Blog Regard(s) d'expert(s)

Effort de défense français et européen : quels enjeux industriels et territoriaux ?

©Adobe Stock - Généré à l'aide de l'IA

Liste des auteurs

Dans un contexte de fortes tensions géopolitiques et près des années de sous-investissements dans le secteur de la défense, l’Europe et les Etats européens se remobilisent pour mieux soutenir leur souveraineté et leur autonomie stratégique. L’industrie européenne s’inscrit dans cette dynamique, grâce aux acteurs historiques de la BITD et aux nouveaux entrants très dynamiques au contact des zones de conflit actuels, notamment en Ukraine. Le développement d’une industrie et d’infrastructures européennes duales est une des réponses aux besoins du secteur et aux impératifs de sécurité du Continent ; mais pour financer ce développement, une implication accrue des acteurs financiers traditionnels s’avère également nécessaire.

Des dynamiques européennes dans lesquelles s’inscrire

L'Union européenne ne se limite plus au financement de la recherche en matière de défense, mais construit depuis 2022 une véritable politique d'investissement couvrant l'ensemble de la chaîne de valeur, de l'innovation à la production industrielle et jusqu'à l'acquisition des capacités par les États membres. L'articulation entre le Fonds européen de défense (innovation et technologies critiques), EDIP (renforcement des capacités industrielles), et SAFE (150 Md€ de prêts aux Etats membres destinés à accélérer les commandes conjointes) crée une visibilité inédite sur la demande future adressée aux industriels européens.

S'appuyant sur des financements publics de long terme et des engagements croissants des États européens en faveur de la réindustrialisation de la défense, cette dynamique a pour objectif de faciliter les investissements dans les infrastructures industrielles, les chaînes d'approvisionnement stratégiques, les composants critiques, les technologies duales (cybersécurité, spatial, IA, électronique embarquée, drones) ainsi que dans tous les actifs favorisant la souveraineté européenne.

La convergence croissante entre les priorités européennes de sécurité, de compétitivité industrielle et d'autonomie stratégique confère ainsi à la défense le statut d'une politique industrielle structurante pour les prochaines décennies.

Un maillage territorial historique significatif à fort impact local

La France dispose d'un des maillages de défense les plus denses et diversifiés d'Europe, structuré autour d'un réseau de bases aériennes, ports militaires, régiments, centres d'essais, sites nucléaires et écoles militaires répartis sur l'ensemble du territoire métropolitain et ultramarin. Cette implantation garantit la capacité de projection des forces, la protection des espaces maritimes et aériens ainsi que la permanence de la dissuasion nucléaire. 

Elle s'appuie également sur une Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) regroupant les principaux grands donneurs d’ordre de la Défense et plusieurs milliers de PME, ETI et sous-traitants répartis dans la quasi-totalité des régions françaises.

L'impact territorial de cet écosystème est majeur. Les emprises militaires constituent souvent le premier employeur public de nombreux bassins d'emploi, notamment à Brest, Toulon, Cherbourg, Istres, Mont-de-Marsan ou Bourges. Autour des sites industriels et militaires se développent des réseaux de compétences, des centres de recherche, des laboratoires, des établissements d'enseignement supérieur et des filières de formation spécialisées. La commande publique de défense génère des emplois qualifiés, soutient l'innovation technologique et contribue à l'attractivité économique locale. Au-delà de leur fonction stratégique et sécuritaire, les infrastructures militaires et la BITD jouent ainsi un rôle structurant dans l'aménagement du territoire, la cohésion économique régionale et le maintien de capacités industrielles souveraines sur le long terme.

L’autonomie stratégique passe par un maintien et une relocalisation de l’industrie de défense sur le territoire national

L'autonomie stratégique de la France repose en grande partie sur sa capacité à concevoir, produire, maintenir et faire évoluer, sur son territoire, les équipements critiques nécessaires à sa défense. Cette souveraineté industrielle s'appuie sur une BITD parmi les plus complètes au monde, structurée autour de neuf grands maîtres d'œuvre industriels (Airbus Defence & Space, Dassault Aviation, Thales, Safran, Naval Group, MBDA, KNDS, Arquus et ArianeGroup) et d'un réseau de près de 4 500 PME, ETI et start-up. Par ailleurs, la dynamique européenne pousse certains acteurs du New Defense à installer des implantations en France, du fait de la qualité de ses infrastructures, de la richesse de son écosystème et des capacités des forces armées françaises. 

©Infographie Le Monde - Véronique Malécot

Ces entreprises constituent le socle industriel de la souveraineté française. Elles détiennent des savoir-faire souvent uniques dans des domaines critiques tels que les matériaux, l'électronique, les composants embarqués, la propulsion, la cybersécurité, les logiciels, l'optique ou encore les poudres et explosifs. Pour de nombreuses filières, certaines PME ou ETI représentent des fournisseurs uniques dont la disparition pourrait fragiliser durablement une capacité militaire nationale.

L'expérience de la guerre en Ukraine a rappelé que la supériorité militaire dépend aussi de la profondeur de la base industrielle et de sa capacité à monter rapidement en cadence. Dès lors, le soutien aux sous-traitants de défense est devenu un enjeu stratégique au même titre que le financement des grands groupes. Les besoins concernent notamment le renforcement des fonds propres, l'augmentation des capacités de production, la sécurisation des approvisionnements, les recrutements qualifiés et la protection des savoir-faire sensibles. Ces besoins sont encore renforcés par la montée en puissance de l'économie de guerre qui va nécessiter une accélération significative des cadences de production des grands maîtres d'œuvre industriels avec, par exemple, Dassault Aviation qui vise une production de plusieurs dizaines de Rafale par an, et une montée en cadence continue afin de répondre simultanément aux besoins nationaux et export ; KNDS France, qui a considérablement augmenté les cadences du canon Caesar et des munitions associées pour répondre à la demande européenne ; ou encore MBDA qui accélère fortement la production de missiles dans un contexte de reconstitution des stocks européens. 

L'enjeu n'est donc pas seulement de soutenir quelques grands industriels stratégiques, mais de renforcer l'ensemble de cette chaîne de valeur nationale dont la résilience conditionne directement la capacité de la France à conserver son autonomie stratégique, sa liberté d'action militaire et sa souveraineté technologique dans la durée. Bpifrance finance massivement les entreprises de défense depuis 2018 ; la Banque des Territoires intervient en complément sur le financement des capacités industrielles implantées sur le territoire national.

Le facteur limitant actuel de la montée en cadence industrielle est le manque de visibilité des commandes militaires. S’il est en passe d’être résolu, le prochain frein sera celui de la disponibilité du foncier, de l’énergie et des capacités logistiques et industrielles. Ces sujets doivent être traités dès aujourd’hui pour être disponibles demain.

Citation de Anthony Lelarge

Comment rendre nos infrastructures plus résilientes ?

La France dispose d'un patrimoine de défense exceptionnel par son ampleur et sa diversité. Ce patrimoine, l'un des plus vastes de l'État, est soutenu et modernisé par le Service d'infrastructure de la Défense (SID), qui assure la construction, la maintenance et l'adaptation des infrastructures aux besoins opérationnels des armées.

Toutefois, une partie de ces infrastructures est confrontée à des enjeux de vieillissement, de hausse des besoins capacitaires et d'adaptation à un environnement stratégique plus exigeant. La mise en œuvre de la Loi de programmation militaire 2024-2030 s'accompagne ainsi d'un effort inédit de modernisation des infrastructures militaires afin d'accueillir les nouveaux équipements, soutenir la montée en puissance des forces et améliorer les conditions de vie des personnels.

Les besoins d'investissement portent prioritairement sur la rénovation du patrimoine existant, la remise à niveau énergétique des bâtiments, la protection des infrastructures critiques, la sécurisation des réseaux et la résilience face aux risques climatiques, cyber et énergétiques. Les enjeux concernent également la souveraineté énergétique des sites militaires, le déploiement d'infrastructures plus autonomes, la redondance des réseaux essentiels et le maintien en condition opérationnelle des emprises en situation de crise. La Banque des Territoires peut également intervenir sur le financement de ces infrastructures.