le système monétaire et financier international peut-il se recomposer ? Quel avenir, enfin, pour la gouvernance mondiale à l’heure du délitement du multilatéralisme, alors que les défis globaux exigent des réponses collectives ?
Pour plus de renseignements sur la REF 160 et les abonnements, c’est par ici https://www.aefr.eu/fr/numeros
Notes
[1]La première révolution industrielle (1760-1875) est née en Grande-Bretagne avec la sidérurgie, la machine à tisser et la machine à vapeur. La deuxième révolution industrielle (1890-1965) est associée à l’expansion de l’électricité, du moteur à combustion et de l’industrie chimique.