Pourquoi certaines coopérations transforment les territoires et d'autres non ? Agir en responsabilité territoriale
Face à l'urgence des transitions, les expériences de coopération entre entreprises, collectivités, associations et citoyens se multiplient. Pourtant, toutes ne produisent pas le même pouvoir transformateur. Pourquoi ? La Responsabilité Territoriale des Entreprises propose une boussole pour comprendre ces différences, accompagner les transitions territoriales et en tirer des enseignements pour l'action.
Pourquoi toutes les coopérations ne transforment-elles pas les territoires ?
Depuis plus d’une décennie, les territoires français ont vu se multiplier des formes de coopérations économiques territoriales comme les Pôles Territoriaux de Coopération Économique (PTCE), ou les Plans Alimentaires Territoriaux (PAT).
Leur foisonnement témoigne d'un réel changement de paradigme : ne plus penser le développement territorial à partir d’une seule attractivité exogène mais depuis la capacité des acteurs locaux à construire ensemble des réponses aux besoins des territoires.
Toutefois, une question reste insuffisamment traitée, dans la littérature comme dans les politiques publiques : à quelles conditions ces coopérations territoriales produisent-elles une transformation systémique plutôt qu'un simple ajustement ? Certaines parviennent à reconfigurer durablement les relations entre opérateurs économiques, collectivités et société. D'autres, engagées dans des dynamiques apparemment similaires, restent à la marge, faute d'avoir su arbitrer les rapports de pouvoir ou construire une légitimité territoriale suffisante.
Un double basculement décisif proposé par la RTE
La notion de Responsabilité Territoriale des Entreprises (RTE) apporte une réponse : un « entreprendre en collectif et en responsabilité pour le bien commun. »[1]. La RTE n'est pas une déclinaison territoriale de la Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE) même si elle peut s’en nourrir partiellement. Elle opère deux déplacements analytiques spécifiques.
Premier basculement : de la logique individuelle à la logique collective. La RSE interroge la responsabilité d'une entreprise vis-à-vis de son territoire. La RTE déplace le curseur vers des collectifs de partenaires hétérogènes par leurs statuts, leurs intérêts, leurs ressources, qui co-construisent une réponse territoriale. L'ESS y joue un rôle moteur, sans pouvoir agir seule. La RTE engage nécessairement des entreprises conventionnelles, des collectivités territoriales et des habitants.
Second basculement : de l'offre de services aux besoins réels. Là où la RSE part de l'entreprise et de ses pratiques pour mesurer ses impacts, la RTE part des besoins des populations et des territoires pour construire collectivement les réponses appropriées. Ce renversement modifie la façon dont on identifie les parties prenantes pertinentes, dont on construit les dispositifs de gouvernance et dont on évalue la valeur collective produite.
Les approches par les communs territoriaux rendent bien compte de la mutualisation des ressources et de la construction de règles collectives. La RTE complète cette lecture dans une même grille d'analyse centrée sur les conditions de la transformation territoriale autour de deux phénomènes décisifs : la captation de valeur par certains partenaires au détriment des autres et les conditions de légitimité territoriale qui déterminent si une coopération parvient ou non à transformer les règles de l'action publique. L’enjeu est de rendre visibles les asymétries de pouvoir, les verrouillages institutionnels et les processus de transformation.
Ce qui distingue les coopérations les plus transformatrices n'est pas seulement leur capacité à mutualiser des ressources. C'est leur aptitude à faire émerger une définition partagée des besoins du territoire, malgré des intérêts, des temporalités et des rapports de pouvoir souvent divergents. Un Pôle territorial de coopération économique (PTCE), par exemple, peut se limiter à mutualiser des moyens ou à coordonner des projets entre partenaires. Mais il peut aussi devenir un véritable espace de construction collective, où se redéfinissent les besoins du territoire, les formes de gouvernance et les conditions de création d'une valeur réellement territoriale. Le PTCE Sud Aquitaine montre concrètement comment une coopération peut évoluer d'une logique de coordination vers une dynamique de transformation territoriale. Cette dernière tient moins au dispositif lui-même qu'à la manière dont les acteurs construisent la gouvernance, arbitrent les tensions et produisent collectivement une valeur territoriale. C'est cette dynamique que la RTE propose d'analyser.
Trois dimensions pour comprendre les coopérations territoriales
La RTE articule trois dimensions souvent traitées séparément.
Les modèles économiques coopératifs territoriaux. Les coopérations qui transforment durablement leurs territoires ne se contentent pas de mutualiser des ressources ou d'optimiser des synergies sectorielles. Elles construisent une valeur territoriale collective qui fait de la viabilité économique et de la création de valeur pour le territoire, deux exigences simultanées. Le passage d'une logique d'intérêt sectoriel à une logique co-construite à partir des besoins réels n'est pas spontané : il suppose des arbitrages et des compromis que le vocabulaire habituel de la coopération tend à gommer.
Les formes de gouvernance multi-acteurs et multi-niveaux. Coopérer ne fait pas disparaître les rapports de pouvoir. Les coopérations les plus transformatrices ne les ignorent pas ; elles construisent des espaces de gouvernance où s'articulent plusieurs niveaux d'action et différentes catégories d'acteurs, permettant de discuter, d'arbitrer et de légitimer progressivement les décisions collectives. La gouvernance n'est donc pas un simple dispositif de coordination, mais un processus politique qui permet à des acteurs aux intérêts et temporalités différents, de construire une capacité d'action collective.
L'évaluation de la valeur territoriale créée. La valeur créée par une coopération ne se résume pas aux emplois, au chiffre d'affaires réinvesti ou aux émissions évitées. Elle produit aussi des ressources collectives : de la confiance entre les acteurs, des capacités d'apprentissage collectif, une plus grande résilience des filières et une légitimité territoriale, qui rendent possibles de nouvelles formes d'action collective. Pourtant, cette valeur reste encore largement invisible dans les référentiels d'évaluation actuels, centrés souvent sur les seules performances sectorielles. La RTE invite ainsi à reconnaître la valeur territoriale comme une construction collective et à développer des méthodes d'évaluation capables d'en rendre compte.
Trois tensions pour comprendre les coopérations territoriales
L'intérêt analytique de la RTE n'est pas de proposer un modèle idéal mais de rendre visible les dynamiques de transition.
La tension entre temporalités. Les coopérations transformatrices s'inscrivent dans le temps long, construction de la confiance, montée en compétences, maturation des filières. Elles dépendent pourtant de financements publics soumis à des logiques de résultats immédiats et de mandats politiques courts. Cette tension n'est pas une imperfection du système : c'est un nœud stratégique que la RTE permet d'identifier et de traiter comme tel.
Le risque de captation de la valeur territoriale. Toutes les coopérations ne partagent pas équitablement la valeur qu'elles co-produisent. Certaines dynamiques, notamment dans des contextes à forte intensité capitalistique, produisent ce qu'on pourrait appeler un greenwashing territorial : une transition écologique affichée qui ne transforme ni les rapports de pouvoir, ni les inégalités. La RTE permet de détecter ces configurations et d'en analyser les mécanismes.
La tension entre autonomie coopérative et dépendance institutionnelle. Les coopérations territoriales contestent, négocient et parfois transforment les règles de l'action publique, tout en dépendant d'elles pour leur viabilité. C'est l'un des nœuds analytiques les plus importants pour comprendre pourquoi certaines parviennent à infléchir les politiques publiques quand d'autres en restent prisonnières.
Des implications directes pour l'action publique
Ces apports analytiques ont des conséquences concrètes pour les opérateurs publics engagés dans le soutien aux coopérations territoriales.
Les dispositifs publics de soutien demeurent largement conçus pour évaluer des projets individuels. La RTE invite à construire des dispositifs capables d'accompagner des processus collectifs de territorialisation, avec des critères d'évaluation co-construits avec et par les porteurs eux-mêmes.
Elle pointe aussi le sous-financement persistant des fonctions d'intermédiation territoriale. Les coopérations qui transforment durablement leurs territoires, s'appuient presque toujours sur un ou des tiers, capable de mettre en dialogue des partenaires hétérogènes et de maintenir la dynamique collective dans la durée. Ces fonctions d’intermédiation et d’ingénierie doivent être mieux reconnues.
Enfin, l'enjeu de l'évaluation n'est pas d'ajouter des indicateurs qualitatifs à des référentiels existants, mais d’élaborer avec les porteurs, des méthodes capables de rendre compte du pouvoir transformateur des coopérations : à faire évoluer durablement les relations entre partenaires, les apprentissages collectifs et la confiance qu'ils se portent.
La RTE, une boussole pour accompagner les transitions territoriales
La RTE fait l'objet d'un programme de recherche-action en Nouvelle-Aquitaine, financé par la Région, la Caisse des Dépôts et la société REGAZ. Plus de 25 dispositifs sont engagés pour analyser les processus de coopération à l'œuvre, leurs modes de gouvernance et la création de valeur territoriale. Leurs configurations territoriales contrastées visent à identifier les conditions sous lesquelles les coopérations deviennent réellement transformatrices. La question des méthodes et de l’évaluation de la valeur territoriale reste le chantier le plus ouvert, à mesure que les politiques publiques conditionnent davantage leurs soutiens à la démonstration d'impacts que les cadres classiques ne permettent pas de mesurer.
Ainsi la RTE dépasse le seul champ académique. Elle s’adresse directement à la manière dont les politiques publiques accompagnent les transitions territoriales et s’inscrivent dans des coopérations comme l’illustrent par exemple les Conférences des Parties régionales (COP régionales) qui invitent à construire ensemble des trajectoires de transition. La RTE questionne ce qui en détermine réellement le pouvoir transformateur, au-delà de l'architecture institutionnelle qu'elles affichent.
Ce qui transforme un territoire n'est pas la coopération en elle-même, mais la manière dont elle est construite, gouvernée et évaluée. La question n'est plus seulement de soutenir des projets territoriaux mais de comprendre quelles formes de coopération permettent réellement aux territoires de reprendre prise sur leurs trajectoires économiques, sociales et écologiques pour accroitre leur pouvoir d’agir en responsabilité.
Références :
Filippi M. (dir.) (2022), La Responsabilité Territoriale des Entreprises, Éditions Le Bord de l'Eau.
Filippi M. (2024), « La Responsabilité Territoriale des Entreprises, agenda de recherche », Revue d'Économie Régionale & Urbaine, n°1, pp. 5-23.
Filippi M. (2026), Augmenter la capacité transformative de l'ESS ? Bifurquer en responsabilité territoriale pour « prendre soin du monde », Bifurcations, n°4, pp. 111-120.
Richez-Battesti N., Itçaina X., Fraisse L. (2025), Portée et limites de l'analyse écosystémique des dynamiques territoriales de l'ESS, Canadian Journal of Nonprofit and Social Economy Research, 16(1), pp. 1-21.
Torre A. (2025), « Contribution to the theory of territorial development », Regional Studies, 59(1). [DOI : 10.1080/00343404.2023.2193218]
Tabet A., Duverger T. (2026), Les coopérations économiques territoriales de transitions, ADEME.
Notes :
[1] Voir le site www.responsabilite-territoriale.org