Restrictions, sobriété, retenues d’eau : quelles réponses privées et publiques face à la sécheresse
Face à la sécheresse, comment agir, restreindre les usages, organiser la solidarité, stocker l'eau ou apprendre à en consommer moins. Les réponses se multiplient mais elles révèlent aussi des tensions profondes entre besoins concurrents. Ce dernier article de la série examine les mesures prises pendant la crise, les débats sur les retenues d'eau et pose une question de fond nos modèles, agricoles notamment : sont-ils encore adaptés à un climat qui change ?
De l’état de vigilance à celui de crise, différentes situations de niveau de sécheresse peuvent être identifiées, appelant en retour la mise en place de mesures préventives qui peuvent aller jusqu’à l’interdiction de certains usages.
Graphique 1 – La situation de la sécheresse par département
©VIGIEAU
Arrêtés préfectoraux : des restrictions d'une ampleur record
Il revient aux préfets de prendre des mesures d’interdiction touchant les usages domestiques de l’eau : arrosage des jardins, nettoyage des voitures, remplissage des piscines. Adoptées à l’été 2026 dans 99 départements, elles constituent un record depuis 2013. Dans de nombreuses communes de Bretagne, de la Creuse, de la Vienne ou encore des Deux-Sèvres, les feux d’artifice ont été annulés le 14 juillet. Le 27 juillet, La totalité de la France métropolitaine est sous vigilance : 80 % du territoire est soumis à des restrictions d’usage de l’eau et 62 départements sont en crise.
Dans le Lot dès le début du mois de juillet, le remplissage des réserves d’eau, retenues collinaires par pompage ou prises d’eau dans les ressources, est interdit. Les prélèvements pour l’irrigation agricole y sont également proscrits entre 8h et 20h. Les particuliers sont soumis aux mêmes horaires pour l’arrosage des jardins potagers, le remplissage des piscines et le lavage des véhicules [1]. Des mesures strictement identiques sont prises en Haute-Vienne et dans la Creuse [2].
Au 15 août, la situation a empiré et les mesures de protection des nappes et des rivières qui ravitaillent la population se sont maintenant étendues à 92 départements [3].
Graphique 2 – Les mesures de restrictions d’eau potable en France
©VIGIEAU
Des solutions face à la sécheresse : mesures palliatives, solidarité locale et adaptation
Au titre des mesures provisoires, on compte l’approvisionnement par camions-citernes pour le ravitaillement de la population, à l’instar de la Meurthe-et-Moselle ou de la Haute-Savoie, souvent doublé de dynamiques de solidarité qu’il vaut la peine de relever. Dans le Loiret, par exemple, la Fédération Départementale des Syndicats d'Exploitants Agricoles (FDSEA) et le comité départemental des Jeunes agriculteurs ont mis en place une collecte de fanes de petits pois qui « ne doivent pas être détruites mais mises à la disposition des éleveurs pour l'alimentation du bétail » [4].
À Boynes, près de Pithiviers, le niveau de la nappe qui alimente le réseau communal est si bas, qu'à la demande du maire, les agriculteurs ont alimenté la réserve du château d'eau avec leurs propres forages. L'opération a permis de relever le niveau du réservoir de 300 mètres cubes.
Comment faire de la sobriété un premier réflexe ?
Au-delà du soutien d’étiage, qui relève de la responsabilité publique, une large palette d’outils est à disposition - à commencer par ceux en mesure de favoriser la sobriété et l’adaptation. Comme l’a affirmé à la mi-août la ministre de l’écologie, « La sobriété devra devenir notre premier réflexe : cela vaut pour les particuliers, les collectivités, l’agriculture, l’industrie ». A cet effet, le renforcement des contrôles s’impose d’urgence pour encadrer les usages et faire en sorte que les dérogations en matière de pompages dans les rivières et dans les nappes ne soient qu’exceptionnellement accordées.
Lever les obstacles à l’écoulement constitue un autre axe de l’action publique : la France est l’un des pays en Europe où se trouvent le plus d’aménagements « patrimoniaux » comme les petits barrages ou moulins [5].
Lire également : Comment sauver nos rivières ? Gemapi, renaturation des cours d’eau : le travail de titan des syndicats de rivière
Comme le souligne Thibault Datry, écohydrologue, « Il est important de redonner davantage de liberté de circulation aux organismes aquatiques, pour qu’ils puissent aller trouver refuge dans d’autres endroits de la rivière, en période de sécheresse, puis recoloniser la rivière à l’automne. Retenir quelques mètres cube avec des petits ouvrages peut apparaître comme une solution tentante, mais c’est de la maladaptation : l’eau va se réchauffer, se désoxygéner, s’évaporer » [6]. Un autre observateur renchérit : « Pour l’irrigation, on a des leviers d’action en France, comme l’agroécologie, l’aménagement des champs, des versants, pour retenir l’eau et éviter qu’elle ne s’évapore. On est en train de changer de paradigme, c’est positif [7]. »
Conserver l’eau, mais comment ? Les retenues d’eau sont-elles une solution ?
Sans entrer dans les détails du débat concernant les « retenues d'eau » ou encore les « bassines », un constat s'impose : cette politique oppose deux logiques antinomiques qui rendent impossible tout échange autour du partage de l’eau.
D’un côté, les irrigants – qui demandent des dérogations pour irriguer et remplir leur mission de souveraineté alimentaire ; de l’autre, les défenseurs du principe de précaution. S’ajoute, comme nous le soulignions dans notre rapport de 2024, l’absence criante de projet territorial de gestion de l’eau (PTGE) et quand ils existent, leur non-respect par les acteurs agricoles.
Pour Pascal Barbier, président du Grand Ouest Toulousain « Nous sommes dans une situation de conflit d’usages » [8]. Trois usages principaux sont concernés : l’alimentation en eau potable, l’irrigation des cultures et le soutien d’étiage, réalimentation des cours d’eau lorsque leurs débits deviennent insuffisants.
Conclusion : Faut-il changer de modèle agricole ?
Qu’il nous suffise de reconnaître que, dans certaines circonstances, les retenues sont nécessaires lorsqu’aucune autre mesure n’est disponible, à condition que le débat démocratique ait été respecté et qu’un consensus local ait été trouvé.
Il n’en reste pas moins nécessaire de rappeler un constat scientifique qui ne souffre aucune contestation : le climat change et avec lui les niveaux de pluviosité et de sécheresse, dont les occurrences se déplacent dans l’année.
Comme l’écrit Jean Colcombet, directeur de recherche à l'Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), « On entend souvent et on trouve l'idée rassurante qu'à la fin du siècle, la quantité d'eau qui tombera annuellement pourrait être équivalente à aujourd'hui, répartie différemment au cours de l'année. Il suffirait alors de la stocker. Je pense nécessaire de rappeler que ces projections ont une incertitude et il me semble dangereux de miser sur le scénario qui nous plaît le plus. Par ailleurs, plus il fait chaud, plus il faut d'eau à transpirer pour maintenir une température cellulaire en deçà d'une limite létale. Dans un monde plus chaud, un volume d'eau qui paraissait suffisant ne le sera plus pour les cultures. Le problème est le même pour l'élevage : il faudra plus d'eau pour les animaux et beaucoup plus d'eau pour produire leur nourriture. L'eau deviendra donc de plus en plus limitante, même si les précipitations annuelles se maintiennent [9]. »
Quelles que soient les orientations prises par l’action publique, un constat semble partagé : le secteur de l’agriculture doit désormais affronter la réalité des enjeux liés au changement climatique et sans doute adopter un nouveau modèle.
Quel pourrait-il être ? Redonnons la parole à Jean Colcombet : « L'agriculture actuelle est très productive, mais très dépendante d'externalités largement importées, comme les engrais, la mécanisation, les énergies fossiles, l'irrigation, etc. Par ailleurs, à cause de ces dépendances, elle dégrade beaucoup l'environnement, ce qui se retourne contre elle. II n'est donc pas du tout sûr qu'elles se maintiennent malgré tous nos efforts. La rendre résiliente, robuste aux aléas, c'est par définition réduire ses dépendances et ses impacts. Mais il semble que cela ne se fasse pas sans accepter une diminution des rendements. Or, dans une société qui a comme objectif de nourrir tout le monde, le seul levier à l'échelle est de végétaliser nos assiettes ».
Notes
[1] « Rivières : la situation se dégrade, la préfecture renforce son arrêté, La Dépêche du Midi 9 juillet 2026.
[2] Anne-Laure Frémont, « Être sûr d’avoir de l’eau potable au 1er septembre » : face à une sécheresse historique, l’exécutif prêt à « sortir du cadre », le Figaro 27 juillet 2026.
[3] in Léa Sanchez, « Avec la sécheresse en France, des tensions de plus en plus vives sur l’approvisionnement en eau potable : « Nous sommes dans l’inconnu » », Le Monde, le 13 août 2026.
[4] Le manque d'eau cause déjà des problèmes dans le Loiret ; 21 juin 2026 La République du Centre
[5] https://www.caissedesdepots.fr/eclairage/blog/articles/comment-sauver-nos-rivieres-gemapi-renaturation-des-cours-deau-le-travail-de-titan
[6] « Des rivières qui, de mémoire d’homme, ne s’étaient jamais asséchées ne coulent plus » propos recueillis par Léa Sanchez, Le Monde, 12 août 2026
[7] La Nouvelle République, « Préserver nos ressources eau face à al sécheresse, 19 juin 2026
[8] Cité in Réserves d’eau : une situation qui inquiète le Grand Ouest », La Dépêche du Midi 12 août 2026
[9] in : Le Populaire du Centre 26 juin 2026
Cet article clôt la série sécheresse 2026. Retrouvez les articles précédents :
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