Financer l’adaptation en estimant les coûts évités
Dans une France à + 3 ou + 4 °C, s’atteler à l’adaptation des territoires et des villes est d’autant plus une nécessité que l’inaction coûterait, à long terme, beaucoup plus cher que l’action, même si la contraction des fonds publics n’aide pas à aller dans ce sens.
A minima, 80 % de la ville de 2100 existe déjà. Les projets d’aménagement à venir vont donc se faire majoritairement en renouvellement urbain. Un enjeu non négligeable dans un contexte climatique complexe où les évènements météorologiques exceptionnels vont se multiplier pour devenir la norme dans une France à + 3 ou + 4 °C. Il va, en effet, falloir s’attaquer à l’adaptation des territoires et des villes si nous ne voulons pas subir, et cette adaptation, tout comme le ZAN (« zéro artificialisation nette »), va coûter cher.
D’ores et déjà, les acteurs de la ville et des territoires, dont en premier lieu les élus et les professionnels de l’aménagement, tournent leurs projets et les modèles d’aménagement dans tous les sens pour arriver à financer la sobriété foncière et atteindre l’équilibre économique de l’opération. La valeur étant rapportée à la surface de plancher déployée, les recettes complémentaires s’obtiennent en ajoutant ici un étage aux bâtiments, qui permet de construire plus de logements, en rabotant là les espaces verts et le nombre d’arbres, qui pèsent dans le bilan d’opération, pour faire baisser le coût et éviter que la collectivité joue la variable d’ajustement. Et ce, alors même que ces espaces ont une place majeure dans la réponse aux enjeux d’adaptation.
Et les coûts induits ?
Le projet est ajusté en continu pour équilibrer l’opération. Sur le papier, c’est parfait : les charges sont égales aux recettes moyennant, dans un certain nombre de cas, des subventions publiques. Mais le calcul s’arrête là. Aucun coût induit sur le cycle de vie du nouveau quartier ou du projet n’est réalisé. Pourtant, nous savons bien que l’extension urbaine a un coût non négligeable en services publics : entretien des réseaux et de la voirie majoritairement rétrocédés, élargissement du périmètre de collecte des déchets, extension du réseau de bus, etc. Si ces coûts sont connus, ils sont rarement calculés, alors même que sur trente ans de vie d’un quartier, ils s’avéreront sans aucun doute beaucoup plus coûteux que le projet en lui-même. Ces coûts associés ne sont donc pas pris en considération dans l’arbitrage politique : la martingale de nouvelles recettes foncières (taxe d’aménagement et taxe foncière) occultant largement la réalité, moins vendeuse, des coûts associés.
Comment accepter le coût de l’adaptation des villes dans un contexte de contraction des fonds publics ? Alors que le financement d’un projet d’aménagement sobre foncièrement est déjà complexe, qu’en est-il du financement de l’adaptation des villes et des territoires au dérèglement climatique ? L’augmentation des températures entraîne des phénomènes météorologiques extrêmes : sécheresse (les indemnisations liées à ce phénomène ont été multipliées par deux au cours des cinq dernières années [1] ) ou inondations (par débordement et ruissellement du fait de volumes d’eaux de plus en plus importants sur des laps de temps de plus en plus courts). Ces évènements imposent aux territoires de travailler sur leur adaptation pour traduire les concepts de villes éponges ou de villes végétalisées. Nombre de collectivités ont commencé à engager la désimperméabilisation des trottoirs et des places publiques, mais nous sommes loin d’atteindre la dynamique nécessaire. Car il s’agit bien de la conception de nos villes qui doit être repensée pour engager la renaturation de certains espaces et rendre à l’eau toute sa place au sein des villes.
Supprimer de la surface de plancher
Pour ce faire, il va falloir dépasser le cadre des espaces publics et « détruire de la valeur », c’est-à-dire supprimer de la surface de plancher, afin de mener à bien ce type de projets. Alors que la renaturation coûte cher [2], avec des prix allant de 50 à 1 100 euros du m2, sans compter la perte de valeur que constitue la démolition d’un immeuble, la question du financement de l’adaptation est entière. Ce sujet ne concerne d’ailleurs pas que les villes. À l’échelle des territoires, il va falloir ralentir l’eau le plus en amont possible pour contrer le ruissellement, et ce, bien avant l’atteinte des secteurs de vulnérabilité que sont les espaces urbanisés. La plantation de haies et la réalisation de terrasses sur certains espaces agricoles devront être pensées.
Si l’adaptation s’attaque en premier lieu à la réduction de la vulnérabilité des territoires, le retour sur investissement devrait être assuré. Dans son livre blanc sur l’assurabilité des territoires [3], la SCET estime que l’augmentation des indemnisations d’ici à 2050 sera de 50 à 80 millions par an, soit en 2050 entre 1 250 et 2 000 millions d’euros de plus à débourser en indemnisation par an par rapport à aujourd’hui.
Lire également l’article : Territoires assurables jusqu’à quand ?
Dans son rapport d’avril 2026, la Cour des comptes estime, de son côté, qu’à l’horizon 2050, l’augmentation du coût des catastrophes naturelles sera de l’ordre de + 47 % à + 85 %. Un niveau tel que cette manne devrait pouvoir financer un certain nombre de projets visant la résilience des territoires. Alors qu’est-ce qui bloque ?
Compétences et financement initial
La première problématique concerne la question des compétences et, à travers cette question, le « qui va payer ? ». L’aménagement du territoire est une compétence des collectivités territoriales. Les communes en ont hérité suite à la loi Defferre, en 1983. Certaines ont délégué cette compétence aux EPCI [4] dans le cadre de la réalisation de plans locaux d’urbanisme intercommunaux (PLUi). Si l’aménagement est donc bien de la compétence des collectivités territoriales, l’État n’en reste pas moins compétent en matière de risques et de prévention des risques naturels et technologiques. À ce titre, ce dernier a la responsabilité de réaliser les plans de prévention des risques (PPR) et de les mettre à jour.
Au 1er janvier 2025, la surprime pour catastrophe naturelle a bondi de 67 % dans les contrats d’assurance.
Mais nous constatons, au regard de l’évolution du climat, une vétusté – voire une obsolescence – de ces documents, qui constituent pourtant des servitudes d’utilité publique qui s’imposent aux collectivités locales. L’État, au-delà de la compétence risque, joue également la garantie de la CCR [5] qui prend en charge une part importante des indemnisations des évènements classés « catastrophe naturelle » et abonde le Fonds de prévention des risques naturels majeurs (FPRNM), appelé aussi « fonds Barnier ». Cette répartition des compétences interroge quant à la pertinence pour mener à bien des projets d’adaptation. Les projets d’aménagement sont, en effet, financés par les collectivités (projets de renaturation inclus), alors que l’indemnisation est gérée par le régime assurantiel et, en dernier recours, quand les surprimes Cat-Nat (pour catastrophe naturelle) ne suffisent pas, par l’État. Au 1er janvier 2025, la surprime Cat-Nat a bondi de 67 % dans les contrats d’assurance des Français pour atteindre 40 euros par an, ce qui reste néanmoins raisonnable. Mais si les indemnisations augmentent de 65 % d’ici à 2050, la surprime devrait suivre la même trajectoire pour atteindre plus de 60 euros à cet horizon. Et si cette tendance se poursuit, jusqu’à combien serons-nous prêts à payer pour indemniser au lieu d’anticiper ?
Pourquoi l’augmentation de la surprime d’indemnisation appliquée en 2025 ne servirait-elle pas à doper beaucoup plus largement le fonds Barnier, qui finance actuellement des expropriations de maisons en zones de risque avéré et des travaux curatifs en réponse à des catastrophes survenues ? À date, seuls 12 % de la surprime Cat-Nat sont destinés à alimenter ce fonds, qui est abondé par le budget de l’État [6]. *
Deux questions doivent donc être posées :
- Ne faut-il pas élargir les projets à financer visant à « dérisquer » les territoires en abondant plus largement le fonds Barnier pour anticiper les évènements à venir ?
- Faut-il donner la compétence « risque » aux collectivités territoriales pour assurer une meilleure prise en compte de la vulnérabilité des territoires et engager de véritables stratégies de résilience à traduire dans les documents d’urbanisme qui se basent actuellement sur des PPR dépassés ?
Il semble en tout cas plus que nécessaire d’inverser notre lecture des coûts des projets de résilience. Nous devons financer les projets d’adaptation non plus en regardant ce qu’ils coûtent, mais en estimant les coûts évités sur le temps long. La question qui devrait animer les élus, leurs conseils et l’État est le retour sur investissement, et non pas le coût en budget d’investissement.
C’est un virage indispensable sans quoi les territoires et leurs habitants en paieront le prix : un coût financier, pour indemniser ; un coût politique, car l’impact des évènements climatiques sur la population sera fort ; un coût social, car l’augmentation des prix des assurances dans certains secteurs vulnérables pourrait entraîner, à terme, un risque de gentrification.
©François Cointe / Revue Urbanisme n°451 (septembre-octobre 2026).
Pour aller plus loin :
Revue Urbanisme n° 451
Financer la ville - À la recherche de nouveaux modèles
septembre/octobre 2026
- Fin du GIP Epau : petites économies et grand gâchis
- Fragilisés, les CAUE défendent leur mission
- «L’écologisation n’a pas remis en cause la consolidation budgétaire», entretien avec Francesca Artioli et Nicolas Maisetti, coauteurs de La Ville verte au pied du mur
- Les multiples sources de financement d’Action cœur de ville
- Promesses et illusions du financement des grandes gares
- Financement participatif : l’immobilier s’y met
- Inviter l’approche culturelle dans les projets d’aménagement
À lire également dans ce numéro :
L’invitée : Isabelle Baraud-Serfaty, fondatrice de la société de conseil Ibicity
Notes :
[1] Rapport de la Cour des comptes sur l’assurance des catastrophes naturelles, avril 2026.
[2] Entre 50 et 320 euros quand il n’existe pas de pollution et entre 800 et 1 100 euros en cas de pollution, selon une étude relayée par The Conversation : « “Zéro artificialisation nette” : combien coûte vraiment la renaturation des sols urbains ? », 27 février 2025.
[3] Assurabilité des territoires, une affaire d’État, SCET, octobre 2025.
[4] Établissements publics de coopération intercommunale : communauté de communes, communauté d’agglomération, communauté urbaine, métropole.
[5] Caisse centrale de réassurance.
[6] 300 millions en 2026, soit 10 % de moins qu’en 2025, budget de l’État.