Blog Regard(s) d'expert(s)

Électrification des véhicules : de « quand on veut » à « quand on peut »

Date de publication 15 septembre 2026

Temps de lecture 5min

©InfiniteFlow / Adobe Stock

Liste des auteurs

Après une phase de forte accélération, l'électrification des véhicules entre dans une nouvelle étape. Le défi n'est plus seulement de convaincre les pionniers, mais d'accompagner des ménages plus nombreux et plus divers dans leur décision. Une enquête qualitative menée par l'IDDRI en collaboration avec l’Institut Mobilités en Transition montre que le principal frein n'est pas un rejet du véhicule électrique, mais les nombreuses incertitudes qui entourent encore son usage. Pour réussir la massification, les politiques publiques doivent désormais construire un chemin d'adoption plus sûr et plus lisible.

Une transition au milieu du guet

L'électrification du parc automobile français a franchi un cap. En quelques années, les ventes de véhicules électriques ont fortement progressé, soutenues par les politiques publiques, l'élargissement de l'offre des constructeurs et, plus récemment, le succès du leasing social et la crise énergétique. Malgré un contexte économique difficile, ces dispositifs ont permis de maintenir une dynamique qui semblait encore, il y a peu, difficile à atteindre.

Cette dynamique entre toutefois dans une nouvelle phase. Les premiers acheteurs étaient souvent prêts à investir du temps pour se renseigner, adapter leurs habitudes et accepter certaines contraintes. La poursuite de l'électrification suppose désormais de convaincre des ménages qui ne souhaitent pas forcément modifier leur quotidien pour adopter une nouvelle technologie. Pour eux, le véhicule électrique doit apparaître comme une solution simple, fiable et compatible avec leurs usages.

Comment créer les conditions d'un passage à l'acte pour le plus grand nombre ?

Comprendre ce qui se joue réellement dans les décisions

Pour répondre à cette question, l'IDDRI et l’Institut Mobilité en Transition ont conduit une enquête qualitative fondée sur des focus groups réunissant des profils variés de conducteurs.

Contrairement à une enquête d'opinion, cette méthode ne cherche pas seulement à mesurer un niveau d'adhésion. Elle permet d'observer les raisonnements, les hésitations et les arbitrages qui se construisent au fil des échanges. Les participants confrontent leurs expériences, expriment leurs inquiétudes, reviennent parfois sur leurs positions et rendent visibles les conditions qui rendent – ou non – envisageable un changement de véhicule.
Cette approche apporte un éclairage précieux. Elle montre que les décisions d'achat ne reposent pas uniquement sur des convictions environnementales ou des calculs économiques. Elles dépendent aussi de la capacité des ménages à se projeter dans un usage qu'ils connaissent encore imparfaitement.

Le principal obstacle est l'incertitude, pas l'opposition idéologique

Le premier enseignement de l'enquête est clair : les réticences au véhicule électrique relèvent moins d'un rejet idéologique que d'une accumulation d'incertitudes. Les participants s'interrogent sur l'autonomie réelle, la recharge pendant les départs en vacances, la durée de vie des batteries, la valeur de revente des véhicules ou encore l'évolution future des prix de l'électricité. Chacune de ces questions peut sembler limitée prise isolément. Ensemble, elles alimentent un sentiment de risque qui conduit souvent à repousser la décision. Et ce d’autant plus dans le contexte d’un pacte mobilité souvent fragilisé, qui porte le risque d’une perte de maîtrise de sa mobilité.

L'étude montre ainsi que les ménages ne se demandent pas seulement si le véhicule électrique est une bonne solution. Ils cherchent avant tout à savoir s'il constituera une bonne solution pour eux, dans leur situation concrète.

Ce résultat invite à déplacer le regard. Le défi n'est pas seulement de convaincre davantage, mais de réduire les incertitudes qui empêchent les ménages de se projeter sereinement.

De « quand on veut, on peut » à « quand on peut, on veut »

Ces résultats traduisent également un changement de phase de la transition.

La première étape de l'électrification a reposé sur des pionniers fortement motivés. Ils acceptaient de rechercher l'information, d'adapter leurs pratiques ou de contourner certaines difficultés. Leur logique pouvait se résumer simplement : quand on veut, on peut.

La phase de massification obéit à une logique différente. Les ménages qui restent à convaincre ne sont pas moins sensibles aux enjeux climatiques ; ils sont simplement moins disposés à prendre un risque ou à modifier profondément leurs habitudes. Ils attendent que les conditions soient réunies pour adopter le véhicule électrique sans avoir le sentiment de faire un pari.

AGIR : réduire les incertitudes pour dénouer la situation

©IDDRI

L'un des verbatims recueillis pendant les focus groups résume parfaitement cette évolution :

« Mon fils venait d'avoir le permis, donc on a voulu tester le leasing. »

Ce témoignage est révélateur. Le leasing social n'a d'abord pas convaincu par un discours ; il a rendu l'essai possible. En réduisant le risque financier et en limitant l'engagement dans le temps, il a permis de transformer une hésitation, voire une opposition, en expérience.

Autrement dit, la massification ne repose plus sur la capacité des individus à surmonter les obstacles, mais sur la capacité des politiques publiques à construire un chemin d'adoption sécurisé. La logique devient alors : quand on peut, on veut.

Faire de la réduction des incertitudes un objectif des politiques publiques

Ces enseignements invitent à renouveler la manière de penser les politiques d'électrification. Jusqu'à présent, celles-ci se sont principalement attachées à lever les freins économiques et techniques : aides à l'achat, développement des infrastructures de recharge, soutien à l'offre industrielle. Ces leviers restent indispensables. Mais ils ne suffisent plus à accompagner l'entrée dans une phase de massification.

Les focus groups montrent que les hésitations portent désormais sur les nombreuses incertitudes qui entourent l'usage du véhicule électrique. Une politique d'électrification est donc aussi une politique de réduction des incertitudes.

  • Cela suppose d'abord de rendre accessible une information indépendante, fiable et compréhensible sur la durée de vie des batteries, leur état de santé, les garanties existantes, les possibilités de réparation ou de remplacement. Cette information est aujourd’hui difficilement mobilisable au moment de la décision d'achat.
  • Il s'agit également de consolider le marché de l'occasion. Un marché de seconde main dynamique ne permet pas seulement de démocratiser l'accès au véhicule électrique ; il rassure aussi les acheteurs sur la valeur future de leur véhicule et réduit l'un des risques les plus fréquemment évoqués.
  • Enfin, les pouvoirs publics peuvent offrir davantage de visibilité sur le coût d'usage du véhicule électrique. Les inquiétudes exprimées à propos de l'évolution des prix de l'électricité montrent que les ménages raisonnent sur plusieurs années. Une meilleure lisibilité des coûts de recharge et des trajectoires tarifaires contribuerait à sécuriser leurs anticipations.

    Les dispositifs qui permettent de tester un véhicule électrique avant de s'engager durablement – leasing social, location de longue durée ou expérimentation – prennent alors une importance particulière. Ils ne constituent pas seulement des aides à l'acquisition ; ils permettent aux ménages de transformer une représentation en expérience et de réduire le risque perçu.

    L'enjeu n'est donc plus seulement d'accélérer la diffusion d'une innovation. Il est de construire les conditions dans lesquelles des ménages ordinaires peuvent prendre une décision sans avoir le sentiment de s'exposer à un risque excessif.

    La Caisse des Dépôts soutient les activités de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). Ce centre de recherche indépendant diffuse ses travaux pour faciliter la transition vers le développement durable. Son objectif est d’identifier les conditions et de proposer des outils pour placer le développement durable au cœur des relations internationales et des politiques publiques et privées.