Les jeunes épargnent davantage, malgré la précarité
La crise sanitaire de 2020 a marqué un tournant dans les comportements d'épargne des ménages français. Face aux incertitudes, les jeunes sont de plus en plus nombreux à épargner, malgré des ressources financières limitées.
Un taux d’épargne des ménages français durablement élevé depuis la crise sanitaire
Sous l'effet des restrictions de consommation et des incertitudes liées à la pandémie, le taux d'épargne est passé de 15 % du revenu disponible en 2019 à près de 20 % en 2020. Bien qu'il ait ensuite légèrement reculé sous l’effet de la reprise de la consommation liée à la fin des restrictions, il demeure depuis 2022 à un niveau historiquement élevé.
Ainsi, en 2025, l'épargne brute des ménages atteint 353 milliards d'euros, correspondant à un taux d'épargne brute de 18 %, sensiblement supérieur à la moyenne observée dans la zone euro (15 %). L'écart est encore plus marqué pour l'épargne financière, qui représente 10 % du revenu disponible brut en France, contre 6 % dans l'ensemble de la zone euro.
Figure 1. Evolution du taux d’épargne des ménages entre 2014 et 2025
©Source : Sources : Insee, comptes nationaux (2014 – 2024) et Banque de France, Epargne et Patrimoine financiers des ménages – T4 2025 (2025)
Pourquoi les ménages français épargnent-ils autant ? Le motif de précaution en tête
Ce niveau élevé d'épargne s'inscrit dans un contexte marqué par de nombreuses sources d'incertitude. Les tensions géopolitiques, l'épisode inflationniste, les inquiétudes relatives aux retraites, aux finances publiques ou à l'emploi, ou les conséquences probables du dérèglement climatique, sont autant de facteurs susceptibles de renforcer un comportement déjà bien ancré : le recours à l'épargne comme protection face aux aléas de la vie. Dès 2011, une enquête du Crédoc montrait que la principale motivation des détenteurs de placements financiers était de disposer d'une réserve en cas de coup dur (50 % d’entre eux), loin devant la transmission d'un patrimoine (16 %) et la préparation de la retraite (14 %).
Début 2026, l’enquête de conjoncture que l’Insee conduite auprès des ménages (Camme), décompte 45% des ménages déclarant mettre de l’argent de côté (+8 pts par rapport à avant la crise sanitaire), avec une hausse plus marquée chez les plus aisés depuis la pandémie. Le motif principal est toujours, de loin, celui de la précaution (52%) suivi du motif d’achat immobilier (12%, en hausse), de la constitution d’un capital-retraite, de la prévision d’un changement professionnel (12 %), de l’anticipation d’achats importants (7 %), ou de l’investissement dans des placements rentables (4 %).
Une hausse de l'épargne inattendue chez les jeunes malgré la précarité économique
Les deux tiers de la hausse de l’épargne constituée depuis le covid l’ont été par les plus de 65 ans. Toutefois, l’étude de l’INSEE à partir des comptes bancaires de la banque postale pointe une hausse de l’épargne également chez les plus jeunes. L’enquête mensuelle de conjoncture auprès des ménages (Camme) met également en évidence une progression de la propension à épargner chez les moins de 35 ans, à un niveau bien supérieur à leur moyenne avant la pandémie (+14 points).
Cette donnée semble étonnante en première lecture. Les jeunes sont en effet confrontés à des conditions d'entrée dans la vie adulte marquées par des budgets serrés, des difficultés d’insertion professionnelle et résidentielle, leur laissant peu de marges de manœuvre financière. En 2025, le taux de chômage des 15-24 ans atteint 19,8 % contre 7,7% pour l’ensemble de la population et moins de la moitié des jeunes actifs occupent un emploi à durée indéterminée, contre près des trois-quarts de l’ensemble des actifs. Cette fragilité sur le marché du travail se répercute sur leur situation économique : en 2022, 16,2 % des 18-29 ans vivaient sous le seuil de pauvreté, contre 14,4 % de l’ensemble de la population, et 9,9% chez les 75 ans et plus.
Comment expliquer ce comportement ? Un effet de cycle de vie marqué
Dans quelle mesure la période actuelle et les incertitudes mentionnées plus haut (géopolitiques, économiques, environnementales, hausse du déficit public) viennent-elles modifier le comportement des jeunes ? Observe-t-on des caractéristiques propres aux nouvelles générations ? Cette note propose d'examiner les comportements d'épargne à travers une approche âge-période-cohorte, afin de distinguer ce qui relève du cycle de vie, des évolutions conjoncturelles et des effets générationnels.
Encadré méthodologique La méthode : une analyse âge-période-cohorte (APC) En s’appuyant sur des données recueillies sur plusieurs décennies, l’analyse compare les attitudes par rapport à l’épargne de différentes générations à âge égal. L’intérêt de cette approche est de déterminer si les écarts observés en matière d’épargne s’expliquent par le cycle de vie - les besoins, les ressources et les comportements financiers évoluent généralement avec l’avancée en âge, la période - contexte économique ou événements susceptibles de peser sur les comportements, ou des caractéristiques propres à chaque génération, liées aux conditions économiques, sociales et culturelles dans lesquelles elles se sont construites. La source des données utilisées : l’enquête Camme de l’INSEE L’analyse s’appuie sur l’enquête mensuelle de conjoncture auprès des ménages (Camme), réalisée par l’Insee dans le cadre du programme harmonisé d’enquêtes de conjoncture de la Commission européenne. Cette enquête vise à recueillir les opinions et anticipations des ménages concernant leur situation financière, leur consommation, leur capacité d’épargne ainsi que l’évolution de l’environnement économique. Les données sont collectées chaque mois par téléphone auprès d’un échantillon représentatif de 2 000 ménages résidant en France métropolitaine. Pour cette étude, le Crédoc a exploité les millésimes 1990, 1995, 2000, 2005, 2010, 2015, 2019 et 2024 de l’enquête, mis à disposition par le réseau Progedo-Quetelet. L’indicateur mobilisé : L'analyse âge-période-cohorte réalisée porte sur la probabilité de déclarer être en mesure d'épargner. Celle-ci est mesurée à partir de la question : « Laquelle des affirmations suivantes décrit le mieux la situation financière actuelle de votre foyer ? ». Les modalités « Vous arrivez à mettre beaucoup d'argent de côté » et « Vous arrivez à mettre un peu d'argent de côté » ont été regroupées afin d'identifier les ménages déclarant être en capacité d'épargner. Les autres modalités sont les suivantes : « Vous bouclez juste votre budget », « Vous tirez un peu sur vos réserves » et « Vous êtes en train de vous endetter ». |
Les résultats de l’analyse âge-période-cohorte, portant sur la capacité à épargner, sont présentés sur la figure 2. L’analyse met d’abord en évidence un effet de cycle de vie. A partir des générations nées dans les années 60, la part de ménages déclarant mettre de l’argent de côté tend à augmenter entre le début de la vie adulte et l’âge de 30 ans, où elle atteint généralement un maximum. Elle diminue ensuite entre 30 et 50 ans, période de la vie souvent associée à une hausse des dépenses contraintes et des charges familiales, ainsi qu’à la première accession à la propriété. À partir de la cinquantaine, puis plus nettement après 55 ou 60 ans selon les générations, la proportion de ménages parvenant à mettre de l’argent de côté se stabilise ou repart à la hausse. Seule la génération née dans les années 90 semble voir la proportion d’épargnants se maintenir après 30 ans, une tendance qui pourrait être liée à un accès à la propriété devenu plus sélectif.
À âge égal, les générations récentes épargnent davantage que leurs aînés
Au-delà de l’effet d’âge, l’analyse met en évidence une tendance structurante : à âge comparable, les générations nées à partir des années 60 déclarent plus souvent mettre de l’argent de côté que les générations qui les ont précédées. Ainsi, entre 26 et 30 ans, 49 % des individus nés dans les années 1990 déclarent parvenir à mettre de l’argent de côté, contre 45 % de ceux nés dans les années 1970, 44 % de ceux nés dans les années 1980 et 41 % de ceux nés dans les années 1960 au même âge. De même, entre 56 et 60 ans, seuls 24 % des ménages nés dans les années 1930 déclaraient mettre de l’argent de côté, contre 32 % de ceux nés dans les années 1940, 40 % de ceux nés dans les années 1950 et 42 % de ceux nés dans les années 1960.
Ces générations se distinguent non seulement par un niveau d’épargne plus élevé en début de vie adulte, mais aussi par le maintien de cette situation aux âges plus avancés. Autrement dit, les écarts observés entre générations ne semblent pas se résorber avec l’âge. Ce résultat suggère que les différences de comportements d’épargne ne s’expliquent pas uniquement par les étapes du cycle de vie ou les caractéristiques propres aux générations. Cette tendance a probablement partie liée au fait que, malgré les tensions, le niveau de vie la population a tendance à progresser sur longue période.
Deux générations font exception à la règle : celles nées dans les années 1980 et après 2000
Le niveau d’épargne en début de vie active de la génération née entre 1980 et 1989 apparait en retrait par rapport à celui observé pour les personnes nées dans les années 1970. Cette génération avait entre 19 et 28 ans au moment de la crise des subprimes (2008), qui a pénalisé leur entrée sur le marché du travail sur le plan des perspectives d’emploi et de salaire, expliquant probablement leur moindre capacité à épargner au début de leur vie active. La génération née après 2000, adolescente au moment de la pandémie de 2020, se distingue également par un niveau d’épargne inférieur à la génération précédente. La période de la pandémie a en effet durement touché les plus jeunes que ce soit sur le plan de la santé psychique, ou de l’insertion professionnelle, sans que l’on puisse dire encore s’il y aura un effet cicatrice sur celle-ci.
Figure 2 – Analyse âge-période-cohorte de la part de ménages qui épargnent
Laquelle des affirmations suivantes vous semble décrire le mieux la situation financière de votre foyer ? (Cumul des réponses « Vous arrivez à mettre beaucoup d’argent de côté » et « Vous arrivez à mettre un peu d’argent de côté »)
©Source : Crédoc, à partir des données de l’enquête mensuelle de conjoncture auprès des ménages (Camme) de l’INSEE (années 1990, 1995, 2000, 2005, 2010, 2015, 2019, 2024).
Note de lecture : Avant 25 ans, 47 % des jeunes nés dans les années 90 déclaraient mettre de l’argent de côté. C’est le cas de 42 % des jeunes nés dans les années 2000 au même âge.
La progression des comportements d’épargne au sein des dernières générations peut sembler contre-intuitive au regard des difficultés économiques auxquelles elles sont confrontées. Plusieurs éléments permettent d’expliquer ce décalage.
Tout d’abord, l’indicateur mobilisé dans cette analyse mesure la proportion de ménages déclarant parvenir à mettre de l’argent de côté, et non la part du budget qui est épargnée, ni les montants effectivement épargnés. Or en moyenne, nous l’avons déjà évoqué plus haut, ceux-ci sont beaucoup plus importants chez les plus âgés. En 2022, le taux d’épargne des 18-29 ans s’élevait à 4 % du revenu disponible, contre 11 % pour les 30-39 ans, 10 % pour les 40-49 ans et 15 % pour les 50-64 ans.
3 explications à ce paradoxe apparent entre épargne des jeunes et difficultés économiques
Par ailleurs, une enquête de l'Autorité des marchés financiers montre que les jeunes sont à la fois plus nombreux à épargner et plus nombreux à puiser dans leur épargne. Ainsi, 65 % des moins de 35 ans déclarent avoir retiré de l'argent de leur épargne au cours des douze derniers mois, contre 58 % en moyenne dans la population. Cette plus grande circulation de l'épargne reflète une situation financière plus contrainte, dans laquelle l'épargne sert davantage de réserve mobilisable pour faire face aux dépenses courantes ou à des projets ponctuels. Dans un contexte où les jeunes sont les plus nombreux à avoir des revenus instables, liés à leur situation professionnelle précaire: 60% des 15-24 ans en emploi sont en situation précaire en 2025.
Enfin, la composition sociale de la population des jeunes ménages pourrait également jouer un rôle, dans un contexte où l’accès à l’autonomie résidentielle est plus sélectif qu’auparavant. Dans un foyer avec enfants, même adultes, l’enquête Camme interroge le responsable du ménage, c’est-à-dire un parent. Les jeunes interrogés sont donc ceux qui vivent dans leur propre logement. Or l’accès à un logement autonome est devenu plus tardif au fil des générations. Dès lors, les jeunes observés dans l’enquête pourraient être, en moyenne, davantage dotés en ressources économiques que les jeunes des générations précédentes au même âge, ce qui contribuerait à expliquer leur plus forte propension à déclarer parvenir à épargner.
Épargner plus souvent, mais pas forcément épargner plus : ce qu'il faut retenir
À âge comparable, les générations récentes sont plus nombreuses que les précédentes à déclarer mettre de l'argent de côté. Cette évolution ne peut toutefois pas être interprétée comme le signe d'une plus grande aisance financière, les montants épargnés par les plus jeunes étant relativement faibles. Les générations récentes semblent ainsi se distinguer moins par leur niveau d’épargne que par une diffusion plus large de cette pratique. Dans un contexte d’incertitude économique et de transitions vers l’âge adulte plus longues et plus complexes, la mise de côté de petites sommes leur semble probablement indispensable à la sécurisation de leurs parcours professionnels plus heurtés que les plus âgés et à la préparation de dépenses futures.
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Notes
Epargne et patrimoine financier des ménages – T4 2025, publiée le 20 mai 2026
Epargne placée sur des produits financiers
Crédoc, enquête sur « La culture financière des Français », 2011
Insee, Eclairage, Conjoncture française, Les freins à la désépargne peinent à se desserrer, mars 2026, ndc-mars-2026-ecl-Camme.pdf
Pauvreté selon l’âge et le seuil, données annuelles 1996-2022, INSEE Chiffres clés, 2024 [en ligne].
Croutte P., Millot C., Nedjar Calvet S. (CRÉDOC), Charruault A. (INJEP), 2025, Le logement des jeunes en 2025 : accès, contraintes et aspirations, Résultats du baromètre DJEPVA sur la jeunesse, INJEP Notes & rapports. INJEP
Pauvreté selon l’âge et le seuil, données annuelles 1996-2022, INSEE Chiffres clés, 2024 [en ligne].
En 2013, 73 % des primo-accédants à la propriété avaient entre 30 et 49 ans (INSEE, enquête Logement)
Céline Arnold, Jocelyn Boussard. « Un accès à la propriété en recul depuis la crise de 2008 ». INSEE Références, 21/02/2017 [en ligne]
Les données de l’enquête Camme ne permettent pas de comparer les réponses avant la trentaine. Mais on constate un écart important à cet âge (31-35 ans), et aux suivants entre les générations nées à partir des années 60, et les précédentes.
Selon les données de l’INSEE le niveau de vie médian a progressé de 25% entre 1996 et 2003 Niveau de vie et pauvreté en 2023 - Insee Première - 2063
Mathilde Gaini, Aude Leduc et Augustin Vicard, « Peut-on parler de « générations sacrifiées » ? Entrer sur le marché du travail dans une période de mauvaise conjoncture économique ». INSEE, Economie et statistiques n°462-463. Décembre 2013.
Santé publique France, Santé mentale des enfants et des adolescents : Santé publique France publie de nouveaux travaux, 2 juin 2026 Santé mentale des enfants et des adolescents : Santé publique France publie de nouveaux travaux | Santé publique France
3.7% sont indépendants, 19% en CDD, 4,6% en interim, 30.5% en alternance ou en stage, 2.4% sans contrat ou en contrat inconnu, Une photographie du marché du travail en 2025 − Activité, emploi et chômage en 2025 et en séries longues | Insee