Désurbaniser, composer avec les héritages : la renaturation à l’épreuve des enjeux de justice à la Bouillie - Blois
Sur les bords de Loire, à Blois, un quartier populaire a été démoli pour laisser place à un parc naturel urbain. L'opération de désurbanisation de la Bouillie est présentée comme un modèle de renaturation préventive face au risque d'inondation. Mais derrière l'ambition écologique, qu’advient-il des habitants déplacés, des usages populaires, des mémoires du lieu ?
La Bouillie : d’un quartier populaire à un territoire renaturé
Sur les bords de la Loire, les espaces portent des histoires complexes, marquées par les relations intimes entre sociétés humaines et milieux fluviaux. Ces « territoires hydrosociaux 1 sont le fruit d’interactions historiques et continues entre dynamiques naturelles — crues, sols, hydrologie — et choix d’aménagement humains.
Figure 1 : La Bouillie, avant la désurbanisation
©Agglomération de Blois, utilisé et issu du site de l'Agence Chorème.
La « Bouillie », zone inondable au sud de Blois, première expérience de désurbanisation préventive en bords de fleuve en France, et aujourd’hui au cœur d’un ambitieux projet de renaturation, en est une illustration saisissante. Les bouleversements que ces transformations foncières induisent, ainsi que les luttes et les conflits qu’elles provoquent permettent de questionner les effets sociaux de ces politiques.
Longtemps préservée de l'urbanisation du fait de sa fonction de zone d'expansion de crues, elle a vu cette interdiction de bâtir progressivement levée au cours du XXe siècle, pour devenir un quartier habité. La Bouillie a été un territoire « suspendu », un quartier d’habitat populaire, marqué par le relatif faible coût d’accès au foncier qu’il offre malgré sa centralité dans l’espace urbain blésois : les habitants du quartier du Glacis et de la Fouleraie sont à moins de 20 minutes à pied du centre historique.
Les logements étaient majoritairement ouvriers, auto-construits, ou constitués d'habitats légers — principalement des caravanes. Ils étaient tacitement tolérés par les acteurs institutionnels locaux, sous la pression des besoins en logements et politique d’urbanisation peu attentive aux risques. Le territoire, aux confins du faubourg de Vienne, lui-même considéré comme un quartier populaire « à part » dans l’imaginaire blésois.
En 2003, on dénombrait 400 résidents et 20 entreprises sur le site (Rode, 2017a). De nombreux Voyageurs2 se sédentarisent également dans le déversoir à partir de l’après-guerre, majoritairement sur le lieu-dit de La Boire.
Pour ses habitants, la Bouillie n'était pas simplement un lieu de résidence : c'était un espace d'ancrage, caractérisé par une forte valeur affective, systématiquement abordée lors des entretiens réalisés avec les anciens habitants . « Notre maison, nous l'avons tellement restaurée, qu'elle est faite comme nous l'avons souhaité, ceci au prix d'efforts et de privations multiples », témoignait un ancien habitant. (Archives personnelles d’anciens habitants mobilisés, octobre 2003).
La démolition de ce quartier, aussi justifiée soit-elle par le risque d'inondation, a constitué pour beaucoup une rupture profonde.
Renaturer pour quoi, pour qui ? Les ambitions multiples du projet
La prise en compte réglementaire des risques d'inondation au tournant des années 2000 marque un revirement local important. Elle met fin à ces décennies d’urbanisation progressive. La restauration des zones d’expansion de crues devient notamment un enjeu majeur de prévention des risques d’inondation3. En 2003, la création d'une Zone d'Aménagement Différée (ZAD) entérine la forte volonté politique locale de voir aboutir la déconstruction des quartiers. C'est la première opération de désurbanisation préventive en bords de fleuve conduite en France.
La valorisation des espaces libérés pour laisser place à une politique de renaturation s'est construite de façon itérative, en conciliant enjeux écologiques, idéels, stratégiques et financiers. Les espaces désurbanisés, proche du centre-ville permettent de répondre aux enjeux de gestion du risque d’inondation, de développer des espaces dédiés aux loisirs, à la contemplation et à la préservation de la biodiversité4 sur des territoires à fortes aménités environnementales. Des usages agricoles dans un esprit permaculturel s’y développent également, garantissant aussi la préservation des habitats écologiques du site.
Cet espace, destiné à devenir un « Parc Agricole Naturel Urbain » pour les habitants comme pour les touristes devient le support d’un nouveau projet métropolitain. Rebaptisé dans la presse locale « Central Park du Val de Loire » par le président de l'agglomération5, il incarne un espace du « ménagement », une transformation paradigmatique de faire et penser la ville. Il est appuyé par une politique participative lancée en 2021 pour favoriser une « appropriation pour tous les usages » du territoire, et affiner les fonctions et usages associés à la Bouillie.
Dans un contexte budgétaire contraint, et pour parvenir à déployer cette logique participative, les acteurs associatifs et les porteurs de projets agricoles deviennent alors des acteurs essentiels de l’endossement du projet de territoire.
Par les activités qu’ils y déploient, ils incarnent le territoire et ont aussi une fonction sécuritaire et performative. Par leur présence, dont l’inscription dans les lieux parvient à s’opérer rapidement, ils préviennent les occupations spontanées et interlopes non désirées et contribuent à transformer l'image du lieu.
"Quand quelque chose est laid, ça entraîne du laid ; quand c'est beau, ça entraîne du beau."
Cette citation a été prononcée par un acteur politique local lors d’une conférence préalable au lancement des dispositifs participatifs, en avril 2021.
Quand la « reconquête » écologique oublie ceux qui habitaient là
La désurbanisation de la Bouillie, présentée comme une mise en sécurité des personnes vivant historiquement dans le déversoir, a aussi fonctionné comme une opération de « démarginalisation » spatiale. L'inondabilité du site en avait fait un espace de concentration de formes de marginalité sociale ; le réaménagement vise à en effacer les traces, à démonétiser les usages cachés ou désapprouvés qui ne correspondent plus aux nouvelles fonctions projetées sur l’espace. Ces politiques ciblent notamment les Voyageurs sédentarisés à la Bouillie, dont les usages de l’espace sont délégitimés.
"Derrière la mise en récit d’une réconciliation écologique, il s’agit surtout de corriger une ‘erreur’ historique d’urbanisation — et, ce faisant, de démonétiser les usages populaires d’un territoire."
Les dispositifs participatifs mis en place depuis 2021 sont ouverts à tous, mais ils ne sont pas saisis par les anciens habitants, éloignés du numérique, dispersés, décédés, ou simplement réticents à s'impliquer dans la transformation d'un espace qu'ils avaient fortement investi affectivement. La projection vers de nouveaux futurs opère surtout une réappropriation par de nouveaux publics, plus qu'une reconnaissance des souhaits de ceux qui y ont vécu.
Figure 2 : Invitation à participer aux ateliers participatifs de la Bouillie
©Jérôme Cardinal, 2021
Ce que les acteurs institutionnels présentent comme une « libération » ou une « reconquête » de l'espace est vécu violemment par de nombreux habitants. Beaucoup d’entre eux demeurent encore sur le territoire : les prémices de ces figurations de l’après sont ébauchées et discutées avant que de nombreux habitants ne soient partis. Parmi eux, plusieurs familles de Voyageurs qui y sont sédentarisés y demeurent encore et dénoncent des propositions de relogement éloignés de leurs conditions de vie à la Bouillie.
L'entre-deux, entre démolition et réaménagement, a souvent été marqué par un abandon symbolique par les pouvoirs politiques locaux doublant l'abandon physique : décharges sauvages, trafics, occupations spontanées. Plusieurs résidents, anciens comme actuels, décrivent cette période comme une mise en ruine délibérée de leur territoire.
Vers une renaturation socialement juste : quelques conditions
Les projets de renaturation comme celui de la Bouillie sont de véritables laboratoires où s'inventent de nouveaux rapports à la nature en ville. Mais ils révèlent aussi les limites de ces ambitions lorsqu'elles ne s'accompagnent pas d'une attention soutenue aux héritages sociaux des territoires transformés.
Derrière ces promesses de renouveau, les inégalités anciennes et nouvelles continuent de façonner les trajectoires de ces territoires hydrosociaux. Comprendre ces dynamiques permet alors d’intégrer les enjeux qui entourent ces transformations nécessaires dans une transition juste.
Trois conditions semblent déterminantes pour tendre vers une renaturation plus juste. Premièrement, anticiper et accompagner les déplacements bien en amont : le relogement des habitants, et en particulier des populations les plus vulnérables doit faire l'objet d'une attention spécifique -symbolique et financière-, au plus proche des besoins individuels et collectifs formulés par les habitants, ainsi que d'un suivi longitudinal, sans attendre l'ouverture des chantiers.
Deuxièmement, distinguer participation et substitution : les dispositifs participatifs ne peuvent pas remplacer une concertation avec les habitants passés et présents ; ils nécessitent aussi des formats adaptés aux personnes éloignées des outils numériques ou institutionnels.
Troisièmement, prendre au sérieux la mémoire du lieu : des formes de reconnaissance symbolique des usages passés, qu'il s'agisse de traces paysagères, d'archives participatives ou de récits intégrés au projet, contribuent à éviter que la renaturation ne soit vécue comme un effacement.
À l'heure où de nombreuses collectivités engagent des opérations similaires (en zone inondable, en friche industrielle, ou dans le cadre des objectifs ZAN), la Bouillie offre un cas d'étude précieux pour mettre la justice sociale au cœur de ces transformations nécessaires.
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Notes et références :
Boelens, Rutgerd, Jeroen Vos, Erik Hoogesteger, Fabiola Benavides, Rocío Chicon, and Margreet Zwarteveen. 2016. « Water-Grabbing and the Politics of an Emerging Right to Water ». Water International 41 (1): 1–20. https://doi.org/10.1080/02508060.2016.1134898.
Le nom « Voyageurs » vise à s’éloigner de l’appellation « Gens du Voyage » qui fait référence à une catégorie administrative utilisée par l’État français, et correspond à une identification plus couramment usitée par les Voyageurs eux-mêmes.
Guerrin, Joana. 2014. « Une inondation négociée ? Politisation d’un risque naturel sur le Rhône ». http://www.theses.fr/2014MON10046/document.
Fournier, Marie, et Mathieu Bonnefond. 2019. « Les zones d’expansion des crues dans le projet urbain : comment gouverner la multifonctionnalité de ces zones humides aux franges des villes ? Le cas de l’île Saint-Aubin (Angers) ». Sud-Ouest européen, no 47. Mis en ligne le 10 octobre 2019. Consulté le 1 mai 2025. http://journals.openedition.org/soe/5265. https://doi.org/10.4000/soe.5265.
Nous reprenons ici l’expression du Président de l’Agglomération dans la presse : « Agglopolys : Vers une nouvelle Bouillie, vous pouvez donner votre avis », le Petit Solognot, 17 février 2021.