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Renouvelables : une transition énergétique heureuse est-elle possible ?

Date de publication 29 juillet 2026

Temps de lecture 7 min

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Malgré une croissance réelle de la production brute d’électricité renouvelable depuis les années 2000, la France accuse un retard sur ses objectifs européens en la matière, notamment en raison de recours contentieux fréquents qui paralysent ou retardent le déploiement des infrastructures de production. Pourtant, certains projets prouvent que l’implication des riverains et la maximisation des retombées économiques locales peuvent être les moteurs d’un déploiement des EnR apaisé. Comment peut-on apprendre de ces projets qui marchent et ne suscitent aucun contentieux afin d’assurer une transition énergétique « heureuse » ? 

Le passage d’une économie largement fondée sur les énergies fossiles à une économie fondée sur des énergies bas carbone poursuit plusieurs objectifs fondamentaux. Le premier est climatique : la combustion de ressources fossiles est responsable d’une large partie de nos émissions de gaz à effet de serre et contribue au réchauffement global de l’atmosphère terrestre et des océans. Si les efforts menés en France depuis 1990 ont permis de diviser par deux les émissions du secteur énergétique – de 79 à 37 Mt CO2e –, atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 exige de réaliser en seulement 25 ans un effort de décarbonation équivalent à celui accompli au cours des 40 dernières années. Le deuxième objectif est la souveraineté énergétique. En exploitant des ressources domestiques (eau, vent, soleil, déchets agricoles…), le déploiement des énergies renouvelables (EnR) permet à la France de réduire sa dépendance extérieure, un besoin impérieux rappelé par la guerre en Ukraine en 2022 et, plus récemment, par le blocage du détroit d’Ormuz en 2026. Ce virage améliorerait mécaniquement notre balance commerciale, dont la facture d’importation de fossiles atteignait 61 Mds€ en 2024, pour un déficit global de 81 Mds€. Enfin, cette transition est un puissant levier de réindustrialisation et contribue à revitaliser certaines zones rurales, où 40 % des investissements dans les chantiers éoliens ou solaires profitent directement aux entreprises locales. 

Mais où en sommes-nous réellement ? Les progrès réalisés depuis vingt-cinq ans sont tangibles : la production brute d’électricité renouvelable est passée d’une soixantaine de TWh au début des années 2000 à plus de 150 TWh en 2024. Cette croissance a été notamment tirée par l’éolien, dont la production a été multipliée par dix, et le solaire, dont les coûts sont désormais inférieurs à ceux du gaz, du charbon ou du nucléaire. Pourtant, la distance qui nous sépare de nos objectifs demeure importante. En 2023, la France était, avec l’Irlande et la Slovénie, un des seuls pays européens à n’avoir pas atteint ses cibles pour 2020 ; les énergies fossiles représentent encore près de 60 % de notre mix énergétique. Le blocage actuel réside dans la lenteur de la bascule des usages avec une demande d’électricité qui stagne car les transports et l’industrie ne s’électrifient pas assez vite.

Rejets et contentieux

Au-delà des défis techniques, le déploiement des EnR se heurte à une judiciarisation massive. Le secteur de la production d’énergie renouvelable est devenu le premier foyer de contestation industrielle devant les activités extractives : il a concentré à eux seuls 77 % des conflits liés à l’industrie en France entre 2010 et 2025. Ce phénomène s’explique par un changement de paradigme : la transition énergétique remet sur le sol et à la vue de tous des ressources hier enfouies dans le sous-sol de pays lointains. Si la valorisation des ressources domestiques est une chance pour l’économie, elle impose une emprise conséquente dans notre environnement sensible. Et aussi regrettable que soit la désindustrialisation, elle a engendré une intolérance croissante à la proximité d’objets industriels, désormais perçus comme une nuisance pour notre cadre de vie. 

Pour les méthaniseurs, les motifs de rejet invoqués sont principalement les risques pour l’eau et les sols, les nuisances olfactives, le trafic routier et différentes incompatibilités supposées avec le plan local d’urbanisme (PLU). Concernant l’éolien, les problématiques relèvent de la mise en danger de la faune locale, des nuisances visuelles et/ou sonores, de la dégradation des paysages, ou encore de l’atteinte aux valeurs immobilières dans la proximité des infrastructures de production. Ces oppositions sont désormais structurées par des lobbies organisés et spécialisés dans les procédures contentieuses, tels que la Fédération Environnement Durable (FED), qui revendique 1600 collectifs locaux. 

Cette défiance se traduit par un usage quasi-systématique du levier juridique. Selon le Syndicat des énergies renouvelables (SER), environ 70 % des projets éoliens font aujourd'hui l'objet de recours contentieux. Si ces recours aboutissent rarement à une annulation car les cours d’appels administratives arbitrent très majoritairement en faveur des projets mis en cause, ils agissent comme de redoutables ralentisseurs qui s’ajoutent aux contraintes réglementaires déjà existantes. En France, il faut compter en moyenne cinq ans pour construire et mettre en service un parc solaire, sept ans pour un parc éolien terrestre et dix ans pour un parc en mer, soit deux fois plus que la moyenne européenne. Ces réticences démontrent une fragilité de l’adhésion locale à ces projets, de plus en plus instrumentalisée au niveau national par l’hostilité affichée des responsables conservateurs.

Comment ça marche quand ça marche ?

Loin du bruit médiatique entourant les contentieux, il existe des cas de transition énergétique « heureuse », c’est-à-dire des projets qui aboutissent sans susciter d’opposition majeure ni aucun recours. Ces réussites s’articulent autour de deux axes majeurs : d’abord un effort de concertation avec les populations locales et leurs représentants, puis une maximisation des retombées économiques locales. 

Plutôt que de se limiter aux procédures obligatoires, ces projets misent sur un processus de concertation souvent lent mais qui garantit une adhésion locale sur le long terme. C’est le cas à Béganne (56), par exemple, où un parc éolien a nécessité 12 ans de structuration ! Cette démarche repose sur une mise en confiance profonde des riverains, dépassant parfois le simple dialogue pour instaurer une véritable participation citoyenne. Elle s’incarne dans la création d’instances de suivi, telles que les « comités de pilotage », qui associent élus locaux, riverains, associations et exploitants aux initiatives. Elle se prolonge parfois même par l’ouverture de la gouvernance à des acteurs enracinés dans le tissu de la société civile locale : à Andilly-les-Marais (17), 31 % du capital de la société de projet est détenu par une coopérative citoyenne. Ces stratégies s’appuient également sur des modèles de financement participatif comme à Fontaine-Couvert (53), où 475 personnes ont investi 660 000 €. L’intégration complète des citoyens au déploiement des EnR permet de nouer une confiance durable, faisant de l’infrastructure industrielle un projet de territoire partagé et maîtrisé par ses propres usagers. 

Le second levier est l’utilité concrète et directe pour les riverains par le biais des retombées économiques. Celles-ci s’incarnent d’abord à travers les retombées ordinaires, qui représentent une ressource vitale pour les territoires ruraux. Sur le plan fiscal, les installations produisent entre 10 et 15 k€ de revenus fiscaux par MW par an, soit 90 000 € de recettes annuelles pour un parc de trois éoliennes. Pour les communes de moins de 500 habitants, cet apport est crucial puisqu’il représente près d’un quart de leurs ressources fiscales totales. À cela s’ajoutent les revenus locatifs pour les propriétaires fonciers, garantis par des baux de longue durée allant de 15 à 30 ans. Enfin, l’impact industriel, à travers les prestations qu’un projet d’énergie verte nécessite, est conséquent : 40 % des investissements initiaux (CapeX) [1] sont fléchés vers des entreprises locales en plus des emplois directs et indirects locaux qui sont favorisés par ces projets. 

En complément, la plupart des projets qui ne rencontrent aucune opposition juridique génèrent des retombées économiques additionnelles qui maximisent d’autant plus l’intérêt local et le partage de valeur. L’ouverture du capital permet de distribuer des bénéfices ou de proposer des prêts à taux bonifiés aux riverains. Plus concrètement, certains partenariats offrent des gains de pouvoir d’achat, comme à Allerey (21) où les foyers économisent jusqu’à 300 € par an sur leur facture d’électricité. En finançant également des projets de la commune pour lutter contre la précarité énergétique, ces initiatives participent pleinement à la société locale. 

Le modèle de la méthanisation présente, de son côté, une pluralité de bénéfices locaux. En associant agriculteurs, industriels et collectivités, il permet de sécuriser des exploitations précaires en diversifiant leurs revenus grâce à la vente de biogaz et en réduisant leurs dépenses d'engrais chimiques grâce à la récupération du digestat. À Pressins (38), le méthaniseur a été réalisé avec des entreprises situées dans un rayon de 15 km, permettant à certains agriculteurs de doubler leurs revenus tout en favorisant une économie circulaire locale. En somme, les retombées locales sont d’autant plus nombreuses que le territoire et ses habitants sont impliqués dans le projet. 

Proposition : Le dividende territorial

Dans une note publiée en juin 2026, Terra Nova propose, pour cette raison, d’instaurer un « dividende territorial » visant à systématiser un partage de la valeur plus favorable aux riverains. Il est ainsi proposé de revenir à la version initiale de l’article 18 du « projet de loi relatif à l’accélération de la production d’énergies renouvelables » (2022). 

Le dispositif visé prévoit que les fournisseurs d’électricité accordent un rabais annuel sur la facture des foyers situés à proximité des installations. Pour cela, il faudra naturellement préciser par voie règlementaire le critère de proximité, la nature des installations renouvelables concernées et le montant de la remise. Celle-ci serait en tout cas forfaitaire, plafonnée, afin de préserver l’incitation aux économies d’énergie, et proportionnelle à la puissance de l’installation. Elle serait intégralement compensée par l’État au titre des charges du service public de sorte qu’elle ne coûterait rien aux fournisseurs d’électricité. Selon les modélisations de l’étude d’impact de 2022, avec une remise annuelle de 20 €/MW/an/ménage, un ménage résidant dans un rayon de 3 km d’un parc éolien d'une puissance de 12MW pourrait bénéficier d’une réduction d’environ 240 € par an. Le coût global pour les finances publiques, estimé entre 136 et 380 Mds€, reste très raisonnable au regard des bénéfices climatiques et des gains de souveraineté générés en termes de décarbonation, d’allègement de la facture d’hydrocarbures et de gains de résilience face aux chocs énergétiques futurs. 

L'objectif de cette proposition est de transformer la perception des EnR : ce dividende territorial ne représente pas une simple indemnisation, c’est un revenu directement tiré du lieu de vie. Il consacre l’idée que le territoire est aussi l’actif de ceux qui y résident et qu’il est légitime qu’ils profitent directement de sa valorisation énergétique. 

 

[1] Les CapEx (« Capital Expenditure ») désignent les dépenses d'investissement d'une entreprise.

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La Caisse des Dépôts soutient, via l’Institut pour la recherche, les travaux de Terra Nova, think tank progressiste indépendant qui produit et diffuse des solutions politiques innovantes en France et en Europe.