Le solaire dans la transformation d’un territoire industriel. Réflexions à partir du cas du bassin industriel Fos-Berre

Date de publication 24 février 2026

Temps de lecture 5min

©Le port de Fos-sur-Mer (source : GPMM)

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Aborder l’énergie solaire à l’échelle d’un territoire comme celui du bassin industriel Fos-Berre suppose de se départir de toute approche abstraite ou technosolutionniste. Le solaire n’y apparaît ni comme une solution globale, ni comme un substitut direct aux systèmes énergétiques existants. Il s’inscrit, au contraire, dans une réflexion plus large sur la transformation progressive des systèmes productifs, sur les conditions de la décarbonation industrielle et sur les interdépendances énergétiques à l’échelle territoriale. 

Le bassin industriel Fos-Berre constitue, à cet égard, un cas singulier. Par son histoire, par la densité et la diversité de ses activités industrielles, par son poids énergétique, il concentre de manière particulièrement visible les enjeux auxquels sont confrontés les territoires industriels engagés dans la transition écologique. 

Un territoire industriel à forte intensité énergétique 

©Piicto[1]

Figure 1. Cartographie des plateformes majeures du bassin industrialo-portuaire Fos-Berre  
 

Le bassin industrialo-portuaire Fos-Berre accueille des activités industrielles stratégiques et parmi les plus énergivores de l’économie française. Raffinage, pétrochimie, chimie, sidérurgie, production d’énergie, logistique portuaire et traitement des déchets y coexistent sur plusieurs milliers d’hectares. La seule ZIP[1] de Fos-sur-Mer s’étend sur environ 10.000 hectares, soit une superficie comparable à celle de Paris intramuros. 

Cette concentration industrielle se traduit par un niveau élevé de consommation énergétique et d’émissions de gaz à effet de serre. À l’échelle du territoire, les émissions industrielles atteignaient encore, à la fin des années 2010, près de 18 à 19 millions de tonnes de CO₂ par an. Ce chiffre situe Fos-Berre parmi les territoires les plus émetteurs au niveau national (environ 15% des émissions nationales de l’industrie française). Il constitue un point de départ incontournable pour toute réflexion sur la transformation du système énergétique local. 

Ce poids industriel n’est toutefois pas homogène. Les activités présentes diffèrent fortement par leurs procédés, leurs besoins énergétiques, leurs contraintes économiques et leurs marges de manœuvre en matière de décarbonation. Cette hétérogénéité rend illusoire toute approche uniforme et impose une lecture fine des trajectoires possibles. 
 

Écologie industrielle et territoriale : un cadre de transformation 

Face à ces enjeux, le territoire s’est engagé depuis plusieurs années dans une démarche d’écologie industrielle et territoriale. Cette approche, pilotée et animée par PIICTO, repose sur l’idée que les activités industrielles ne peuvent plus être pensées de manière isolée, mais comme les composantes d’un système territorial partagé. Elles cohabitent sur un même espace, mobilisent des infrastructures communes et génèrent des flux de matières, d’énergie, de ressources et de déchets susceptibles d’être mutualisés ou mieux valorisés. 

L’écologie industrielle et territoriale vise ainsi à transformer des voisinages parfois subis en interdépendances organisées. Elle ne se limite pas à l’optimisation de flux existants, mais cherche à structurer des synergies et des boucles de mutualisation à long terme, associant acteurs industriels, collectivités territoriales, gestionnaires de réseaux et opérateurs énergétiques. 

Dans ce cadre, la décarbonation des activités industrielles n’est pas abordée comme une injonction descendante, mais comme un processus progressif, fondé sur l’identification de leviers réalistes et sur leur articulation dans le temps. 

Trajectoires de décarbonation et rôle de l’électricité 

Fruit de nos travaux dans le cadre du Programme SYRIUS dédié à la décarbonation, les leviers de décarbonation mobilisables sur le territoire sont désormais bien identifiés. Ils incluent l’amélioration de l’efficacité énergétique, l’électrification de certains procédés, la substitution d’intrants carbonés, le recours à l’hydrogène, ainsi que, dans certains cas, le captage, stockage ou valorisation du CO₂ résiduel. Aucun de ces leviers ne permet, à lui seul, d’atteindre la neutralité carbone. Leur combinaison, en revanche, ouvre des trajectoires crédibles, à condition d’être pensée de manière cohérente et planifiée. 

L’électrification des procédés industriels occupe une place centrale dans ces trajectoires. Elle répond à la fois à des impératifs climatiques et à des contraintes technologiques. Pour de nombreuses industries présentes sur le territoire, les marges de progrès en matière d’efficacité énergétique sont déjà largement exploitées. À horizon 2030, 2035 ou 2040, les besoins en électricité sont appelés à croître, malgré les efforts de sobriété et d’optimisation. 

Cette perspective pose une question immédiatement opérationnelle : celle de l’accès à une électricité abondante, compétitive et décarbonée. Le territoire dispose de capacités locales de production d’électricité, notamment à travers des centrales à cycle combiné gaz. Celles-ci contribuent à la sécurité d’approvisionnement, mais restent émettrices de CO₂ et ne peuvent constituer en l’état une solution de long terme. 

D’autres options reposent sur le renforcement des capacités d’acheminement depuis les grands pôles de production nationaux, en particulier la vallée du Rhône. Ces choix soulèvent toutefois des enjeux lourds en matière d’infrastructures, de délais et d’acceptabilité locale, comme l’ont montré les débats autour du projet de ligne à très haute tension courant 2024-2025. 

Le solaire comme composante d’un mix territorial 

Dans ce contexte contraint, les énergies renouvelables prennent une place spécifique. Elles ne constituent pas une réponse globale aux besoins énergétiques du territoire, mais une contribution indispensable à la diversification du mix et à la réduction des émissions locales. 

L'énergie photovoltaïque est l’un des leviers mobilisables à l’échelle de ce territoire. Des installations existent déjà, souvent implantées sur des délaissés industriels, des surfaces portuaires ou des fonciers peu valorisés. D’autres projets sont en développement, portés par des industriels ou des énergéticiens, en lien étroit avec les contraintes du territoire. 

Les ordres de grandeur imposent toutefois une lecture réaliste. Même en mobilisant l’ensemble des surfaces disponibles sur les toitures, les parkings ou certaines emprises industrielles, la production solaire restera très inférieure aux besoins électriques du territoire, qui se chiffrent en dizaines de térawattheures. Le solaire ne peut donc être envisagé comme une solution unique, mais comme l’un des éléments d’un système énergétique territorial plus large. 

Expérimentations et innovations à grande échelle 

L’intérêt du bassin industrialo-portuaire Fos-Berre réside également dans sa capacité à accueillir des projets innovants à grande échelle. Éolien offshore flottant, projets de power-to-gas comme Jupiter 1000, expérimentations autour de l’hydrogène, du stockage ou du captage du CO₂ : ces initiatives témoignent d’une dynamique de transformation déjà engagée. 

Ces projets impliquent des investissements considérables, souvent de l’ordre de plusieurs centaines de millions d’euros, voire davantage. Ils traduisent la réalité des transitions industrielles, qui ne peuvent être ni rapides ni homogènes. La transformation d’un territoire industriel repose sur des trajectoires intermédiaires, des compromis techniques et économiques, et une capacité à accepter des solutions transitoires. 

Solaire, interdépendances et enjeux de souveraineté(s) 

Dans cette perspective, le solaire ne doit pas être analysé isolément, mais comme un levier parmi d’autres d’une transformation systémique. En contribuant à diversifier les sources de production électrique locales, il participe à la réduction progressive du recours (dépendance) aux énergies fossiles importées et à certaines vulnérabilités énergétiques et géopolitiques. 

L’enjeu n’est pas tant de rechercher une autonomie énergétique illusoire sur ce type de territoire que de construire des interdépendances plus maîtrisées, à l’échelle territoriale comme nationale. L’écologie industrielle et territoriale offre à cet égard un cadre pertinent pour penser ces interdépendances, en les organisant plutôt qu’en les subissant. 

Conclusion 

Le cas du bassin industriel Fos-Berre montre que l’énergie solaire ne peut être appréhendée comme une solution suffisante. Elle prend sens lorsqu’elle est inscrite dans une stratégie territoriale de long terme, articulée avec les autres leviers de décarbonation et avec les contraintes industrielles existantes. À cette condition, le solaire devient non pas un symbole, mais un outil concret de transformation, capable de contribuer aux enjeux de souveraineté(s) énergétique et à la transition écologique des territoires industriels.

Cet article synthétise une présentation faite par l’auteur à l’occasion du séminaire « Enjeux de souveraineté. Le cas de la filière solaire », organisé par La Fabrique Ecologique le 28 janvier 2026 à Marseille. L’évènement s’inscrit dans le cadre d’une série de six séminaires sur les enjeux de souveraineté co-organisés en 2025 et 2026 par la Caisse des Dépôts et plusieurs partenaires think tanks, dont La Fabrique Ecologique. 

 

Notes

[1] L'association de la Plateforme Industrielle et d'Innovation Caban-Tonkin « PIICTO » regroupe des entités industrielles et des acteurs publics du territoire Marseille Fos
[2] Zone industrialo-portuaire