Etudier sans partir, le pari des Campus connectés
En France, le diplôme n’est pas une simple formalité, il reste un sésame, une ligne de démarcation entre ceux qui en possèdent un et les autres. Les chiffres le rappellent sans détour : sans ce précieux document, les portes se ferment, les opportunités se raréfient, indépendamment du mérite ou de l’ambition. Pour certains, l’accès à l’enseignement supérieur s’apparente à un parcours semé d’embûches (distances à parcourir, contraintes familiales, handicaps ou engagements sportifs) qui transforment les études en équation complexe. Comment, dès lors, concilier l’exigence académique et administrative et les réalités socio-économiques ?
Face à ce défi, une réponse émerge : les Campus Connectés. Portés par l’ambition de France 2030 et pilotés par le ministère de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’espace (MESRE), ces espaces innovants, opérés par la Banque des Territoires, redessinent la carte de l’enseignement supérieur. Leur promesse ? Rapprocher le savoir de ceux qui en sont éloignés, en transformant des villes moyennes, des zones rurales ou des territoires en quête d’attractivité en nouveaux lieux d’apprentissage.
L’enjeu est à la fois humain et territorial : offrir à chacun, qu’importe l’endroit où il se trouve, la possibilité de poursuivre ses études sans se déraciner, tout en faisant de ces campus des leviers de dynamisme pour des territoires souvent laissés dans l’ombre des métropoles. Car une ville qui accueille des étudiants est une ville qui (re)vit, attire les talents ainsi que des énergies nouvelles.
Des amphis aux écrans : aux origines d’un dispositif original
Le constat, dressé par l’Inspection générale des affaires sociales en 2024 n’est pas neutre : près de 40 % des jeunes ruraux renonçaient à des études supérieures, non par manque d’ambition, mais par impossibilité matérielle. Logement trop cher, transports inexistants ou trop longs, isolement, autant de barrières qui transformaient le choix d’une formation en parcours du combattant. À cela s’ajoutait une autre réalité, sociale celle-ci : les étudiants boursiers (et parfois salariés à temps partiels) abandonnaient deux fois plus souvent en première année, comme si la précarité, une fois franchie la porte de l’université, continuait de peser.
Face à ces défis, les solutions traditionnelles telles que construire de nouveaux campus, étendre les réseaux de transports, se heurtaient souvent à de fortes contraintes budgétaires. Il fallait imaginer un autre chemin, numérique cette fois. C’est ainsi que sont nés en 2019, les Campus Connectés, inspirés des learning centers scandinaves et des community colleges américains, mais adaptés au contexte français : moins une révolution technologique qu’une réponse pragmatique, ancrée dans les territoires.
Mais de quoi parle-t-on ? Un Campus Connecté n’est ni une université délocalisée, ni un simple espace de coworking. C’est un tiers-lieu, souvent installé dans des bâtiments réhabilités (une ancienne école, une médiathèque…) où se croisent étudiants, tuteurs et partenaires locaux. L’architecture même de ces espaces reflète leur philosophie : des salles équipées pour le travail individuel ou collectif, des coins de convivialité pour rompre l’isolement, et surtout, une présence humaine, un collectif orienté vers le même objectif, l’apprentissage.
Car c’est là l’une des originalités du dispositif : si les cours sont suivis à distance, via des plateformes comme Moodle par exemple, l’accompagnement, lui, est bien réel. Chaque étudiant se voit attribuer un tuteur, dont le rôle est central, celui d’aider à l’organisation du travail et être un appui lors de difficultés pédagogiques ou encore techniques.
Des outils simples pour un accès universel
Ici pas de réalité virtuelle ou d’intelligence artificielle, les Campus Connectés misent sur des outils qui ont fait leurs preuves, des outils simples comme la visioconférence, les forums, les ressources en ligne qui sont même accessibles hors connexion.
Cette approche « minimaliste » a un double avantage : elle limite les coûts (le budget moyen d’un Campus est de 150 000 euros par an) et évite l’exclusion des étudiants les moins équipés (d’ordinateurs plus performants ou encore un accès à la fibre…).
En 2026, les Campus Connectés sont situés dans des villes moyennes comme Mende, Digne-les-Bains ou Romans-sur-Isère. Comme évoqué précédemment, leur succès repose sur un triptyque inédit : un ancrage local, une pédagogie hybride et une technologie low-tech.
- Un ancrage local : les Campus s’installent dans des villes souvent éloignées des grands pôles universitaires (dans des bâtiments réhabilités, anciennes écoles, ou encore médiathèques)
- Une pédagogie hybride : les cours sont suivis à distance, mais l’accompagnement est assuré en présentiel par des tuteurs, créant un équilibre entre autonomie et encadrement.
- Une technologie low-tech : pas de réalité virtuelle ou intelligence artificielle, mais des outils simples et accessibles, pour éviter de creuser une nouvelle fracture numérique.
Un modèle hybride au service de l’égalité des chances
Les Campus Connectés sont ainsi des tiers-lieux implantés dans des territoires souvent éloignés des métropoles, où l’offre de formation supérieure est limitée ou inexistante. Portés par des collectivités territoriales en partenariat avec des universités et des rectorats, ces espaces permettent aux étudiants de suivre des formations à distance, tout en bénéficiant d’un accompagnement de proximité et d’un cadre propice au travail et à la socialisation.
Plus concrètement, les 85 campus connectés labellisés se répartissent dans 15 régions et territoires de métropole et d’outre-mer. Ils ont accueilli depuis 2020 plus de 5 000 étudiants, avec un nombre moyen de 19 apprenants par site.
D’après les données issues du bilan à mi-parcours, soit jusqu’en 2024 /2025, les étudiants accueillis dans les Campus Connectés sont majoritairement âgés de 18 à 24 ans (58 %), mais le dispositif s’adresse aussi à des publics plus larges : 20 % des étudiants sont boursiers, 11 % sont en situation de handicap, et une part significative est constituée de personnes en reconversion professionnelle ou en situation de décrochage scolaire. Le public accueilli se caractérise par une grande diversité : ce ne sont pas uniquement des néo bacheliers, mais des personnes en reconversion, des sportifs de hauts et bons niveaux, des personnes ayant un trouble du spectre de l’autisme (TSA) ou ayant une phobie scolaire… Soit un public qui ne se serait pas forcément inscrit à l’université ou avec des difficultés dans leurs suivis.
Ainsi une étudiante en reprise d’études explique : « Le campus connecté m'a permis de reprendre les études après 16 années d'interruption et de problème sociaux/de santé. Reprendre les études m'a permis de réaliser et de conforter mon choix de poursuivre un cursus universitaire. Le campus connecté, grâce à son accompagnement, sa rigueur des horaires, l'accompagnement et la motivation transmis par la tutrice m'a grandement aidé à obtenir un DAEU A mention BIEN, alors que je pensais le cursus scolaire inadapté pour moi. Le Campus Connecté me permet de poursuivre des études supérieures à distance, dans un cadre bienveillant et motivant. Il m'a également permis de retrouver une vie sociale quotidienne, ce qui n'était plus le cas avant de l'intégrer. » (Bilan des Campus Connectés à mi-parcours mai 2025 page 56).
Les motivations principales pour intégrer un Campus Connecté sont la proximité géographique, les contraintes financières et les obligations familiales. Le dispositif permet ainsi de lever les freins à la mobilité et de lutter contre l’autocensure, en offrant une alternative locale et encadrée à l’université.
L’un des piliers du modèle est l’accompagnement individualisé des étudiants. Chaque campus dispose de tuteurs, souvent salariés par la collectivité, qui assurent un suivi pédagogique, méthodologique et psychologique. Ce tutorat, couplé à un accès à des ressources numériques et à des espaces de travail collectifs, favorise la réussite académique et réduit le taux d’abandon.
À Montargis, par exemple, deux tutrices accompagnent les étudiants tout au long de l’année, depuis leur orientation sur Parcoursup jusqu’à la préparation des examens. Le campus met à disposition des ordinateurs portables et des salles de classe ouvertes au moins 12 heures par semaine, conformément à la charte de labellisation.
Le bilan à mi-parcours révèle que les Campus Connectés affichent un taux de réussite moyen compris entre 85 % et 90 %, soit un niveau supérieur à la moyenne nationale. Le taux d’abandon, quant à lui, est très faible (environ 7 %), ce qui témoigne de l’efficacité de l’accompagnement proposé.
Ces résultats s’expliquent par plusieurs facteurs :
- La présence de tuteurs dédiés, qui jouent un rôle clé dans la motivation et l’autonomie des étudiants.
- La création d’une communauté d’apprentissage, qui rompt l’isolement souvent associé aux formations à distance.
- L’adaptation des parcours aux besoins locaux, en collaboration avec les universités partenaires.
À Montargis, le campus a ainsi attiré des publics inattendus, comme des personnes en situation de handicap ou des jeunes en grande précarité sociale, confirmant son rôle d’inclusion et de cohésion sociale.
Le coût moyen par étudiant dans un Campus Connecté est estimé à 4 850 € par an, soit bien en dessous des 8 342 € nécessaires pour un parcours classique en université. Cette efficience économique, couplée à des résultats académiques supérieurs, en fait un dispositif particulièrement pertinent pour les pouvoirs publics.
Les premiers résultats sont encourageants : le taux d’abandon dans ces structures est inférieur de 30 % à la moyenne nationale pour les formations à distance. Et surtout, 60 % des étudiants qui les fréquentent sont issus de milieux modestes, contre 35 % dans les universités classiques.
Les Campus connectés ne sont pas qu’une réponse d’urgence ou une solution périphérique : ils contribuent activement à l’attractivité, à la revitalisation et à la résilience éducative des territoires. Le dispositif s’inscrit désormais comme un levier stratégique local : en lien avec des politiques comme « Action Cœur de ville » ou « Petites villes de demain », il participe à réinvestir des centres-villes, à créer du lien social autour de l’apprentissage, et à réduire la fracture numérique et éducative.
De l’expérimentation à la consolidation
Au vu de la réussite du dispositif des campus connectés (atteinte de 5000 étudiants, faibles coûts de fonctionnement, complément à l’offre universitaire en présentiel, pouvoir toucher un public qui n’aurait pas poursuivi ses études sans l’existence de ce dispositif), le ministère de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’espace a annoncé le 27 mai 2025 la pérennisation des Campus connectés, avec une enveloppe de 10,5 millions d’euros pour consolider leur implantation et soutenir leur développement de 2026 à 2029.
Une solution complémentaire pas substitutive
Les Campus Connectés représentent une avancée majeure pour l’enseignement supérieur. En combinant présentiel et numérique, ils offrent une solution innovante pour rendre les études accessibles à tous, indépendamment des contraintes géographiques ou sociales.
Pourtant, l’éducation ne saurait se réduire à des écrans. Comme le dit Hannah Arendt, ce serait comme réduire l’apprentissage à une transaction d’informations, alors qu’il est d’abord une expérience sociale, un lieu où se forgent les identités et les collectifs.
Faut-il alors généraliser ce modèle ? Les Campus Connectés ont le mérite de réduire les inégalités d’accès au savoir, mais ils ne doivent pas remplacer totalement l’enseignement traditionnel. Leur force réside dans leur complémentarité : allier innovation technologique et dimension humaine, pour une éducation plus juste et plus inclusive.
©Campus connecté
Sources :
Bilan du dispositif Campus Connectés à mi-parcours (2024), rapports de la Cour des comptes (2023) et de l’IGAS (2024).
Article Localtis : https://www.banquedesterritoires.fr/campus-connectes-un-dispositif-conforte-par-le-plan-orientation-delisabeth-borne
Rapport "Campus Connectés : un réseau pour l'égalité des chances" (2020)
Brochure présentation campus connectés : https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/sites/default/files/2025-06/brochure-de-pr-sentation-en-fran-ais-37028.pdf
https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/fr/campus-connecte-le-mag-valoriser-les-pratiques-et-accompagner-l-action-locale-100638
https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/fr/campus-connecte-le-mag-valoriser-les-pratiques-et-accompagner-l-action-locale-100638