Blog Regard(s) d'expert(s)

Décider dans l'incertitude : repenser l'ingénierie territoriale

Date de publication 22 juin 2026

Temps de lecture 3min

©mots-clés

Liste des auteurs

Comment décider quand les repères de demain ne ressemblent plus à ceux d'hier ? Les collectivités territoriales sont de plus en plus confrontées à des équations à plusieurs inconnues où la méthode classique de l'ingénierie, diagnostiquer puis planifier puis exécuter, montre ses limites. Face à des systèmes aussi mouvants, la solution technique la plus rigoureuse peut, si elle est mal calibrée, fragiliser davantage le projet qu'elle entendait sécuriser.

Olivier Erard, ingénieur hydrologue, et Laurence Roux, responsable du service d'ingénierie territoriale à la Banque des Territoires, proposent une autre manière de faire. Plutôt que d'opposer données scientifiques et savoirs de terrain, ils plaident pour leur croisement systématique dès la phase de diagnostic, une façon de construire une réalité partagée entre acteurs avant même de poser les premières hypothèses de projet. Au cœur de leur approche, une notion qui peut surprendre : le renoncement. Loin d'être un aveu d'impuissance, il s'agit d'accepter qu'un modèle a atteint ses limites pour ouvrir un nouveau champ d'exploration, un changement de posture qui devient, paradoxalement, un outil de coopération. Cette logique se prolonge dans l'idée d'« ambidextrie » : maintenir l'existant sans l'alourdir, tout en se donnant une marge d'expérimentation où peuvent émerger de nouveaux critères de décision. Proximité de terrain, temps long et gouvernance repensée : les deux experts détaillent les leviers qui permettent d'avancer avec sérénité dans l'incertitude, à l'appui de deux exemples concrets , Métabief et Caen-la-Mer, où ce choix a ouvert de nouvelles trajectoires. 

Quelle est la plus-value de l’ingénierie territoriale ? 

Olivier Erard - L’ingénierie classique suit un enchaînement linéaire : diagnostic, plan d’action, mise en œuvre. Or les territoires font face à des systèmes complexes, traversés par des incertitudes climatiques, économiques et sociales. Chercher des solutions techniques à des problèmes mal posés peut aggraver les vulnérabilités. 

Laurence Roux - L’ingénierie territoriale a vocation à accompagner les prises de décision et favoriser la structuration des projets : apports d’expertise, de méthodologies et de retours d’expérience nourrissent l’impulsion de nouvelles dynamiques d’accompagnement pour peu à peu passer à l’échelle. L’enjeu est d’être auprès des acteurs territoriaux dans la durée, pour comprendre la dynamique de leurs territoires et intégrer pleinement les enjeux auxquels ils sont confrontés, afin de travailler à la robustesse des projets, alors même que le contexte est incertain. 

Concrètement, qu’est-ce que cela implique ?  

O. E. - Cela suppose de retravailler la construction du diagnostic. J’accorde autant d’importance aux données scientifiques qu’aux savoirs des acteurs de terrain. Ce croisement crée une réalité partagée et engage les parties prenantes dès l’amont. J’utilise par exemple la carte holistique, un « objet frontière » pour aborder des sujets sensibles (eau, pastoralisme, biodiversité) sans les réduire à un angle technique. 

L. R. - L'ingénierie territoriale doit permettre d’objectiver le réalisme des hypothèses des projets : sont-elles actualisées, leurs projections sont-elles probables alors même que les conditions climatiques, démographiques peuvent avoir un impact direct sur la solidité des projets. Cela implique de renouveler les cadres d’analyses, les données socles et de faire évoluer les questionnements. Cela nécessite également d’être patient, car, en fonction de la maturité des thématiques et des projets, le passage à l’action après une ingénierie peut être long : 3 ans minimum en moyenne. 

Vous parlez aussi de «renoncement». En quoi est-ce un outil de coopération ? 

O. E. - Renoncer n’est pas se résigner. C’est accepter qu’un modèle arrive à ses limites pour ouvrir un champ d’exploration. Dans un processus coopératif, ce moment oblige à clarifier ce à quoi l’on tient vraiment et à redéployer les moyens. 

L. R. - Le renoncement, c’est considérer en premier lieu la nécessité de penser autrement pour faire projet. C’est constater que les hypothèses et les réalités actuelles et projetées ne permettent objectivement pas de construire des solutions robustes. Cela doit amener les acteurs à se requestionner sur les besoins et la façon dont ils souhaitent y répondre, mais aussi à quelle échelle et souvent avec une gouvernance revisitée avec des coopérations nouvelles notamment entre territoires.

Quels sont les leviers clés pour les décideurs ? 

O. E. - Introduire une «ambidextrie» : maintenir l’existant sans l’alourdir, tout en autorisant une marge exploratoire. Le rôle de l’ingénierie devient celui d’un passeur : faire évoluer les critères de décision et construire un cadre où l’expérimentation est légitime. 


L. R. - Le premier levier, c'est la proximité. Nos 16 directions régionales connaissent les réalités des territoires, leurs acteurs, leurs dynamiques. Le deuxième levier, c’est la durée. L'ingénierie territoriale n'a de sens que si elle s'inscrit dans la continuité pour anticiper, qualifier les enjeux et sécuriser les décisions. Enfin, un enjeu majeur dans la capacité à faire projet est la gouvernance : les acteurs en présence, les conditions de développement du projet sont-elles réunies pour que le projet fasse sens et dans la durée sur le territoire concerné ? 

Avez-vous un retour d’expérience à nous partager ? 

O. E. - Métabief, station confrontée au déclin de l’enneigement, a choisi de ne pas s’engager dans le « tout-ski ». Ce renoncement a été un tournant. L’équipe a croisé données scientifiques et savoirs locaux, identifié de nouvelles capacités, et progressivement réorienté son modèle touristique vers plus de diversification. Coopérer n’a pas consisté à ajouter un projet mais à transformer la manière de décider ensemble. 


L. R. - Caen-la-Mer a pris la décision de ne pas construire en considérant la montée du niveau de la mer et les risques de submersion à anticiper. Cela implique de repenser l'échelle de décision, de repenser le projet dans son ensemble, d’identifier des partenaires, de mobiliser des financements adaptés sur le long terme. C’est dans ce sens qu’un nouveau PPA (Projet Partenarial d’Aménagement) est en cours de lancement, dont la Banque des Territoires sera partenaire. Notre rôle à la Banque des Territoires, c'est d'accompagner ces décisions dans des contextes difficiles ou des décisions sont à prendre malgré l’incertitude. C’est là que l'ingénierie territoriale prend toute sa valeur.

Pour aller plus loin :

©Pierre Mérimée

Cet article est extrait de Territoires en mutation - Coopérer, innover, transformer, le nouveau mook publié par l'Institut pour la recherche de la Caisse des Dépôts conçu pour penser autrement l'action territoriale dans un contexte d'incertitude, et explorer notamment les nouvelles formes de coopération. Il est le fruit d'une démarche singulière : il s'appuie sur des recherches conduites ou cofinancées par l'Institut pour la recherche, menées avec des universités, des laboratoires et des think tanks, et enrichies par les prises de parole de dirigeants du groupe Caisse des Dépôts, d'élus et d'opérationnels qui mettent ces travaux à l'épreuve du terrain.