Action Cœur de Ville : quels effets sur les politiques locales ?
Lancé en 2018, le programme Action Cœur de Ville a replacé la revitalisation des centres des villes moyennes au premier rang des priorités locales. Que révèle son bilan sur ces dynamiques de revitalisation ? Quels sont les leviers les plus efficaces, ceux à éviter, et comment garantir leur impact dans la durée ? À partir de six projets menés dans le Grand Est, cet article analyse ce qui fonctionne et ce qui résiste encore.
Encadré : le programme Action Cœur de Ville (ACV)
Première déclinaison de la politique de cohésion des territoires, le programme a été annoncé par le Premier ministre en décembre 2017 puis mis en œuvre à partir de 2018 pour une première phase de quatre ans (renouvelée pour 2022-2026, dans le cadre d’un second volet). Coordonné par l’Agence nationale de cohésion des territoires (ANCT) à partir de 2020, cet appel à projets entend donner un nouvel élan à la revitalisation et à l’attractivité des villes moyennes (en particulier de leurs centres-villes). Il part du constat d’une dégradation progressive des logements [1] et des commerces [2], ainsi que des équipements de la vie quotidienne [3], pour une partie importante des centralités « d’intensité urbaine intermédiaire [4]» (de 10 000 à 100 000 habitants environ), hors des métropoles.
Action Cœur de Ville constitue l’instrument territorialisé d’une politique partenariale (État, collectivités territoriales, Caisse des Dépôts/Banque des Territoires, Action Logement et Agence nationale de l’habitat) qui vise à rééquilibrer un développement territorial très fortement porté depuis deux décennies vers les métropoles et les zones urbaines très denses [5]. Avec 222 territoires de 2018 à 2022, puis 245 à partir de 2023, le dispositif cherche à équilibrer les territoires lauréats, entre des villes/agglomérations en difficulté économique (notamment du point de vue immobilier et commercial), voire en déprise [6], et d’autres qui, bénéficiant de fonctions de centralité importantes (souvent des chefs-lieux de préfectures) et d’un rayonnement économique, présentaient moins de handicaps structurels.
Une revitalisation urbaine à géométrie variable
Comment se répartissent les priorités entre les quatre axes du programme : habitat, développement économique et commercial, opérations d’urbanisme et d’équipements urbains, mobilités ?
L’enjeu est d’évaluer si le programme a réellement rééquilibré ces quatre priorités à travers les projets en rehiérarchisant les politiques sectorielles ou si les efforts se sont concentrés sur l’immobilier et le commerce, ses deux principaux piliers. Au niveau national, l’ANCT indique (en 2024) que 24 % des projets concernent l’espace urbain, le patrimoine ou les bâtiments publics [7]. De manière moins impactante, les mobilités ne concernent environ que 15 % des projets soutenus.
La surreprésentation des projets d’urbanisme au sens large et de développement commercial reflète les priorités du programme national, qui a favorisé ces politiques au détriment d’autres plus transversales (développement durable et transition écologique, notamment), même si le second volet du programme, à partir de 2022, a élargi les thématiques à la sobriété foncière, aux entrées de villes et aux quartiers de gare.
Cette ouverture vers de nouveaux enjeux de politiques sectorielles répond à un besoin réel, mais elle se heurte à deux écueils : ces nouvelles orientations n'ont pas été déployées uniformément dans chacune des villes/agglomérations lauréates et, lorsqu’elles l’ont été, les moyens financiers sont restés modestes, loin des enveloppes dédiées à la revitalisation des centres-villes lors du premier volet (2018-2022) [8].
Il reste que le programme ACV, dans sa logique de projet, est tributaire de la volonté politique des élus des villes lauréates qui doivent composer avec les contraintes financières qui peuvent les empêcher de mener des actions de revitalisation d’envergure [9].
Grand Est : six projets qui redonnent vie au centre-ville
Dans plusieurs villes lauréates du Grand Est, l’examen des projets révèle les facteurs clés de succès des opérations. Retenus pour les thématiques représentatives du programme (aménagement urbain, développement économique et commercial), ils font aussi ressortir ses enjeux transversaux (transition écologique et énergétique, mobilités).
- Charleville-Mézières : une friche industrielle devenue pôle d’attractivité
À Charleville-Mézières (Ardennes), la requalification de la Macérienne, ancienne friche industrielle du XIXe (site de fabrication de cycles puis d’automobiles, fermé en 1984) à proximité du centre-ville, correspond pleinement à la stratégie urbaine multidimensionnelle voulue par le programme. Sa reconquête vise à créer un pôle d’attractivité touristique (auberge de jeunesse, aménagement cyclable des berges de Meuse), économique (espaces de coworking, ateliers pour la filière bois) et culturel (festival musical d’été, exposition d’œuvres d’art au sein d’un patrimoine inscrit aux monuments historiques), avec une forte dimension écologique (la dépollution du site a été portée par la Communauté d’agglomération, avec une maîtrise d’ouvrage qui s’étale jusqu’en 2028). - Haguenau : la gare comme porte d’entrée du centre-ville
À Haguenau (Bas-Rhin), le réaménagement de la gare et de ses abords comprend classiquement la création d’un pôle d’échange multimodal ainsi qu’une meilleure accessibilité (passerelle enjambant les voies et permettant la traversée du quartier vers le centre-ville piéton) et la dynamisation d’infrastructures (parking, salle polyvalente) et de services (commerces, tiers-lieux, conciergerie) dignes d’une grande gare. - Verdun : un ancien supermarché devenu lieu hybride
À Verdun (Meuse), la municipalité a finalisé en 2025 la transformation de l’ancien bâtiment Art déco des Fabriques réunies, un lieu emblématique datant des années 1920 qui abritait un supermarché jusqu’en 2016 avant de tomber en friche. Il est devenu un espace hybride en intégrant une véritable mixité des usages, mêlant commerces, services publics, logements, culture et solidarité. Ce projet-phare a été porté par la foncière solidaire Bellevilles, la foncière commerciale De Watou, et a été soutenu par les subventions de l’Etat, et un financement de l’État et la Banque des Territoires. - Lunéville : un cinéma pour animer le cœur de ville
À Lunéville (Meurthe-et-Moselle), le nouveau cinéma du centre-ville a été inauguré le 14 décembre 2021 avec le soutien de l’ANCT. L’ancien cinéma, devenu vétuste, a laissé place à un complexe moderne (4 salles, 2 000 m², 551 places), qui se veut aussi un nouveau lieu de vie animant un cœur de ville classé en quartier prioritaire (QPV).Châlons-en-Champagne : la maîtrise foncière au service du commerce - Châlons-en-Champagne : la maîtrise foncière au service du commerce
À Châlons-en-Champagne (Marne), pour garantir la diversité commerciale, la ville s’est engagée dans la maîtrise du foncier : elle a acheté une cellule commerciale disposant d’une grande surface située à un emplacement stratégique sur le parcours marchand de l’hypercentre. Pour attirer des enseignes (indépendantes ou chaînes nationales et internationales), la municipalité a lancé un appel à candidatures en 2021, avec à la clé un soutien financier et technique au porteur de projet pour les travaux d’aménagement. - Vitry-le-François : rénover la plus ancienne chaufferie biomasse urbaine de France
À Vitry-le-François (Marne), le projet le plus ambitieux présenté dans le cadre du programme ACV concerne la rénovation du réseau de chaleur urbain, alimenté par la plus ancienne chaufferie biomasse urbaine de France (créée en 1985, à l’initiative du bailleur social municipal, Vitry Habitat). Ce réseau chauffe plus de 3 000 logements, ainsi que de nombreux bâtiments publics et entreprises. Sa rénovation doit pérenniser un mix énergétique local et décentralisé (grâce à une nouvelle chaufferie de 12 mégawatts), tout en garantissant un prix maîtrisé pour les usagers.
Ce que révèlent ces projets
Ces expériences montrent qu’Action Cœur de Ville a réussi à ériger la revitalisation des centres des villes moyennes en priorité politique majeure des maires et des intercommunalités, en combinant deux leviers principaux (commerce de proximité et habitat) et des enjeux transversaux (transformation écologique, mobilités et aménagement urbain). Fondé sur l’idée qu’une réorientation impulsée « d’en haut » peut créer des impacts positifs localement, notamment par l’émergence de projets améliorant la coordination entre politiques, le programme a cherché à renforcer la gouvernance partenariale entre l’État, ses partenaires financiers et les communes et intercommunalités.
Des priorités locales réordonnées par les financements du programme
Ces exemples montrent que les villes lauréates concentrent leurs efforts sur trois objectifs :
- La revitalisation démographique, en soutenant des projets pour maintenir les populations les plus tentées de quitter les centres-villes et requalifier en particulier l’offre de logements (privés et publics) ;
- La redynamisation économique et commerciale, en soutenant des projets visant à maintenir ou à attirer des activités (productives, touristiques et commerciales) en centre-ville, en adaptant l’immobilier tertiaire aux nouveaux usages économiques et commerciaux et en renforçant les complémentarités entre les différentes centralités à vocation économique (centre-ville, entrées de ville, quartiers de gare…) ;
- Des enjeux plus transversaux, comme la transformation écologique, en accompagnant l’adaptation des villes au changement climatique par la rénovation thermique des bâtiments publics.
Habitat : le risque de vacance dans les villes en déclin
En matière de revitalisation démographique, les situations varient : certains territoires sont attractifs, d’autres en difficulté. Dans ces derniers, l’une des principales priorités des élus est de recréer de l’activité, en renforçant l’offre de services et en incitant les habitants à « mieux vivre » en centre-ville (en s’inspirant de la « ville du quart d’heure [10]») afin de satisfaire leurs besoins fondamentaux : habiter, travailler, s'éduquer, se soigner, s'approvisionner.
Pour le logement, le risque de vacance est, comme pour les commerces de proximité, plus grand dans les villes en décroissance démographique : le marché y est détendu, même avec une offre qui évolue peu, et ces villes sont peu attractives, voire répulsives, pour les ménages qui déménagent [11].
Commerce : une priorité délicate à mettre en œuvre
S’agissant de la redynamisation commerciale, cette priorité se retrouve dans la majorité des villes/agglomérations lauréates. Mais sa mise en œuvre est délicate, car elle renvoie à la politique de développement économique, bien plus large à l’échelle d’une ville et a fortiori d’une agglomération dont c’est l’une des compétences les plus visibles.
Mobilités et transition énergétique : le maillon faible
Les enjeux transversaux restent le point faible de nombreuses villes lauréates, notamment les mobilités ou la transition énergétique : ces villes peinent à dépasser le stade des études pour aboutir à des mesures concrètes, en raison de leur technicité et d’un manque d’expertise de certaines équipes municipales et/ou intercommunales. Cependant, certaines villes moyennes attractives parviennent à s’inspirer des modèles métropolitains en termes de design de projets urbains, notamment des vélos en libre-service lancés à Lyon puis à Paris au milieu des années 2000 [12], et repris plus tard dans certaines villes moyennes. Dans le Grand Est, le projet « le Marcel à vélo » à Troyes, un réseau de vélos à assistance électrique en libre-service, a été soutenu dans le cadre du programme ACV.
Un effet d’entraînement inégal selon les territoires
Plusieurs villes/agglomérations semblent démunies pour mener de front l’ensemble des politiques sectorielles encouragées par le programme. Sans moyens importants, la rehiérarchisation des politiques sectorielles apparaît plus difficile à arbitrer par les équipes, l’absence de cofinancements ne leur permettant pas de concentrer leurs efforts sur une réalisation-phare.
En définitive, le programme ACV conduit les villes lauréates à placer la revitalisation de leurs centres-villes et certaines priorités (comme la lutte contre la vacance commerciale ou la requalification de logements) au premier rang de leurs programmes pluriannuels d’investissement. Ce renforcement de la revitalisation urbaine découle du cadre de la convention pluriannuelle de l’ANCT, structurée autour de cinq axes : réhabilitation de l’habitat, dynamisme économique et commercial, mobilités, espaces publics et services urbains. Il se traduit notamment par l’obtention de crédits d’études et d’ingénierie de l’État et de ses partenaires. Par un effet d’entraînement, les actions soutenues au niveau national par le programme gagnent désormais en priorité, d’autant qu’elles sont contractualisées avec l’ANCT et ses partenaires. Cependant, cet effet varie selon les villes/agglomérations, car les moyens consacrés à la revitalisation dépendent largement des capacités d’ingénierie des territoires concernés, les subventions et les appuis techniques n’étant que complémentaires. L’intensité de l’effort dépend fortement du contexte local, des ressources propres des collectivités, ainsi que de la manière dont elles l’articulent au sein de leur gouvernance intercommunale.
Revitaliser à trois échelles : centre-ville, commune, agglomération
La gouvernance multi-échelles des projets ACV influe aussi sur la manière dont les villes ordonnent leurs priorités. Appuyés par les cofinancements nationaux, les projets se déploient sur trois périmètres d’action :
- Au niveau du centre-ville, il s’agit de renforcer l’attractivité, pour obtenir un retournement durable des tendances de fond. Ce périmètre permet de traiter en priorité le commerce, l’habitat et les services de proximité ;
- Au niveau de la ville-centre, l’enjeu est de mobiliser des moyens sur des polarités tantôt complémentaires, tantôt concurrentes du centre-ville, comme les quartiers de gares ou les entrées de ville. La prise en compte de toute la ville-centre permet aussi d’agir sur des enjeux d’ensemble, comme la rénovation énergétique des bâtiments publics, qui ne concerne pas uniquement le centre-ville ;
- Enfin, au niveau du bassin de vie, une approche stratégique est plus aisée en matière de sobriété foncière (grâce à la planification et aux documents d’urbanisme comme le schéma de cohérence territoriale). Elle permet de faire aboutir des projets intercommunaux qui confortent les fonctions de la ville-centre et favorisent la mutualisation des compétences opérationnelles.
Notes :
[1] FÉDÉRATION DES VILLES MOYENNES, Les villes moyennes et l’habitat, Portraits de territoires et stratégies habitat, Paris, La Documentation française, 2014.
[2] PETIT Marianne, « Commerce et enjeux de territoire, une réinvention au service des consommateurs », in DEMAYE-SIMONI Patricia (dir.), La cohésion des territoires. De nouveaux mots pour panser les maux, Boulogne-Billancourt, Berger-Levrault, 2022.
[3] SANTAMARIA Frédéric, « Les villes moyennes françaises et leur rôle en matière d’aménagement du territoire. Vers de nouvelles perspectives ? », Norois. Environnement, aménagement, société, vol. 223, 2012.
[4] CORDOBES Stéphane, DESJARDINS Xavier, VANIER Martin (dir.), Repenser l’aménagement du territoire, Boulogne-Billancourt, Berger-Levrault, 2020, p. 31.
[5] EPSTEIN Renaud, FRINAULT Thomas, PINSON Gilles, « Décentralisation et métropolisation en France. Chronique d’un découplage dans la gouvernance multi-niveaux », Action publique. Recherche et pratiques, vol. 24/1, 2025.
[6] BEAL Vincent, CAUCHI-DUVAL Nicolas, ROUSSEAU Max (dir.), Déclin urbain. La France dans une perspective internationale, Vulaines-sur-Seine, éditions du Croquant, 2021.
[7] AGENCE NATIONALE DE LA COHÉSION DES TERRITOIRES, Action Cœur de Ville. Atlas national 2023-2026. Pour la résilience des territoires, Paris, 2024, p. 10.
[8] WARNANT Achille, Villes moyennes, quels enjeux à l’heure des transitions ?, Note de La Fabrique de la Cité, septembre 2025.
[9] CHOURAQUI Julie, « Circulation et appropriation des stratégies de revitalisation des centres-villes dans les villes moyennes françaises », Les cahiers de recherche, Institut pour la recherche – Groupe Caisse des Dépôts, mars 2022, p. 5.
[10] MORENO Carlos, Droit de cité. De la « ville-monde » à la « ville du quart d’heure », éditions de l’Observatoire, 2020.
[11] RUDOLPH Mathilde, « Ceux qui partent, ceux qui restent. Les mobilités résidentielles dans les villes en décroissance », Métropolitiques , 24 mai 2017.
[12] HURE Maxime, Les mobilités partagées. Régulation politique et capitalisme urbain, Paris, éditions de la Sorbonne, 2019.