Sécheresse 2026 : de la Normandie à la Moselle, des territoires inégalement exposés
La sécheresse de 2026 n’oppose pas simplement le Nord au Sud : elle dépend de la nature des sols, du sous-sol et des usages de l'eau. Normandie, Bretagne, Sud-Ouest, Bourgogne-Franche-Comté, Moselle, la sécheresse de 2026 n'a épargné aucune région mais s'est exprimée différemment selon les territoires inégalement exposés face à une même crise.
D’un extrême à l’autre en trois mois
Au vu du déficit de pluviosité, de l’assèchement des sols et de l’abaissement du niveau des débits des cours d’eau, plusieurs observateurs ont conclu que la sécheresse de l’été 2026 n’a pas d’équivalent dans un passé récent : les niveaux de sécheresse atteints en 2022 comme en 1976 ont été largement dépassés.
Pour Yves Tramblay, directeur de recherche en hydrologie à l'Institut de recherche pour le développement (IRD), la sécheresse de l’été 2026 « est d'ores et déjà historique. La situation est d'autant plus saisissante qu'en mars, à la sortie de l'hiver, tous les signaux étaient au vert : du fait de pluies abondantes, l'indice d'humidité des sols avait alors atteint un niveau maximal historique. En l'espace de trois mois, tout s'est inversé : nous sommes passés d'un extrême à l'autre [1].»
Pour nous en convaincre, parcourons quelques régions françaises.
Encadré : Sécheresse météorologique, agricole, hydrologique, de quoi parle-t-on ?
« La sécheresse ne se résume ni à la température ni à une opposition entre le nord et le sud. Elle dépend
du type de sol, de la nature du sous-sol, du fonctionnement des nappes et de leurs relations avec les rivières.
Il en existe plusieurs types. La sécheresse météorologique correspond à des précipitations inférieures à la normale. Nous sommes aujourd’hui dans cette situation : dans de nombreuses régions françaises, il a beaucoup moins plu que d’habitude au cours des dernières semaines.
Il existe ensuite une sécheresse agronomique, ou agricole. Elle apparaît lorsqu’il ne reste plus assez d’eau dans les sols pour être utilisée par la végétation. C’est également le cas dans de nombreuses régions. Il a peu plu et il a fait très chaud. L’eau contenue dans les sols a été évaporée ou transpirée par les végétaux : c’est l’évapotranspiration.
En revanche, nous ne sommes pas, de manière générale, dans une sécheresse hydrologique qui résulterait d’une mauvaise recharge des nappes souterraines. Dans la plupart des régions françaises, celles-ci se sont correctement remplies cet hiver. »
Entretien avec Patrick Lachassagne, in : Géraldine Woessner, « Sécheresse : où est passée l'eau tombée cet hiver ? L'explication d'un hydrogéologue», Le Point, 15 juillet 2026
Un bocage normand en crise dès le mois de juin
Commençons par la Normandie, plus exactement par Vire dont les cours d’eau virois n’ont pas connu un tel état depuis l’été 2022 [2]. A l’époque, la sécheresse qui avait frappé le bocage avait eu lieu en juillet ; cette année, c’est avec trois semaines d’avance qu’elle s’est manifestée et à la mi-septembre le niveau de crise sécheresse est toujours à son maximum [3].
Pénuries en Bretagne : quelles pistes pour sécuriser l’approvisionnement en eau ?
Plus surprenant peut-être est la situation du Finistère où plusieurs communes ont été ravitaillées en bouteilles d’eau. Quant à l’île de Groix, dans le Morbihan voisin, elle s’est retrouvée contrainte en urgence de dessaliniser son eau.
Le scénario catastrophe de l’été 2022 où le département avait dû faire face à une pénurie d’eau allait-il se reproduire à l’été 2026 ? Pour le président de la Chambre d’agriculture de Bretagne, Laurent Kerlir la réponse est non mais cela ne signifie en rien un constat positif, tout au contraire : en 2022, disait-il, l’« on avait eu de petits orages. [Aujourd’hui] Il y a une forte inquiétude. Nos rivières sont extrêmement sensibles. Les niveaux sont ceux d’une fin d’été ou d’une fin septembre. Pour moi, c’est à comparer avec la sécheresse de 1976. Le Finistère atteint par de telles canicules, on n’a jamais vu ça. Une certitude : la Bretagne en manque de plus en plus et la carte des niveaux d’alerte officiels vire au rouge »[4].
A cela s’est ajouté le constat de la vétusté des infrastructures, largement déficientes, ce qui a nourri la crainte de manquer d’eau. En effet, 37 % d’entre elles ont été posées avant 1980. Au total, c’est 60 % du réseau qui se révèle fragile face aux risques de fuites et de casses [5]. En conséquence, le conseil départemental du Finistère a mobilisé des dizaines de milliers d’euros pour des travaux et, face à des ressources en eau appauvries cet été, a proposé de modérer la consommation d’eau potable, en période touristique, grâce à une tarification saisonnière.
Plus largement, seuls 1% à 2% seulement du territoire breton sont irrigués, une proportion singulière en regard de la situation nationale, et qui conduit nombre d’acteurs à voir d’un bon œil la construction de réserves de substitution (« bassines »). Face à l’impressionnante montée des températures et de la sécheresse, les agriculteurs bretons réclament ainsi la construction de 60 à 70 réserves à horizon de 5 à 10 ans [6].
De la Garonne aux Pyrénées : une sécheresse précoce et généralisée dans le Sud-Ouest
Descendons directement vers le sud, jusqu’à la Garonne où le parallèle s’impose avec la situation de 2022 même si les autorités ont assuré au début du mois de juillet ne pas être encore confrontées à une situation de crise généralisée.
Pour Baptiste Mandard, sous-préfet de Toulouse et préfet coordonnateur du sous-bassin de la Garonne, la situation s’est révélée préoccupante dès la fin juin. « Nous sommes en situation de sécheresse avec plusieurs semaines d’avance », a-t-il souligné et c’est pourquoi, dès cette date, les restrictions d’usage de l’eau ont été renforcées dans plusieurs secteurs [7]» . La situation va empirer le mois suivant et justifier les pires craintes.
Encore plus au sud, dans les Pyrénées-Orientales, les nappes phréatiques étaient pleines à la sortie de l’hiver ; puis brutalement, à partir du 5 mai, plus aucune goutte de pluie. La sécheresse s’installe et les incendies ne tardent pas. Et Nicolas Garcia, le président du syndicat mixte des nappes de la plaine du Roussillon, de décrire une situation « paradoxale » : « Il y a de l’eau dans les nappes et les barrages sont pleins mais le paysage paraît extrêmement sec, en raison d’un taux d’hygrométrie très bas. La végétation de l’année et les cultures souffrent. Dans cet environnement, on a tendance à arroser davantage, c’est normal, sans oublier l’arrivée des touristes, ce qui fait logiquement augmenter la consommation d’eau [8]» . Les feux se multipliant, le 15 juillet l’évacuation de villages entiers a été ordonnée. Du jamais vu.
Bourgogne-Franche-Comté : une sécheresse plus précoce qu'en 1976, 2003 et 2022
Délaissons le sud aquitain et les vignobles largement affectés, et traversons le Massif central où la sécheresse n’a pas épargné les départements du Cantal et du Puy-de-Dôme où la situation hydrologique s’est dégradée à l’approche de l’été, et atteignons la Bourgogne-France-Comté. Dans cette région, le parallèle est vite établi avec les périodes de grandes sécheresses des années 1976, 2003, 2022 quant à l’instar d’aujourd’hui, la situation avait cumulé un abaissement massif des réserves suite, notamment, à l’absence de pluviosité au printemps et bientôt une forte canicule.
Mais aujourd’hui, selon le chef du département hydrologie et hydrométrie à la Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (DREAL) de Bourgogne-Franche-Comté, Clément Donney, la différence tient au fait que « la sécheresse de 2026 a démarré bien avant le début de l’été, qu’on est encore loin de l’automne, et que la météo à quinze jours n’annonce pas de fortes précipitations » [9].
La sécheresse met à mal l’eau potable en Moselle : 200 000 personnes menacées
Plus au nord-est, le pays mosellan se caractérise par des prélèvements records à l’été 2026 [10]. Au cœur des enjeux, la rivière Le Rupt de Mad qui traverse la Meuse et la Meurthe-et-Moselle avant de se jeter dans la Moselle. En cas de besoin, le lac de Madine soutient son débit. Or, à l’été 2026, les prélèvements ont fait baisser le niveau du lac, et, suite à la sécheresse celui des nappes phréatiques également (la nappe du jurassique et celle du Grès des Trias). Simultanément, des interruptions majeures ont mis à sec plusieurs tronçons du Rupt de Mad.
A la mi-septembre, la situation n’est toujours pas revenue à la normale : les constats sur la pisciculture sont alarmants, de même que ceux sur les niveaux d’eau. Or, les deux sources d’eau, le Rupt de Mad et le lac de Madine, assurent 60% de la production d’eau potable dans un bassin qui excède largement la population mosellane. En effet, le Syndicat des eaux de la région messine (Serm) qui gère cette eau est le plus grand service d’eau public de Lorraine, puisqu’il alimente 38 communes de la métropole de Metz, de Rives de Moselle et du Haut-Chemin-Pays de Pange, soit 200 000 personnes.
Conclusion
D’une manière générale, un déficit de pluviosité affecte d’autant plus le niveau des nappes phréatiques que celles-ci se trouvent sollicitées par différents usages. En retour, cet abaissement des nappes perturbe directement les cours d’eau de surface, eux-mêmes déjà atteints par la sécheresse. Se posent alors deux questions : celle des atteintes portées à la biodiversité et plus généralement aux activités agricole, sylvicole et viticole ; et celle de la priorisation des usages.
Elles font l’objet des deux derniers articles de cette série. Auparavant, le prochain article « Du petit chevelu au grand fleuve le réseau hydrographique à l'épreuve de la sécheresse » suit la sécheresse le long des cours d’eau, des ruisseaux asséchés jusqu’au Rhin et au Danube.
Notes :
[1] Sébastien Billard, "Stocker l’eau est un pari très risqué sur l’avenir", L'Obs, 18 août 2026
[2] 30 juin 2026, Ouest France
[3] https://www.ouest-france.fr/meteo/secheresse/secheresse-dans-le-calvados-le-virois-et-le-bessin-restent-en-crise-la-pression-redescend-sur-le-reste-du-departement-76010242-adbc-11f1-b773-22a20d9d91fa
[4] Laetitia Jacq-Galdeano, « En manque d’eau, une partie de la Bretagne placée en crise sécheresse », 1 août 2026 Ouest France
[5] Melissa Breton, « Ressources en eau du Finistère : « Les voyants passent au rouge » 17 juillet 2026 Ouest France
[6] Jean Le Borgne, « Eau : les agriculteurs bretons réclament plus de réserves », Le Télégramme 24 juin 2026
[7] Les premiers lâchers d’eau déclenchés dans la Garonne », La Dépêche, 4 juillet 2026
[8] Des nappes phréatiques pleines mais une végétation très sèche : le paradoxe des Pyrénées-Orientales 16 juillet 2026leParisien.fr.
[9] Serge Lacroix , « Ressource en eau : tous les voyants sont au rouge, L'Est Républicain, 18 juillet 2026
[10] Moselle-pays-haut. Sécheresse : les ressources en eau sous haute surveillance, 22 juillet 2026 Le Républicain Lorrain