Les territoires industriels à l’épreuve des habitants

Date de publication 27 mai 2026

Temps de lecture 4 min

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  • Caroline Granier

    Caroline Granier

    Docteure en Sciences Économiques et Cheffe de projet à La Fabrique de l’industrie

Un projet de décret prévoit prochainement de porter directement devant la cour administrative les recours contre les projets industriels dont l’investissement est supérieur à 5 millions d’euros (plus précisément, les recours contre les permis de construire et contre les autorisations environnementales), afin de réduire les délais d’implantation pour les industriels. Cette disposition met en évidence l’existence de conflits locaux entre les porteurs de projets industriels et les Français, à l’heure où tout le monde s’accorde sur la nécessité de réindustrialiser les territoires. Sur quoi portent exactement ces conflits et que révèlent-ils sur la nature des relations entre industrie et habitants ?

Quelle dynamique des conflits ?

Selon Torre et al. (2016), un conflit se différencie d’une simple tension par « le franchissement d’un seuil qualitatif qui correspond à l’engagement des parties et a pour but de crédibiliser leurs positions. […] Cet engagement a un coût irréversible, monétaire ou hédonique, et peut prendre différentes formes : le recours en justice, la publicisation (différend porté devant des instances publiques ou des services de l’État), la médiatisation (différend porté devant les médias), les voies de faits ou la confrontation verbale, la destruction de biens ou d’infrastructures, la production de signes (barrières, etc.) ». Dans Granier (2025), une revue de presse quotidienne régionale permet de cerner le nombre de conflits portant sur des projets industriels qui ont eu lieu en France entre 2010 et 2024. Si ces conflits sont restés relativement peu nombreux s’agissant des activités manufacturières au sens de la NAF, au regard du nombre total de créations ou d’extensions de sites industriels en France (61 projets contestés contre 2 269 sites industriels créés ou étendus répertoriés par le cabinet Trendeo), leur nombre augmente assez largement lorsqu’on y ajoute les activités extractives, de traitement des déchets et surtout énergétiques. Le ratio devient ainsi de 603 pour 5 580. Parmi ces 603 projets contestés, 71 % sont liés aux éoliennes et aux méthaniseurs. Dans le secteur manufacturier, 57 % des projets contestés concernent les usines chimiques et les usines d’enrobage ou de ciment. En d’autres termes, notre analyse ne met pas en évidence une opposition systématique des riverains français aux projets industriels mais une concentration des contestations dans un petit nombre de secteurs.

Figure 1. Conflits locaux recensés par la presse, par secteur d’activité (2010-2024, France hors Alsace et Corse)

©Trendeo et Europresse. Traitements La Fabrique de l’industrie

Note : l’industrie regroupe ici les activités relevant des sections B, C, D et E de la NAF.

Qui dit diversité d’acteurs dit diversité de conflits

Une contestation est rarement le fait d’une seule et unique personne. Diverses parties prenantes peuvent apparaître au cours de conflits : riverains, salariés, associations environnementales, élus… avec chacune une motivation qui lui est propre

Le premier motif qui vient à l’esprit est lié à la crainte par les riverains de transformations de leur environnement familier, principalement au voisinage de leur domicile, du fait de l’implantation d’une usine. Ces transformations peuvent effectivement avoir un impact sur leur cadre de vie (augmentation du trafic routier par exemple) ou sur la valeur de leurs biens fonciers et immobiliers. Ainsi même si le projet est reconnu comme étant d’intérêt général, la perception individualiste d’un calcul coûts-bénéfices défavorable peut pousser à le contester. On parle ici du phénomène ou du syndrome Nimby (not in my backyard).

Un deuxième motif, également lié à des facteurs territoriaux, relève davantage d’une dimension émotionnelle et de représentations collectives que d’un calcul d’intérêt individuel. Il s’agit de l’attachement au lieu, de l’image que les habitants se font du territoire, de son projet économique ou encore de facteurs plus politiques comme le calendrier électoral.

La nature et l’utilité du projet constituent une troisième source potentielle de conflits, en particulier lorsque le projet présente des risques pour la santé publique ou qu’il s’inscrit dans un mode de production contesté par les opposants (« dominant », « productiviste », « extractiviste »…). Les contestations ne visent alors pas uniquement à débouter le projet localement : leur objectif est plutôt que le projet ne soit mis en œuvre nulle part. On parle alors de phénomène Banana (build absolutely nothing anywhere near anyone) et de Niaby (not in anyone’s backyard), en écho au Nimby vu précédemment.

Un quatrième motif relève moins de la nature du projet que de la manière avec laquelle il a été élaboré. Les actions de contestation trouvent alors leur origine dans l’absence de dialogue avec les riverains, l’insuffisance des dispositifs de participation ou l’opacité du processus décisionnel (Fortin et Fournis, 2014).

Enfin, il arrive que les contestations dépassent le projet lui-même. Les opposants remettent alors en cause la légitimité des décideurs publics dans la définition de l’intérêt général. L’expertise apportée dans le cadre du projet, par exemple pour en mesurer les impacts environnementaux, peut également être contestée lorsqu’elle est perçue comme favorisant indûment le porteur du projet. C’est parfois aussi la représentation démocratique qui se trouve mise en jeu, quand la contestation traduit une demande plus large des habitants de participer à l’élaboration des projets sur leur territoire.

Bien sûr, ces motifs ne sont pas exclusifs les uns des autres et peuvent se cumuler pour un même projet. Au passage, on observera que les contestations locales des projets industriels sont loin de relever uniquement du phénomène Nimby, contrairement à ce que l’on entend souvent.

Quelles réponses apporter ?

Face à cette diversité d’acteurs et de sources de conflits, on saisit assez vite que les réponses à apporter sont plurielles pour que « le projet s’intègre harmonieusement dans son milieu naturel et humain », ce qui est la définition même du terme « acceptabilité » selon par Caron-Malenfant et Conraud (2009). En particulier, on comprend mieux pourquoi la consultation du public, qui constitue la principale réponse apportée par les pouvoirs publics depuis la création des enquêtes publiques au XIXe siècle, ne garantit pas que les projets soient menés à terme.

Certes, la consultation aujourd’hui menée par la Commission nationale du débat public (CNDP) constitue un outil supplémentaire pour impliquer les citoyens, plus en amont des projets que les enquêtes publiques. Elle vise notamment à faire émerger un dialogue entre les parties prenantes impliquées. Mais elle apparaît, elle aussi, ancrée dans des procédures administratives qui ne favorisent pas l’implication du public et ne lui garantissent aucun pouvoir d’influence sur la décision finale. En outre, ces procédures imposent aux porteurs de projet des délais contraints ainsi que des coûts incompressibles.

D’autres dispositifs, monétaires ou non monétaires, visent à rééquilibrer les impacts négatifs et les retombées positives des projets pour la population. Il existe notamment des taxes spéciales au bénéfice des zones littorales qui accueillent des éoliennes en mer mises en place par l’État. Les mécanismes de compensation peuvent aussi relever directement des porteurs de projet et des acteurs locaux. C’est le cas des accords de partage des bénéfices, très présents dans les industries extractives au Canada et en Australie où des négociations sont engagées entre les villes et les porteurs de projet. C’est également le cas des financements participatifs de projets – pour les éoliennes en mer à Dieppe par exemple – qui permettent aux riverains de devenir actionnaires, accédant ainsi au partage des bénéfices et aux informations importantes.

La co-construction des projets, c’est-à-dire selon Theveniaut (2013) le partage de la responsabilité d’agir avec ceux qui vivent le territoire au quotidien, constitue une manière de favoriser leur inscription durable dans un territoire. Elle peut prendre des formes très différentes : un pacte visant à fédérer les acteurs, à décrire les engagements de chacun et à simplifier le fonctionnement opérationnel des actions ; des comités de réflexion autour de ce que devrait être le territoire industriel de demain ; l’implication des citoyens dans la construction de l’expertise scientifique nécessaire pour mesurer les impacts sanitaires ou environnementaux…

Conclusion

Il existe bien des conflits locaux concernant des projets industriels et énergétiques mais ils ne sont pas systématiques. Très concentrés dans un nombre restreint de secteurs, ils révèlent l’hétérogénéité des intérêts en jeu. Pour y répondre, les porteurs de projet doivent s’appuyer sur une vision partagée de l’industrie et de l’avenir du territoire, qui soit en partie locale et ascendante et non pas uniquement le fait de décisions centralisées. Comme souvent lorsqu’il s’agit du développement des territoires, il s’avère qu’il n’existe pas de recette miracle et que les conditions du succès varient d’un territoire à un autre (voir Granier et Ellie, 2026).

Comme souvent lorsqu’il s’agit du développement des territoires, il s’avère qu’il n’existe pas de recette miracle (voir Granier et Ellie, 2026) et que les conditions du succès varient d’un territoire à un autre , ce qui sera illustré dans le prochain billet de blog avec les terrains d’étude de l’ouvrage Industrie et habitants, une équation insoluble ? dont nous venons d’esquisser les principaux résultats.

  1. ^ Nous proposons ici une typologie des motifs qui regroupe celle proposée par Dziedzicki (2004) et celle de Bourdin et Delcayre (2025).
Bibliographie

Granier, C. (Dir) (2025). Industrie et habitants, une équation insoluble ? Les Notes de La Fabrique. Paris, Presses des Mines.

Caron-Malenfant, J., & Conraud, T. (2009). Guide pratique de l’acceptabilité sociale : pistes de réflexion et d’action. Éditions DPRM.

Delcayre, H., & Bourdin, S. (2025). In search of “fertile ground”: How territorial characteristics influence the social acceptability of renewable energy projects. Environmental Management, 75(4), 867-882. https://doi.org/10.1007/s00267-025-02113-5

Dziedzicki, J. M. (2003). La gestion des conflits d’aménagement entre participation du public et médiation. Annuaire des collectivités locales, 23(1), 635-646. https://www.persee.fr/doc/coloc_0291-4700_2003_num_23_1_1662

Granier, C., et Ellie, P. (2026). Ces territoires qui cherchent à se réindustrialiser. Les Notes de La Fabrique. Paris, Presses des Mines.

Fortin, M.-J. et Y. Fournis, 2014, Vers une définition ascendante de l’acceptabilité sociale  : les dynamiques territoriales face aux projets énergétiques au Québec, Natures Sciences Sociétés 22, pp. 231–239.

Theveniaut, M. (2013). Du pacte local au pacte territorial : une démarche méthodique pour une gouvernance démocratique du social et de l’économique. Céreq, 37. https://base.socioeco.org/docs/pacteterritorial-mth11janvier2013.pdf

Torre, A., Kirat, T., Melot, R., & Pham, H. V. (2016). Les conflits d’usage et de voisinage de l’espace. Bilan d’un programme de recherche pluridisciplinaire. L’information géographique, 80(4), 8-29. https://doi.org/10.3917/lig.804.0008.