Décarboner pour retrouver une autonomie stratégique européenne
La transition énergétique est souvent abordée à partir de l’enjeu climatique. Matthieu Auzanneau propose d’y ajouter une lecture géopolitique : pour l’Europe, sortir des énergies fossiles, c’est aussi réduire une vulnérabilité stratégique majeure. Il défend l’idée d’une « stratégie du faible » : construire l’autonomie européenne à partir de ressources énergétiques bas-carbone limitées, mais maîtrisables.
Pourquoi dites-vous que la décarbonation est aussi une stratégie de souveraineté ?
Parce que l’Europe fait face à une double contrainte. La première est climatique : nous devons réduire fortement nos émissions de gaz à effet de serre. C’est la contrainte aval. Mais il existe aussi une contrainte amont : l’accès au pétrole et au gaz devient plus incertain, plus conflictuel, plus soumis aux rapports de force entre puissances. La décarbonation ne répond donc pas seulement à un impératif environnemental. Elle permet aussi de réduire notre exposition à des dépendances fossiles qui fragilisent notre économie, notre industrie et notre capacité d’action. C’est ce qu’au Shift Project nous appelons la double contrainte carbone : le climat d’un côté, l’accès aux ressources fossiles de l’autre. L’Europe ne peut pas regarder seulement la question des émissions. Elle doit aussi voir les conditions physiques de sa puissance. Pas de puissance économique, industrielle ou géopolitique sans accès maîtrisé à l’énergie.
Le rapport Draghi a beaucoup insisté sur le handicap énergétique européen. Que manque-t-il selon vous dans ce diagnostic ?
Le rapport Draghi pointe très justement l’écart de compétitivité énergétique entre l’Europe et ses concurrents, notamment les États-Unis et la Chine. Mais il faut aller jusqu’à la cause profonde de cette faiblesse : l’Europe dispose de peu de ressources fossiles sur son territoire, et sa principale source régionale, la mer du Nord, est entrée en déclin.
©The Shift project, based on November 2022 Rystad Energy data
La production de pétrole et de gaz de la mer du Nord a atteint son maximum au début des années 2000. La production de gaz y est aujourd’hui très inférieure à son pic de 2004. Ce n’est pas d’abord un problème de technologie, de contrats ou de marché. C’est un phénomène géologique : les gisements vieillissent, leur production décline. Ce tarissement a fragilisé progressivement la position européenne. Entre 2014, année de l’annexion de la Crimée, et 2021, veille de l’invasion de l’Ukraine, la production domestique de gaz de l’Union européenne a fortement diminué, tandis que la demande augmentait. L’écart a été comblé en grande partie par le gaz russe. La guerre en Ukraine n’a donc pas créé notre vulnérabilité, elle l’a révélée.
La géopolitique de l’énergie reste donc centrale ?
Elle est centrale parce que l’énergie est au fondement de la puissance. Depuis plus d’un siècle, le pétrole et le gaz structurent les rapports de force internationaux. Le Moyen-Orient, la Russie, les États-Unis, les grandes routes d’approvisionnement, les gazoducs ou le gaz naturel liquéfié ne sont pas seulement des sujets techniques, ce sont des sujets de puissance. L’Europe a longtemps cru qu’elle pouvait compenser sa faiblesse en ressources par l’ouverture des marchés, la diversification contractuelle et l’achat d’énergie à l’extérieur. Cette stratégie atteint ses limites. Elle nous expose aux décisions de producteurs, aux tensions militaires, aux chocs de prix et aux pressions diplomatiques. L’objectif n’est pas de prétendre à une indépendance absolue. Ce serait illusoire. L’enjeu est plutôt de distinguer les dépendances acceptables, les dépendances temporaires et les dépendances vitales dont il faut impérativement réduire le poids. Dans ce cadre, la sortie des énergies fossiles devient un outil de souveraineté.
Certains objectent que la transition bas-carbone crée elle aussi de nouvelles dépendances, notamment aux métaux et aux équipements. Que leur répondez-vous ?
C’est vrai, et il ne faut surtout pas l’ignorer. La transition bas-carbone suppose des métaux, des batteries, des équipements électriques, des panneaux solaires, des composants, des compétences industrielles. Mais toutes les dépendances ne se valent pas. L’enjeu n’est pas de nier les dépendances, mais de les hiérarchiser.
Le pétrole et le gaz sont des flux. Il faut les importer en permanence, en grandes quantités, et les stocks ne couvrent que des durées limitées. Une rupture d’approvisionnement produit rapidement des effets économiques et sociaux majeurs. À l’inverse, une éolienne, un panneau solaire, un réseau de chaleur, une infrastructure électrique ou un équipement de géothermie produisent pendant de nombreuses années une fois installés. La dépendance ne disparaît pas, mais elle change de nature. Elle devient davantage liée aux équipements, aux matériaux, aux capacités industrielles et aux compétences. Une fois installé, un panneau solaire importé peut produire de l’électricité pendant plus de vingt ans : c’est plus qu’assez pour relocaliser en grande partie sa chaine de production.
Le nucléaire relève également d’une logique différente des fossiles : les stocks d’uranium disponibles aujourd’hui en France permettent d’alimenter les réacteurs pendant des années.
Vous insistez aussi sur l’énergie grise. Pourquoi est-ce important ?
Parce que notre vulnérabilité énergétique ne se limite pas à l’énergie que nous consommons directement. Elle se retrouve aussi dans l’énergie incorporée dans les biens et services que nous importons. Nous importons de l’énergie sous forme de pétrole et de gaz, mais aussi sous forme de produits manufacturés dont la fabrication a mobilisé de l’énergie ailleurs. Les travaux récents du Shift Project[1] montrent qu’en tenant compte de cette énergie incorporée, l’exposition européenne apparaît encore plus large. Selon les données mobilisées, 65 % de l’énergie nécessaire au fonctionnement de l’économie de l’Union européenne et de sa population est produite hors du continent européen. Mais ce diagnostic ouvre aussi une marge d’action. 77 % de l’énergie nécessaire au fonctionnement de l’économie européenne et de sa population est consommée dans l’Union européenne. Cela signifie que l’Europe dispose encore d’un levier considérable sur ses usages, ses infrastructures, ses transformations industrielles et ses choix de consommation. Décarboner ce qui est consommé, transformé et organisé en Europe constitue donc un levier central d’autonomie stratégique.
Vous parlez d’une “stratégie du faible”. Que recouvre cette expression ?
L’Europe importe la quasi-totalité de ses besoins en pétrole et en gaz fossile. Elle doit raisonner à partir des limites de sa puissance énergétique : ses sources d’énergie domestiques se trouvent être à la fois contraintes et largement décarbonées. La stratégie du faible, c’est s’adapter à ces limites. Le principe est celui d’une efficacité et sobriété systémiques, couplant des politiques industrielles ciblées (électrification, chaleur renouvelable, développement d’industries stratégiques bas-carbone pour l’acier, les engrais, le recyclage, etc.) et des politiques de la demande fondées sur un principe de priorisation des usages au nom de l’intérêt général. Efficacité et sobriété systémiques constituent l’antidote à la vassalisation et au rationnement.
Cette stratégie suppose-t-elle une forme de planification ?
Oui, nécessairement. La souveraineté énergétique ne se décrète pas. L’Europe ne pourra pas tout produire seule, ni tout relocaliser. Elle devra nouer des accords stratégiques pour certains matériaux, certains équipements, certaines ressources. Mais ces interdépendances doivent être pensées depuis une doctrine claire : utiliser la force de notre marché pour sécuriser les ressources réellement critiques, tout en reconstruisant progressivement nos capacités propres lorsque cela est possible. Cela implique aussi de reconnaître que toutes les politiques de décarbonation ne se valent pas. Certaines réduisent effectivement nos dépendances ; d’autres peuvent en créer de nouvelles si elles ne sont pas accompagnées par une stratégie industrielle et matérielle. Décarboner, ce n’est donc pas seulement remplacer une énergie par une autre. C’est repenser l’organisation matérielle de nos économies.
Quel rôle peut jouer l’Europe dans cette transformation ?
La première grande région du monde qui parviendra à construire une économie post-fossile robuste disposera d’un avantage historique. Elle montrera que la transition climatique n’est pas seulement une contrainte, mais une capacité nouvelle de puissance et de résilience. Pour l’Europe, l’alternative est claire. Soit elle continue de subir l’érosion de sa base énergétique fossile et les rapports de force qui en résultent. Soit elle fait de la décarbonation le cœur d’une stratégie d’autonomie, en assumant ses contraintes et en organisant collectivement ses choix. La transition énergétique n’est donc pas seulement une obligation environnementale. Elle est une stratégie de liberté. Décarboner, c’est réduire notre exposition aux chocs, restaurer une capacité d’action industrielle et politique, et préparer les conditions d’une souveraineté européenne qui, de gré ou de force, est vouée à dépasser l’ère de l’énergie fossile abondante et bon marché.
©Matthieu Auzanneau
Cette interview a été réalisée dans le cadre du séminaire « La souveraineté, levier de relance de la transition écologique », organisé le 21 mai 2026 par le Comité 21 . La conférence est l’une des six dédiées aux enjeux de souveraineté mises en place en 2025 et 2026 par la Caisse des Dépôts et plusieurs partenaires think tanks, dont le Comité 21.
[1]La souveraineté par la décarbonation : voie nécessaire pour la France et l’Europe, 2025, https://theshiftproject.org/publications/souverainete-decarbonation-france-exposition-energie/