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Renoncer pour rediriger : le cas du parking Vilaine à Rennes

©©Rennes Métropole / Bleu Iroise

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Dans le centre-ville de Rennes, le parking Vilaine, construit dans les années 1960 au-dessus du fleuve du même nom, est en cours de destruction. Cet ouvrage vétuste aurait nécessité des investissements colossaux pour être renforcé. Sa destruction va permettre aux habitants de Rennes de retrouver l’accès à la Vilaine et le projet est présenté comme une pièce maîtresse de la nécessaire adaptation au réchauffement climatique d’un centre-ville historiquement minéral. Ce récit permet de revenir sur le processus démocratique ayant conduit à cette décision.

Une infrastructure vétuste et obsolète au regard des enjeux d’adaptation au changement climatique

La destruction du parking Vilaine peut sembler relever du bon sens. D’une part, cet aménagement en béton datant des années 60 est vétuste et sa rénovation aurait nécessité des investissements démesurés. D’autre part, cet ouvrage est désormais devenu obsolète, dans la lignée de ces aménagements d’un autre temps où la voiture était reine, à l’instar de l’autoroute A7 qui traverse Lyon par exemple. À l’époque, l’idée de connecter directement l’autoroute aux centres-villes était perçue comme une preuve de modernité. Aujourd’hui, ce type d’ouvrages nécessite une profonde remise en question, tant en raison des nuisances générées que de leur manque d’adéquation aux usages actuels et à venir de la ville, notamment dans le contexte du dérèglement climatique.

L’évolution climatique en France est déjà bien perceptible et la Bretagne n’est pas épargnée.  Afin de planifier les actions d’adaptation au changement climatique, la France s’est dotée d’une trajectoire de réchauffement de référence correspondant à un réchauffement de +3°C au niveau mondial par rapport à la période préindustrielle. Dans ce scénario qui table sur la poursuite des politiques mondiales actuelles, les modèles s’accordent sur un réchauffement drastique du climat sur tout le territoire breton et une intensification des précipitations extrêmes. Selon les modèles les plus pessimistes, les records de températures sur 20 ans pourraient alors atteindre 51°C en Bretagne. Une vague de chaleur comme celle de 2003, qui ne s’est produite qu’une seule fois en 60 ans, pourrait alors se produire en moyenne une fois tous les trois ans[1].

Dans ce contexte, la découverture et la renaturation d’une rivière en ville constituent une solution d’adaptation pouvant apporter des bénéfices multiples comme la réduction des îlots de chaleur grâce au rafraîchissement des températures aux abords de l’eau, la création d’espaces propices à la faune et la flore ou encore la protection vis-à-vis des risques de crues (voir l’exemple de la ville de Rive de Gier qui prévoit un projet de très grande ampleur avec la découverte du Gier afin de réduire les risques d’inondations).

Un processus démocratique original et de longue haleine pour aboutir à la décision de déconstruction

À Rennes, la décision de déconstruire le parking Vilaine a été prise à l'issue d’un large processus démocratique qui s’est déroulé en plusieurs étapes.

Tout commence au printemps 2016 avec le lancement de la concertation "Rennes 2030" [2] en vue d’élaborer le futur PLU qui sera adopté en 2018. Pendant plusieurs mois, des rendez-vous thématiques, des balades urbaines et des cafés citoyens sont proposés aux habitants volontaires. Plus original encore, un fil rouge est tracé dans la ville pour dessiner quatorze itinéraires propices à la découverte de la ville et aux débats. L’objectif de ces multiples dispositifs a été de permettre aux habitants de comprendre les projets urbains en cours, de se projeter à l’horizon 2030 et de partager leurs envies pour le futur. L’un des enseignements de cette concertation est le large consensus autour de l’idée de faire revivre l’eau dans la ville. Ce consensus s’est concrétisé dans le projet urbain autour d’un axe intitulé « Révélons l’eau et la nature dans la ville ».

Une deuxième phase de concertation concernant l’aménagement de quelques lieux emblématiques du centre-ville débute en 2018. Une question spécifique sur le devenir du parking Vilaine est alors posée aux citoyens qui doivent donner leur avis sur trois options bien différentes : l’une consiste à conserver le parking existant, les deux autres à le supprimer, soit en conservant la dalle qui le soutient et en l’aménageant pour un autre usage, soit en retirant la dalle et en mettant en valeur la Vilaine située juste en dessous. Les résultats de cette deuxième phase de concertation mettent en évidence des avis partagés entre la suppression du parking Vilaine ou son maintien. Des conditions permettant d’envisager une suppression du parking se dégagent cependant comme le renforcement de l’accessibilité au centre-ville et la compensation des places supprimées en périphérie de celui-ci.

Lors des élections municipales de 2020, l’équipe en place se représente avec le projet de supprimer la fonction parking de la dalle Vilaine, et de créer des jurys citoyens pour tous les projets d’envergure. Après la réélection de l’équipe, un jury citoyen de 30 résidents de la ville et de la métropole est désigné au printemps 2021 pour décider du devenir de la dalle soutenant le parking. Des temps d’acculturation permettent à ce panel de citoyens de monter en compétences sur les possibilités techniques et les contraintes budgétaires avec l’objectif de rendre leur proposition aux élus en janvier 2022.

Deux propositions sont mises au travail : garder la dalle et l’aménager pour d’autres usages (jardins légers, pelouses, terrain de pétanques, jeux pour enfants, …) ou la supprimer pour retrouver l’accès à la Vilaine. Une majorité du jury penche finalement pour la seconde option au vu des limites structurelles de la dalle vieillissante qui supporte le parking. La concertation Rennes 2030 réalisée en 2016 ayant mis en avant la demande des Rennais de se reconnecter à leurs fleuves, la proposition du jury citoyen est validée par les élus. Avec un centre-ville très minéral, découvrir la Vilaine aura pour avantage de lutter contre les îlots de chaleur. Les travaux de destruction du parking et de la dalle ont ainsi pu débuter à l’automne 2025 à l’issue d’une dernière enquête publique ayant mobilisé peu de citoyens, ce qui pourrait être le signe d’un projet bien compris par les riverains.

« L’adhésion des riverains s’est faite par étapes avec les concertations, le jury citoyen et la communication autour du projet qui a permis de bien faire comprendre ses enjeux.  Avec les derniers épisodes de fortes chaleurs, les riverains ont compris l’importance du végétal et de l’eau. Les dernières réticences concernent plutôt   les nuisances liées aux travaux. »

Jean-François Papin, conducteur d'opération à Rennes métropole

Une prouesse technique qui va permettre de redessiner le centre-ville et le rendre plus adapté au nouvel état climatique

La phase de travaux qui vient de démarrer dépasse la seule la destruction du parking Vilaine puisque le programme prévoit le réaménagement des quais de Vilaine, de la place de la République et des abords du Palais du Commerce avec l’intégration d’une vélorue, d’un site propre dédié au trambus et la plantation de près de 200 arbres.

La partie la plus technique des travaux reste cependant la destruction de la dalle recouvrant la Vilaine au niveau de l’ancien parking Vilaine. La technique dite de « grignotage » sera mise en œuvre depuis le fleuve, adossée à une évacuation des déblais par voie fluviale. Elle permettra ainsi de réduire les nuisances pour les riverains et les usagers des quais de Vilaine. Les bétons issus du chantier de déconstruction seront recyclés et valorisés dans le cadre de chantiers rennais.

Parking Vilaine dans le centre-ville de Rennes

©©Rennes Métropole / Charier TDD

« La complexité de la destruction de la dalle et les nuisances inhérentes à ce type de chantier nous ont amenés à retenir un mode opératoire inédit couplant une technique de déconstruction par émiettement réduisant l’usage de scies à béton et une évacuation des déchets par barge au lieu d’aller-et-retours incessants de camions. La présence de la Vilaine sous la dalle, initialement perçue comme une difficulté, s’est finalement avérée être une force. »

Jean-François Papin, conducteur d'opération à Rennes métropole

L’ensemble du programme vise à rendre cette partie du centre-ville plus agréable et plus fraîche. Un projet de recherche mené par l’université Rennes 2 est adossé au programme afin de mesurer son impact sur les températures. Des capteurs ont été installés avant le chantier et seront suivis sur les dix années à venir. Les résultats permettront d’objectiver les bénéfices d’une telle opération en matière d'adaptation au changement climatique.

Un cas de redirection écologique emblématique des projets d’adaptation à venir

Ce cas de redirection écologique est emblématique des nécessaires projets d’adaptation dont doivent se saisir les villes pour faire face au dérèglement climatique. Il met en évidence l’importance du temps long pour, d’une part faire émerger l’intérêt général, et d’autre part prendre en compte les différents usagers de la ville et leurs attachements. La première phase de concertation, décorrélée de projets d’aménagement spécifiques, a facilité l’émergence de l’intérêt général en travaillant avec les habitants sur leurs envies profondes (retrouver l’accès à la Vilaine). Les phases suivantes ont au contraire permis de prendre en compte les différents usages et attachements au parking.

Le processus démocratique mis en place par la municipalité n’efface pas les controverses liées à un tel projet. Les riverains et les commerçants restent les premiers impactés par ces travaux d’ampleur, notamment du fait de la crainte d’une diminution de l’accessibilité du centre-ville et des nuisances inhérentes à un chantier de cette envergure. Ce processus permet toutefois d’aborder ces préoccupations légitimes et d’y apporter des réponses concrètes : le renforcement de l’accessibilité cyclable et des transports en commun s’accompagne d’une compensation des places de stationnement supprimées, tandis que le mode opératoire retenu vise à limiter les perturbations pendant la phase de travaux. L’intérêt de cette démarche réside ainsi dans sa capacité à faire dialoguer les inquiétudes exprimées avec les solutions élaborées collectivement, sans prétendre dissiper toutes les tensions.

Notes

[1]https://bretagne-environnement.fr/notice-documentaire/chiffres-cles-evolution-climat-bretagne-2025

[2]L’ensemble de la concertation « Rennes 2030 » a été documenté et est accessible en ligne ici : https://rennes2030.fr/