L’IA : économie mondiale des dépendances
Enjeux technologiques, géopolitiques, économiques et sociétaux.
L’IA est l’affaire de tous mais entre les mains de peu. Trop peu. Les cartes sont mal distribuées, le discours trompeur, les effets d’annonce polarisants.
Face à une actualité bruyante et anxiogène, prendre les bonnes décisions nécessite de la clarté. Encore faut-il une nouvelle grille de lecture pour y parvenir.
L’IA repose d’abord sur le monde physique
L’IA est un processus industriel qui transforme des électrons en intelligence. Ou plus exactement, d’un point de vue économique, des MWh en tokens.
La fragilité et la concentration de la chaîne de valeur numérique sont visibles tous les jours : un câble sous-marin en mer Baltique est sectionné, une sanction qui prive un individu de ses emails et de ses comptes en banque, un centre de données endommagé par un drone, la mobilité des talents restreinte par les conditions d’obtention de visas, des contrôles à l’export de puces avancées.
De ce fait, l’IA repose avant tout sur le monde physique. La géographie et la géopolitique s’entrelacent : minéraux rares en Ukraine et au Groenland, pétrole au Venezuela et Moyen Orient, production de puces à Taïwan, énergie hydroélectrique et nucléaire, accès à l’eau pour le refroidissement, câbles sous-marins dans le détroit d’Ormuz, satellites de communication dans l’espace.
La maîtrise de ces pièces fondationnelles préconditionne le contrôle de l’outil de production de l’IA : l’infrastructure. L’accès à ces ressources devient un enjeu de politique étrangère extractive, voire un retour au colonialisme, comme l’évoque Karen Hao dans Empire of AI[1], ainsi qu’un levier de coercition dans les négociations transnationales.
Personne ne maîtrise toute la chaîne
Et sur ce point, une chose est claire : pas un seul pays n’a la maîtrise totale de la chaîne de valeur. Sur 25 stratégies nationales analysées, seuls les États-Unis et la Chine approchent une souveraineté complète[2]. Tous les autres opèrent dans une économie de gestion des dépendances. La Chine et les États-Unis sont probablement les États les plus avancés, mais ils ont encore besoin l’un de l’autre (traitement des minéraux rares, fabrication des puces avancées).
CARTE MONDIALE DES ARCHÉTYPES STRATÉGIQUES NATIONAUX
©Damien Kopp
L’Asie poursuit les stratégies les plus structurées : la Corée du Sud domine la mémoire (HBM), le Japon mise sur Rapidus pour la gravure en 2 nm, Taïwan ancre à lui seul, via TSMC, la souveraineté mondiale des semi-conducteurs de pointe ; d’autres optent pour des approches ouvertes mais locales avec la maîtrise des couches linguistiques et culturelles comme Singapour (MERaLiON) et l’Inde (BharatGen).
Cette carte n’est pas figée : sous l’effet des restrictions américaines, la Chine mise désormais sur le packaging avancé plutôt que sur la course aux nœuds de gravure les plus fins, tandis que DeepSeek a optimisé son dernier modèle pour l’écosystème Huawei Ascend[3].
L’Europe a l’énergie bon marché (nucléaire, hydroélectrique), la R&D et les talents, mais manque cruellement de capital-risque et de coordination pour tirer les bénéfices d’un marché unifié. Si la prise de conscience fait son chemin, force est de constater qu’au-delà du discours, les choix stratégiques observés ressemblent plutôt à des aveux de renoncement.
Quand l’investissement aggrave la dépendance
En effet, sur les quelque 400 milliards d’euros que les organisations européennes consacrent chaque année aux services cloud et logiciels, 264 milliards bénéficient à l’économie américaine, principalement à Amazon, Microsoft et Google[4]. Une fuite de valeur d’un ordre de grandeur comparable à la facture énergétique du continent, et qui grimpe : les tarifs cloud augmentent de près de 10 % par an, portés par la difficulté à changer de fournisseur.
En pratique, quand un acteur étranger construit un centre de données en France, environ 75 % du capex va aux serveurs, stockage, réseaux, puces et 25 % aux bâtiments / énergie / refroidissement : une grande part de l’investissement initial rémunère donc des fournisseurs de matériel hors du territoire. À l’exploitation, l’électricité pèse près de la moitié des coûts d’un site, ce qui bénéficie à l’économie locale, mais la marge et la valeur ajoutée des services cloud et de la propriété intellectuelle restent majoritairement captées par les groupes étrangers[5].
D’où le paradoxe : si les investissements nationaux et européens en IA ne sont pas fléchés vers des acteurs qui contribueront à l’indépendance technologique future, ils aggravent en fait la dépendance de l’Europe et l’asservissent d’autant plus. Le projet de gigafactories d’IA en Europe en est un bon exemple : dans le cadre de l’accord commercial UE–États-Unis du 27 juillet 2025, la Commission européenne a indiqué l’intention de l’Union d’acheter pour au moins 40 milliards d’euros de puces d’intelligence artificielle américaines [6]. Or on voit mal, à ce stade, comment cette trajectoire favorisera l’émergence d’alternatives européennes ; qu’il s’agisse de processeurs haute performance comme ceux de SiPearl, de puces d’inférence datacenter comme celles de Vsora, ou plus largement de l’écosystème de hardware IA souverain (Kalray, Menta, etc.) qui tente de se hisser face aux géants américains.
Mistral AI l’illustre. Sur le papier, c’est une entreprise française, fondée et dirigée par des Français, mais dont le capital est désormais largement détenu par des fonds non européens. Sa puissance de calcul repose aujourd’hui sur des milliers de GPU NVIDIA de dernière génération, au cœur d’un plan d’investissement de 4 milliards d’euros pour bâtir ses propres data centers en Europe. Le partenariat annoncé avec la Caisse des Dépôts et la création d’une plateforme « IA Factory » montrent que Mistral AI a bien compris la nécessité de maîtriser une stack complète des modèles jusqu’à l’infrastructure pour proposer une alternative européenne aux hyperscalers américains.
Mais cette trajectoire de « souveraineté d’usage » reste, pour l’instant, largement adossée à des capitaux et à du hardware extra européens, ce qui illustre la complexité de la souveraineté dans l’IA : on peut avoir les talents et les modèles en Europe, tout en restant dépendant de puces et de plateformes non européennes. La question de la souveraineté est donc loin d’être binaire.
La souveraineté cognitive, l’enjeu ultime
Enfin, la souveraineté ne se résume pas à la maîtrise des dépendances d’infrastructure ou technologiques : il s’agit de garder notre capacité de penser et de décider selon nos valeurs, notre culture et notre histoire.
Ainsi, dans son encyclique Magnifica Humanitas, premier document pontifical entièrement consacré à l’IA, le pape Léon XIV affirme que l’IA ne peut être considérée comme moralement neutre : tout outil incarne des choix à travers ce qu’il mesure, ce qu’il ignore et ce qu’il optimise[7].
L’IA atrophie nos cerveaux : l’IA « slop » prolifère car nous déléguons la réflexion et la décision à l’IA, qui donne l’impression, parfois, il faut bien le dire, d’être plus compétente, mieux documentée, plus assertive que nous. En l’humanisant à travers des bots, nous développons à son égard de la confiance, de l’empathie. Nous baissons la garde. Nous nous laissons convaincre. Parce que c’est facile. Parce que cela paraît vrai, logique, réfléchi. Mais la tromperie est réelle : une recherche conjointe de Microsoft Research et Salesforce, portant sur plus de 200 000 conversations simulées, démontre que la performance des grands modèles de langage chute en moyenne d’environ 39 % lorsque l’on passe d’une question unique à un dialogue multi-tours [8]. Il serait donc prudent de ne pas prendre pour argent comptant tout ce qui sort d’un bot.
En pratique, nous ne le faisons pas : les développeurs deviennent des gestionnaires de bases de code, les artistes des prompteurs, les décideurs des agrégateurs d’informations.
Nous consommons une information distordue, compressée, amplifiée, et nous alimentons des modèles économiques (non-européens pour l’essentiel) qui favorisent l’indignation et la polarisation, qui privatisent et caricaturent le débat démocratique.
Notre autonomie cognitive est peut-être l’enjeu central de la souveraineté. Quand une poignée d’acteurs contrôle l’infrastructure de nos échanges, de nos idées et de nos modèles économiques, que nous reste-t-il ?
Que faire ?
Nous sommes tous des décideurs. Et la dépendance ne se résout pas une fois pour toutes : elle se pilote, décision après décision.
Pour les pouvoirs publics et les investisseurs, l'enjeu est de flécher juste. Un euro investi dans un data center dont le capex repart à l'étranger n'achète pas de la souveraineté : il finance celle des autres. Conditionner le soutien aux acteurs qui construisent une capacité européenne, puces, cloud, modèles ouverts, et mesurer la dépendance comme un bilan à suivre dans le temps, plutôt que comme un seuil franchi une bonne fois.
C’est précisément l’objet de l’Indice de Résilience Numérique (IRN), un outil ouvert qui cartographie et note l’exposition d’une organisation sur huit dimensions critiques, des puces à la gouvernance, pour concentrer l’effort là où une défaillance ferait le plus mal[9].
Pour les entreprises, chaque décision IA est un contrat de dépendance : préserver l’optionalité et la portabilité vaut mieux que la vitesse au prix de l’enfermement, et il faut garder l’humain dans la boucle. Cela implique aussi de (re)internaliser des compétences stratégiques qui ont souvent été externalisées : infrastructure, architecture, sécurité, data engineering.
Pour chacun, enfin, l'autonomie de pensée est un muscle. Elle s'atrophie quand on délègue, elle se renforce quand on vérifie, croise et doute. C'est l'effort cognitif lui-même qui nous garde libres.
L'Europe n'a pas perdu : énergie décarbonée, talents, recherche, marché unique, les atouts sont réels. Ce qui manque n'est pas la capacité, mais la coordination et le courage de flécher juste.
Pour preuve, notre rapport démontre que si l'Europe était moins fragmentée, elle serait pratiquement au même niveau que les États-Unis ! Il est essentiel de sortir de nos complexes et de valoriser nos points forts.
La souveraineté ne se décrète pas, elle se construit décision après décision. Et chaque décision est encore la nôtre.
Notes et sources
[1]: Karen Hao, Empire of AI: Dreams and Nightmares in Sam Altman’s OpenAI, Penguin Press, 2025.
[2]: Damien Kopp, IA : économie mondiale des dépendances. Indice de résilience de l’IA par pays, Digital New Deal, février 2026. L’analyse comparative des 25 stratégies nationales conclut que seuls les États-Unis et la Chine approchent une souveraineté « full-stack » (score de résilience IA ≈ 36/40).
[3]: Face aux contrôles à l’export bloquant l’accès à la lithographie EUV, des responsables chinois (dont Wei Shaojun, vice-président de la China Semiconductor Industry Association) promeuvent une stratégie de « near-memory computing » par empilement de puces (3D hybrid bonding) sur des nœuds matures, censée approcher les performances des GPU de pointe sans équipement de gravure avancé ; à ce stade, il s’agit d’une trajectoire stratégique et de premières réalisations, non d’une équivalence industrielle démontrée. En parallèle, le modèle DeepSeek V4 (avril 2026) a été optimisé pour les accélérateurs Huawei Ascend, marquant une étape vers la réduction de la dépendance à NVIDIA, même si une partie de son entraînement reposerait encore sur du matériel NVIDIA. Sources : Tom’s Hardware, « China claims domestically-designed 14nm logic chips can rival 4nm Nvidia silicon » (novembre 2025) ; The Register, « DeepSeek V4 » (avril 2026).
[4]: Asterès pour le Cigref, La dépendance technologique aux softwares & cloud services américains : une estimation des conséquences économiques en Europe, avril 2025. L’étude estime à 264 milliards d’euros par an les achats de cloud-logiciel des entreprises de l’UE bénéficiant à l’économie américaine (83 % du marché européen), finançant environ 1,9 million d’emplois aux États-Unis. URL : https://www.cigref.fr/wp/wp-content/uploads/2025/04/Etude-Asteres-La-dependance-technologique-aux-services-de-cloud-et-logiciels-americains-avril-2025.pdf
[5]: Sur la répartition du capex : Bank of America, analyse de la répartition des dépenses d’investissement des hyperscalers dans les data centers (environ 75 % consacrés à l’IT : serveurs, GPU, stockage, réseaux contre environ 25 % à l’infrastructure physique), ratio confirmé par plusieurs analyses sell-side convergentes (CreditSights, Goldman Sachs) en 2025. Sur la part de l’électricité dans l’opex : ENR’CERT / ATEE (avec le concours de l’ADEME). L’efficacité énergétique dans les data centers : étude de gisement du parc français, étude réalisée sur 87 data centers français, estimant que l’énergie représente 49 % des charges d’un data center. URL : https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-27968-data-center-atee.pdf
[6]: Commission européenne, L’accord commercial entre l’UE et les États-Unis expliqué, 29 juillet 2025. L’accord politique du 27 juillet 2025 prévoit l’intention de l’UE d’acheter au moins 40 milliards d’euros de puces d’IA américaines ; il n’est pas juridiquement contraignant. URL : https://france.representation.ec.europa.eu/informations/laccord-commercial-entre-lue-et-les-etats-unis-explique-2025-07-29_fr
[7]: Léon XIV, lettre encyclique Magnifica Humanitas (« sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle »), Vatican, signée le 15 mai et présentée le 25 mai 2026. URL : https://www.vatican.va/content/leo-xiv/en/encyclicals/documents/20260515-magnifica-humanitas.html
[8]: Philippe Laban, Hiroaki Hayashi, Yingbo Zhou, Jennifer Neville, LLMs Get Lost in Multi-Turn Conversation, Microsoft Research & Salesforce AI Research, mai 2025. L’étude rapporte une baisse de performance moyenne d’environ 39 % entre interaction à tour unique et conversation multi-tours, l’essentiel de la dégradation provenant d’une forte hausse de l’imprévisibilité des réponses. URL : https://arxiv.org/abs/2505.06120
[9]: L’Indice de Résilience Numérique (IRN) ou Digital Resilience Index (DRI) est un outil de diagnostic et de hiérarchisation construit autour de huit piliers (calcul et énergie, semi-conducteurs, cloud, modèles et données, talents et R&D, gouvernance, réseaux, continuité économique). Porté par l’association Digital Resilience Initiative (dont Olivier Sichel, le directeur général de la Caisse des Dépôts, est président d’honneur), il est publié sous licence Creative Commons. Voir Damien Kopp, IA : économie mondiale des dépendances, Digital New Deal, février 2026 : https://www.thedigitalnewdeal.org/economie-dependances-ia/