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Comment sortir du tout-voiture dans les territoires ?

Date de publication 08 juin 2026

Temps de lecture 5min

©Otto Blues / Adobe Stock

Liste des auteurs

Une étude du Forum Vies Mobiles vient bousculer l’idée selon laquelle la voiture incarnerait la liberté de se déplacer. Face aux coûts – économique et écologique – du « système voiture », le think tank en mesure les limites et esquisse les contours d’un scénario alternatif remettant en cause la centralité de l’automobile.


Partir travailler le matin, déposer les enfants à l’école, aller faire des courses ou rendre visite à des proches : plus de 18 millions de Français utiliseraient leur voiture chaque matin pour se rendre au travail[1]. Derrière cette statistique se cache une réalité beaucoup plus fragmentée, faite de contraintes, de dépendances et de renoncements. C’est précisément ce qu’interroge l’étude récente du Forum Vies Mobiles [2], intitulée « Système alternatif de mobilité – être libre de se déplacer sans voiture sur tous les territoires ». En analysant ce que les auteurs dénomment le « système voiture [3] », elle met en lumière les coûts économiques et environnementaux de l’automobile, mais aussi les inégalités qu’elle produit pour celles et ceux qui en dépendent.
 

Une liberté sous contrainte

Si près de 80 % des kilomètres parcourus par nos concitoyens le sont en automobile [4], cette domination écrasante masque une réalité plus complexe. Selon l’étude, 12 % des Français se sentent libres de conduire où et quand ils le souhaitent, sans contrainte particulière. « Il y a tout un discours politique sur la liberté automobile, qui n’est pas en phase avec la réalité vécue, observe Tom Dubois, urbaniste et porte-parole du Forum Vies Mobiles. La liberté automobile suppose en réalité de nombreuses conditions : avoir un permis, posséder un véhicule, pouvoir en assumer le coût, être en capacité physique de conduire et disposer d’infrastructures adaptées. Autant de facteurs qui limitent cette liberté supposée. » À ces contraintes s’ajoutent des facteurs plus concrets encore : l’étalement urbain, la spécialisation fonctionnelle des territoires – qui dissocie lieux d’habitat, d’emploi et de services – et la structuration des réseaux autour de la route. Autant d’éléments qui ne relèvent pas de choix individuels et qui rendent la voiture moins choisie que subie.

L’étude met notamment en lumière une catégorie de population souvent invisibilisée : les « éconduits » du système automobile. En France, près d’un tiers de la population ne peut pas conduire : enfants, personnes âgées, personnes en situation de handicap et adultes sans permis. « Le système automobile produit ses propres exclus non pas à la marge, mais de manière structurelle », analyse Tom Dubois. Dans un système largement organisé autour de l’automobile, ces publics qui, comme tout un chacun, « aspirent à être autonomes dans leurs déplacements et ne pas dépendre de quelqu’un d’autre », ainsi que le rappelle l’urbaniste, dépendent d’un proche pour se déplacer. Une dépendance particulièrement marquée dans les territoires ruraux et périurbains, où l’offre de transports reste souvent limitée et les alternatives crédibles pour les déplacements du quotidien sont rares. L’étude du Forum Vies Mobiles souligne, par ailleurs, que, hors des grandes métropoles et de quelques centres urbains, se passer de la voiture s’avère tout particulièrement difficile pour les femmes qui ont plus de difficulté à accéder au permis de conduire que les hommes [5] et dépendent souvent de la voiture de leur conjoint ou des personnes de leur entourage.
Mais cette dépendance ne concerne pas uniquement les non-conducteurs. Même parmi les titulaires du permis, beaucoup déclarent renoncer régulièrement à prendre le volant. Or, ces renoncements ne sont pas sans conséquences : « Dans un système dominé par la voiture, quand on renonce à conduire, nous n’avons pas toujours d’alternative, alerte Tom Dubois. Cela peut vouloir dire renoncer à voir des amis, à pratiquer un sport ou, pire, à se soigner. »

Un modèle très coûteux

Au-delà des inégalités sociales que le système automobile produit, il représente un coût collectif considérable, « qui n’avait pas été chiffré jusqu’à présent », note l’urbaniste. En additionnant les dépenses des ménages, celles des collectivités et les externalités négatives – pollutions, accidents, congestion ou bruit – Florent Laroche, économiste des transports, estime le coût global du « système voiture » à environ 305 milliards d’euros par an [6], soit près de 10 % du PIB national. Et Forum Vies Mobiles de préciser : « On investit presque autant pour le “système voiture” que dans l’éducation par élève. » En plus d’être économique, la question est aussi environnementale. 

Si les politiques publiques s’orientent aujourd’hui vers l’électrification du parc automobile, les chercheurs soulignent que cette solution ne permettra pas de résoudre les limites structurelles du modèle : « Le problème n’est pas seulement le moteur, rappelle Tom Dubois. C’est le système lui-même. »

Une alternative possible, mais politique

Face à ce constat, le Forum Vies Mobiles a tenté de répondre à une hypothèse simple : peut-on organiser les déplacements autrement ? Pour y répondre, les chercheurs ont élaboré un modèle alternatif capable d’assurer la liberté de déplacement sans dépendre exclusivement de la voiture. L’un des principes centraux de ce scénario consiste à réutiliser au maximum les infrastructures existantes. 
La France dispose d’un réseau routier très dense qui pourrait être partiellement réaffecté aux transports collectifs et aux modes actifs.


Figure 1 ; Le réseau complet du Loiret, entre les réseaux actifs, le ferroviaire cadencé et celui des cars et bus cadencés.

©Étude Système alternatif de mobilité, Forum Vies Mobiles, septembre 2025

Selon l’étude, environ 20 % du réseau routier départemental et communal devrait être libéré de l’usage automobile afin d’accueillir des pistes cyclables et des voies dédiées aux transports collectifs cadencés. « Il faut penser les mobilités comme un système, insiste le porte-parole. Si on veut bousculer la place de la voiture, ce n’est pas suffisant de développer un réseau cyclable sans renforcer les transports collectifs ».

Le système serait alors organisé à l’échelle des départements, considérés comme un niveau pertinent pour structurer les mobilités quotidiennes et toucher le plus de population possible. Pour en tester la faisabilité, les chercheurs ont travaillé avec deux bureaux d’études sur sept départements représentatifs de la diversité territoriale française – ruraux, intermédiaires et métropolisés –, avant d’extrapoler leurs résultats à l’échelle nationale. Les auteurs en tirent une conclusion ambitieuse : un tel système pourrait fonctionner pour environ 60 milliards d’euros par an, soit cinq fois moins que le coût actuel du « système voiture ». Au passage, les bénéfices environnementaux seraient considérables avec une réduction des émissions de CO2 comprise entre 70 % et 90 %. Mais l’enjeu est aussi et surtout social : « La voiture peut être, aujourd’hui, une solution pour une partie de la population, nuance Tom Dubois. Mais la présenter comme la solution universelle est un mirage. »
Pourquoi un tel système n’a-t-il pas déjà été mis en place, ni même envisagé ? Pour Tom Dubois, la réponse est avant tout politique. Les infrastructures existent en grande partie, les technologies sont disponibles et les coûts apparaissent soutenables. Mais transformer les mobilités suppose aussi de réduire la place de la voiture dans l’espace public – une décision que les responsables politiques hésitent à assumer. « Nous montrons qu’un système alternatif est possible, conclut l’urbaniste. Il peut prendre en charge les déplacements actuels et même ceux des personnes qui y renoncent aujourd’hui. Mais sans volonté politique forte, cela restera une simple étude. » Car, au fond, la question posée dépasse celle des transports : « Elle touche à l’organisation même des territoires et à nos modes de vie. » Autrement dit, à ce que signifie réellement être libre de se déplacer.

Pour aller plus loin :

©Revue Urbanisme

Mai - juin 2026 L'automobile

  • Michelin à Clermont-Ferrand : quand l'industrie dessine la ville
  • Dunkerque, la batterie de l'Europe
  • Déploiement de la voiture électrique : à quelles conditions ?
  • Zones à faibles émissions : leçon d'un fiasco politique
  • Oslo, laboratoire de la voiture autonome
  • Comment sortir du tout-voiture dans nos territoires 
     

À lire également dans ce numéro :
L’Invité : Mathieu Flonneau, historien

Notes

[1]Chiffre issu du calcul entre le nombre d’actifs multiplié par la part modale de voiture sur les trajets pendulaires : 25 millions et 75 % de part modale = 18 millions.
[2]https://forumviesmobiles.org/recherches/16425/systeme-alternatif-de-mobilite
[3]Notion développée par Gabriel Dupuy, dans La Dépendance automobile (Economica Anthropos), 1999.
[4]Ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires, 2019.
[5]« Les femmes représentent 53 % des candidats au permis B, mais seulement 49 % des permis B délivrés en 2014, avec un différentiel de réussite de près de 10 points entre les deux sexes : 64 % de taux de réussite chez les hommes contre 54 % de taux de réussite chez les femmes à l’épreuve pratique du permis B. Cet écart de réussite s’amenuise toutefois : il était de 11,6 points en 2009. » Source : Rapport final « Différence de sexe dans la réussite au permis de conduire : des paradoxes constatés vers les explications », Ifsttar, novembre 2016.
[6]Chiffre de 2023.