Quand le logement nous échappe : santé, littératie et dépossession
Chaleur, froid, bruit, factures incompréhensibles, équipements connectés : gérer son logement est devenu de plus en plus complexe, et cette complexité pèse sur la santé physique, mentale et sociale des habitants.
Pour l'analyser, Yankel Fijalkow et Yaneira Wilson (Centre de recherche sur l'habitat, LAVUE-CNRS, ENSA Paris-Val de Seine) ont mené une enquête qualitative auprès d'une quarantaine de ménages. Soutenue par LEROY MERLIN Source et l'Institut pour la recherche de la Caisse des Dépôts, elle mobilise les notions de « littératie en santé dans l'habitat », de « stress résidentiel » et de dépossession. Dans cet entretien, les deux chercheurs reviennent sur leurs résultats, sur les enjeux posés par les canicules pour la rénovation, et sur leur choix inhabituel de restituer leurs travaux sous forme de récit graphique.
Pourquoi vous êtes-vous intéressés au lien entre logement, santé et capacité d'agir des habitants, et que recouvre la notion de « littératie en santé dans l'habitat » ?
Notre recherche porte sur les liens entre le logement, la santé et la capacité d’agir des habitants. Nous sommes partis d’un constat : la gestion du logement est devenue de plus en plus complexe. Les habitants doivent comprendre le fonctionnement du chauffage et de la ventilation, interpréter leurs factures, utiliser des équipements connectés et s’adresser à une multiplicité d’interlocuteurs : bailleurs, syndics, gardiens, entreprises de maintenance ou fournisseurs d’énergie. Nous avons voulu comprendre ce qui se produit lorsqu’ils ne maîtrisent plus complètement leur lieu de vie. Comment réagissent-ils face à un logement trop froid ou trop chaud, à un bruit persistant, à un équipement qu’ils ne comprennent pas ou à une facture qu’ils ne parviennent pas à expliquer ? Comment relient-ils ces situations à leur santé physique, mentale et sociale ?
Pour répondre à ces questions, nous avons proposé la notion de « littératie en santé dans l’habitat ». Elle désigne la capacité à percevoir et à comprendre les liens entre le logement et la santé, mais aussi à trouver des ressources pour agir. Cette capacité ne dépend pas uniquement des compétences individuelles. Elle dépend aussi du bâtiment, des équipements, du statut d’occupation, des ressources économiques et des réponses apportées par les gestionnaires. Comprendre un problème ne signifie pas toujours pouvoir le résoudre.
Pourquoi le logement est-il devenu plus difficile à maîtriser, et que désignez-vous par « stress résidentiel » et « dépossession » ?
Le logement est soumis à de nouvelles normes techniques, sanitaires et environnementales. Dans le même temps, le prix de l’énergie augmente, les épisodes de froid ou de canicule deviennent plus difficiles à supporter et les habitants sont appelés à modifier leurs pratiques. Ils doivent économiser l’énergie tout en maintenant une température confortable ; aérer leur logement tout en évitant le froid, le bruit ou la pollution extérieure.
Ces injonctions peuvent entrer en contradiction. Elles obligent les habitants à faire des « arbitrages » qui ont des conséquences sur leur santé. Nous employons la notion de « stress résidentiel » lorsque le logement devient une source d’incertitude, d’inquiétude et de tension, notamment parce que l’habitant ne parvient plus à agir sur les problèmes rencontrés.
C’est à partir de là que nous parlons de dépossession. Nous l’entendons comme une perte de maîtrise de l’espace habité, du logement et, plus largement, du lieu de vie. Les habitants ne disposent plus de moyens suffisants pour se chauffer, vivre au calme, sécher leur linge, ouvrir leurs volets ou aérer leur logement. Le chez-soi, qui devrait protéger, devient alors un lieu de négociation entre plusieurs contraintes, voire plusieurs nuisances.
Comment avez-vous mené l'enquête auprès des habitants ?
Nous avons mené une enquête qualitative auprès d’une quarantaine de ménages aux situations sociales et résidentielles très différentes : locataires du parc social, propriétaires en copropriété et habitants de maisons individuelles. Les logements étudiés sont situés à Paris, en banlieue parisienne, à Bourges et dans l’agglomération rouennaise. Le panel comprend aussi bien des bâtiments anciens que des résidences récentes, dont certaines sont équipées de dispositifs domotiques.
Notre méthodologie s’est organisée en plusieurs temps. Nous avons d’abord proposé des cafés pédagogiques afin d’ouvrir une discussion collective sur les liens entre logement, bien-être et santé. Des entretiens individuels ont ensuite permis d’aborder les trajectoires résidentielles, les sensations corporelles, les pratiques de chauffage et d’aération, le bruit, les dépenses d’énergie et la compréhension des équipements.
Nous avons également réalisé des relevés habités, qui montrent comment les personnes occupent, aménagent et transforment réellement leur logement. La caméra thermique a constitué un autre élément de notre méthode. Elle a été utilisée comme un objet permettant de libérer la parole : les images produites permettaient de confronter les écarts de température aux sensations et aux récits des habitants.
Enfin, des restitutions collectives, sous la forme de focus groups, ont servi à discuter les résultats, à rechercher des leviers d’action et à confronter les expériences des uns et des autres, tout en préservant l’anonymat. Ces rencontres ont créé un espace de confiance autour des difficultés auxquelles nous pouvons tous être confrontés dans notre habitat.
Pour nous, cette démarche est à la fois narrative, participative et, surtout, pédagogique. Elle ne consiste pas à évaluer les « bons » ou les « mauvais » comportements, ni à désigner le bon ou le mauvais habitant, mais à comprendre la logique des pratiques, y compris lorsqu’elles paraissent contradictoires : « Où vais-je faire sécher mon linge ? Dois-je ouvrir la fenêtre ou non ? Aérer le logement ou faire entrer la pollution ? Comment régler les volets automatiques ? Faut-il faire appel à un expert ou apprendre à le faire soi-même ? »
Que révèle votre enquête sur la façon dont les habitants réagissent lorsque leur logement leur échappe ?
Les habitants disposent d’abord de connaissances précises sur leur logement. Ils observent les murs, les fenêtres, les odeurs, les courants d’air et les bruits. Ils suivent l’évolution de leurs factures, déplacent les meubles, ajoutent un chauffage d’appoint ou modifient leurs manières d’aérer. Ces savoirs ordinaires sont pourtant rarement reconnus comme une expertise.
Les possibilités d’action sont ensuite très inégalement réparties. Certains habitants peuvent financer des travaux, remplacer un équipement ou solliciter un professionnel. D’autres, notamment dans le parc social, ne peuvent ni transformer leur logement ni obtenir facilement une intervention. Ils doivent insister, bricoler, s’adapter ou parfois se résigner. Pour analyser ces réactions, nous nous sommes notamment inspirés du modèle proposé par Albert Hirschman dans Exit, Voice and Loyalty : partir, prendre la parole ou s’accommoder de la situation.
Notre recherche montre également que les outils techniques jouent un rôle ambivalent. Le diagnostic de performance énergétique, les thermostats connectés ou la domotique peuvent aider à comprendre et à piloter le logement. Mais ils peuvent aussi devenir des « actants », au sens de la sociologie de la traduction : des objets qui orientent les comportements, imposent des normes, suscitent des actions ou, au contraire, les empêchent. Lorsqu’ils sont incompréhensibles, défaillants ou imposés sans accompagnement, ils renforcent le sentiment de dépossession.
Face à ces difficultés, les habitants cherchent des « prises pour habiter ». Une prise peut être matérielle, comme un thermomètre ou un radiateur d’appoint ; sociale, comme l’aide d’un voisin ; ou symbolique, comme le sentiment de savoir utiliser un équipement. Ces prises permettent de retrouver une certaine maîtrise du logement.
Enfin, la santé ne se limite pas à l’absence de maladie. Dans les récits recueillis, elle renvoie à la possibilité de dormir, de respirer, de se reposer, d’étudier, de recevoir des proches et de se sentir en sécurité chez soi. Elle se construit dans les relations entre le corps, l’espace habité, les équipements et les autres habitants.
En quoi la crise climatique change-t-elle la façon de penser la rénovation des logements ?
Cette question devient encore plus importante avec la multiplication des canicules. Le logement doit protéger du froid, mais aussi des fortes chaleurs. Or les rénovations restent souvent pensées à partir du confort d’hiver, alors que le confort d’été est désormais un enjeu majeur de santé publique. En France, les premières estimations font état de près de 8 000 décès excédentaires pendant les vagues de chaleur de l’été 2026. Ce bilan reste provisoire et ne correspond pas uniquement à des décès directement attribués à la chaleur, mais il montre l’importance des conditions d’habitation, notamment pour les personnes âgées, malades ou isolées. La rénovation énergétique ne peut donc pas se limiter à réduire les consommations. Elle doit aussi rendre les logements habitables pendant les fortes chaleurs, grâce aux protections solaires, aux volets, à la ventilation nocturne ou encore à la possibilité de créer des courants d’air. Un logement performant devrait permettre aux habitants de comprendre leur environnement, d’agir sur lui et de préserver leur santé.
Pourquoi avoir choisi de restituer vos résultats sous la forme d'un récit graphique, et à qui s'adresse-t-il ?
Cette recherche nous a également conduits à réfléchir à notre manière de restituer les résultats. Nous avons davantage l’habitude d’écrire des articles et des textes scientifiques destinés au monde universitaire. Cette fois, nous avons eu la possibilité d’explorer d’autres formes de restitution : un rapport de recherche, mais aussi une bande dessinée — ou plutôt un récit graphique — réalisée à partir de nos résultats. Ce récit graphique permet de rendre plus visibles les situations observées, les paroles des habitants, leurs gestes, leurs hésitations et leurs manières de s’adapter au logement. Il donne aussi à voir des problèmes parfois difficiles à restituer uniquement par l’écriture scientifique.
Ce support permettra de partager les résultats avec un public plus large : les étudiants, les professionnels du logement, les personnes ayant participé à la recherche, mais aussi celles et ceux qui ne sont pas familiers du champ scientifique. Il s’agit de faire circuler autrement les connaissances produites et de rendre aux habitants une partie de ce qu’ils nous ont confié. Nous l’avons fait traduire en anglais et en espagnol afin qu’il puisse dépasser les limites et les frontières du contexte français.