Comment Dunkerque est devenu le laboratoire de l’industrie verte
2015, il y a un peu plus de dix ans ; un autre monde. À l'échelle mondiale, la COP21 catalyse une prise de conscience sur l’importance de décarboner nos modes de vie et nos industries, afin de minimiser le réchauffement de notre planète.
Dunkerque, fenêtre de l’action industrielle dans les territoires…
À Dunkerque, grand port industriel historique français, la réponse est immédiate. Riches d’une mémoire de plusieurs vagues de désindustrialisation et confrontés à une compétitivité déclinante, plusieurs industriels locaux comprennent que l’avenir industriel du Dunkerquois réside dans sa capacité à réussir le virage de la transition. Ils se fédèrent alors pour organiser au niveau local la décarbonation de leurs industries, au moyen notamment de l’électrification de l’industrie lourde.
Rapidement, l’initiative est soutenue par les pouvoirs publics locaux et confortée par des projets d’implantation d’industries vertes, dont la création d’une chaîne de valeur de la batterie pour véhicules électriques.. Forts d’une population locale sensibilisée aux enjeux industriels, élus de tous horizons, pouvoirs publics, industriels, énergéticiens et universités se rassemblent pour porter ce projet de transformation du territoire. Cette ambition est tournée vers un objectif clair : passer du site industriel le plus émetteur de France (20% des émissions industrielles françaises) au premier pôle industriel décarboné.
Certes, le territoire dispose de nombreux atouts structurels : grand port industriel et desserte privilégiée vers les grands ports européens, électricité abondante et décarbonée à proximité (centrale de Gravelines), terrains fonciers disponibles. Pourtant, sa singularité réside surtout dans sa capacité à les mobiliser autour de cet objectif commun, qui se traduit par une coopération exemplaire.
Celle-ci permet aux projets industriels de progresser de façon fluide et rapide.Concrètement, dès 2010, le Grand port maritime anticipe la viabilisation des terrains pour les implantations industrielles. La Préfecture, de son côté, fédère les pouvoirs publics en “mode projet” pour accompagner les industriels dans leurs projets d'implantation . Les collectivités locales sont aussi mobilisées politiquement pour accompagner les investisseurs dans leurs démarches, notamment les recherches de financements publics et privés. Elles engagent parfois elles-mêmes les premières subventions, tremplins à de futurs financements plus importants.
C’est cet important portage industriel et politique au niveau local, coordonné, qui facilite l’alignement des acteurs étatiques puis européens derrière les projets, complétant un alignement de l’ensemble des échelles et des acteurs derrière une ambition de renouveau industriel.
En effet, la mobilisation porte ses fruits et l’implication des acteurs nationaux génère d’importants engagements financiers. À partir de 2023, le plus haut sommet de l’État s’empare de cette ambition de développer la vallée des batteries dans le Dunkerquois. Les projets de construction d’usines de batteries de ProLogium et Verkor sont financés respectivement à hauteur de 1,5 milliard et 569 millions d’euros. Une aide d’État de 850 millions d’euros est également accordée à ArcelorMittal pour son projet de décarbonation via la construction d’un four à arc électrique. Certains projets dunkerquois reçoivent également directement des financements européens (prêts de la Banque Européenne d’Investissement, financement Innovation Fund) mais ils bénéficient surtout d’une dynamique politique favorable et de l’engagement de mesures qui facilitent progressivement la poursuite de ces projets (CISAF, zones d’accélération industrielle de l’Industrial Accelerator Act ).
… qui répond à des enjeux européens de relance de notre souveraineté
Les projets industriels de Dunkerque s’ancrent dans une nouvelle dynamique politique européenne et française parfaitement alignée sur le besoin de renouveau industriel décarboné. À l’enjeu de décarbonation préexistant, raffermi au titre du Green Deal, s’ajoute désormais une priorité nouvelle donnée à l’industrialisation dans un monde où les dépendances industrielles sont transformées en angle d’attaque géopolitique et où la base industrielle européenne est menacée de toute part.
Par la Chine d’abord, et le second choc chinois qui concurrence aujourd’hui des bastions d’excellence industrielle européenne à forte valeur ajoutée. Ce choc, bien plus dangereux que le premier, s’appuie sur un appareil de subvention chinois encore plus puissant et plus raffiné, entraînant de fait une fermeture du marché chinois sur fond de surcapacités massives. Le virage mercantiliste des États-Unis aggrave cette menace, d'autant que Washington instrumentalise les dépendances européennes pour menacer la souveraineté du continent .
Dans ce monde plus menaçant, l’UE, sous l'impulsion notamment de la France, prend conscience des conséquences délétères de la désindustrialisation. Ainsi, après un premier mandat dominé par l’ambition de décarbonation du Pacte Vert, non dénué de premiers accents industrialistes, le second mandat d’Ursula von der Leyen à la tête de la Commission élève la compétitivité industrielle du continent au rang de priorité absolue.
Dès 2024, le Net Zero Industry Act ambitionne de stimuler la demande européenne de technologies propres au moyen d’investissements spécifiques, d’une simplification administrative et d’une première possibilité pour les États membres d’introduire des préférences européennes dans leurs marchés publics et leurs politiques de soutien. L’année suivante, en droite ligne de l’appel de Mario Draghi pour réconcilier les ambitions de compétitivité et de décarbonation de l’UE, la nouvelle Commission publie le Clean Industrial Deal, plan d’action en faveur du renouveau industriel européen alliant simplification normative, soutiens financiers accrus, préférence européenne et protection renforcée. Figure de proue de cette nouvelle stratégie européenne de (re)localisation de certaines chaînes de valeur stratégiques, la proposition d’accélérateur industriel (IAA), actuellement en négociations, introduit des obligations de préférence européenne dans les marchés publics d’industries vertes, assorties de nouveaux assouplissements des démarches administratives. Moins médiatique, la négociation en cours sur le prochain cadre financier pluriannuel de l’UE (2028-2034) devrait aussi concrétiser cette priorité nouvelle qu’est le soutien à l’industrie européenne. Des intentions qui n’en restent pas moins percutées par des chocs exogènes violents, au point de remettre en doute leur effectivité. À l’avant-garde de ces ambitions européennes, Dunkerque l’est aussi pour les risques et les incertitudes associées.
Des réponses au défi de l’ampleur des chocs
Le lancement d’un projet industriel n’est qu’une première étape sur le chemin d’un renouveau, il s’agit ensuite d’en garantir la pérennité. L’expérience vécue sur le terrain des acteurs dunkerquois montre les frictions persistantes entre ambition politique et traduction concrète.
La France produit sa propre électricité décarbonée à 95% et à moindre coût que dans les autres pays européens. À Dunkerque particulièrement, la proximité de la centrale de Gravelines a été pour beaucoup un facteur déterminant dans la décision de s’y installer, la question de l’énergie constituant une des préoccupations majeures, si ce n’est la première, des industriels. En effet, à l’heure où l'électrification est privilégiée pour décarboner les industries, les prix de l’électricité en Europe restent supérieurs à ceux de nombreux pays tiers. Du fait de leur indexation sur les prix du gaz, ils sont marqués par une forte instabilité, qui pèse sur notre compétitivité et surtout sur les décisions d’investissement. Plusieurs mesures ont déjà été mises en place aux niveaux national comme européen - PPA (Power Purchase Agreement, ou Contrat d'achat d'électricité), CfD (Contract for Difference, ou contrat pour la différence) notamment -, mais elles restent limitées, aux plus gros consommateurs, et à court terme. La relance industrielle nécessitera la garantie d’une électricité décarbonée et compétitive, qui passera par un cadre réglementaire stable à long terme en France, et en Europe, et par la réduction de notre dépendance aux marchés de court terme et aux énergies fossiles.
Sur le plan commercial également, l’expérience de Dunkerque montre que les grands déséquilibres dans la balance commerciale ont des conséquences très concrètes : dans le secteur de la batterie, les incertitudes liées à la demande ont conduit certains à renoncer à des projets, face à la concurrence des véhicules électriques chinois à moindre coût. Les industries lourdes font face à la concurrence de produits moins chers, malgré la mise en place du MACF (Mécanisme d'Ajustement Carbone aux Frontières) pour protéger les produits européens. Ces exemples sont symptomatiques de la difficulté de l’Europe à contrer à grande échelle les importations chinoises massives, malgré de nombreux instruments de défense commerciale mais dont l’utilisation reste encore trop parcimonieuse et sans véritable stratégie globale.
Enfin, face à l’accélération des risques géoéconomiques et de nos dépendances extérieures (en termes d’approvisionnement en matières premières et en minéraux critiques, de capacités techniques, etc.), les pouvoirs publics nationaux et européens se réengagent progressivement avec des politiques industrielles spécifiques stratégiques : Net Zero Industry Act en 2024, entrée en vigueur du CISAF en 2025 qui assouplit les règles pour le soutien des États membres aux projets industriels (aide financière, réduction des prix de l’électricité, partenariats public-privé), ou encore la future banque de la décarbonation industrielle. Mais ici aussi ce réengagement des pouvoirs publics directement en soutien des industries n’est pas sans frictions. Les PIIEC (Projet important d'intérêt européen commun, ou Important Project of Common European Interest) illustrent parfaitement ces difficultés de démarrage. Ce cadre dérogatoire au droit européen de la concurrence permet le financement direct par les États membres de capacités industrielles d'intérêt stratégique pour l’ensemble de l’Union, au sein de clusters multi nationaux et à la condition de répondre à l’ambition d’autonomie stratégique de l’Union. Deux PIIEC ont ainsi été créés pour soutenir la chaîne de la valeur de la batterie en 2019 et 2021. Cependant, à Dunkerque, après avoir initialement envisagé d’intégrer ceux-ci du fait de la correspondance parfaite entre l’outil et les ambitions locales, l’ensemble des projets batteries se tourne finalement vers d’autres dispositifs. Critères de sélection stricts (critères d’innovation trop exigeants) et lourdeur des démarches administratives auront eu raison de leurs velléités initiales.
Une mue à finaliser
La route est encore longue, mais l’Europe semble s’être engagée sur la bonne voie : l’IAA consacre le principe de la préférence européenne, permettant de soutenir la demande locale pour les nouvelles industries vertes, et propose la création de zones d’accélération industrielle, qui offrent l’occasion de créer une impulsion nationale pour réappliquer une partie des bonnes pratiques dunkerquoises dans d’autres clusters industriels en France : anticipation de la viabilisation des terrains, soutien aux projets stratégiques, coordination renforcée des autorités impliquées pour faciliter au mieux la mise en œuvre des projets. Le Fonds européen de compétitivité du futur budget pluriannuel de l’UE devrait aussi faciliter et fluidifier l’accès à l’ensemble des financements européens grâce à la fusion de plusieurs fonds et surtout un corpus réglementaire unique, qui s’accompagne de l’ambition de soutenir la décarbonation et l’innovation industrielle en Europe.
L’enjeu reste néanmoins de tenir le rythme derrière les États-Unis et la Chine qui accélèrent. Il faut maintenant que l’Europe assume une stratégie globale, coordonnée et ambitieuse. Le succès de cette stratégie reposera sur l’ampleur des moyens et l’intelligence de leur déploiement. Dunkerque nous montre comment cela doit être construit avec et par les acteurs de terrain.
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La Caisse des Dépôts soutient, via l’Institut pour la recherche, les activités de l’Institut Montaigne. Créé en 2000, ce think tank propose des études et des débats sur les politiques publiques au service de l'intérêt général.
Notes
Le CISAF (Cadre temporaire de crise et de transition rebaptisé Clean Industrial Deal State Aid Framework ou Encadrement des aides d'État pour un pacte industriel propre) est un règlement européen adopté par la Commission européenne le 25 juin 2025