Rafraîchir les centres commerciaux à l’ère des canicules : quelles solutions ?
Les grandes zones commerciales héritées de l'urbanisme d'après-guerre partagent un ADN commun : vastes parkings surdimensionnés, sols imperméabilisés à l'extrême, végétation quasi absente. Principalement développés au niveau des entrées des villes, près des échangeurs routiers et directement connectés aux routes nationales ou départementales, régies spatialement par le principe du « no parking, no business », ces espaces participent significativement à la trajectoire des villes, particulièrement celle de l’adaptation au changement climatique.
Face aux enjeux de surchauffe urbaine, leur transformation constitue aujourd’hui un levier important pour repenser les stratégies de rafraîchissement à l’échelle des villes.
À partir du cas de Bordeaux Lac, cet article propose d’explorer le rôle de la renaturation dans ces dynamiques, non comme une solution unique, mais comme un point d’entrée vers des transformations plus larges des espaces commerciaux.
Les zones commerciales au cœur des enjeux de rafraichissement urbain
Dans un contexte d'intensification des canicules en Europe, les grandes zones commerciales — par leur emprise, leur localisation en entrée de ville et leur composition minérale — contribuent significativement aux îlots de chaleur urbains (ICU) particulièrement redoutables. À Bordeaux Lac, les modélisations le confirment sans ambiguïté : lors d'une journée chaude de juillet, les températures de surface atteignent 45 °C sur les parkings, voire davantage. Un résultat qui met en évidence les enjeux associés à la transformation de ces espaces.
La notion de rafraîchissement urbain renvoie directement aux ICU, phénomène physique correspondant à la différence de température entre un milieu urbain, comme la ville, et son milieu rural voisin. Une analyse menée par le Joint Research Center de la Commission européenne a montré que, lors d’étés chauds, les températures de surface dans les villes peuvent être jusqu’à 10 à 15 °C plus élevées que dans les zones rurales environnantes.
Parmi les solutions listées par l’ADEME pour lutter contre les ICU, figurent les solutions vertes et bleues basées sur la nature et l’eau, telles que les bassins, les brumisateurs, les parcs, les toitures végétalisées, les arbres et les façades végétalisées ; les solutions grises, qui sont plus en lien avec les matériaux et la typo-morphologie ; ainsi que les solutions douces, liées à l’usage et à la gestion des lieux.
Bordeaux Lac : un centre commercial particulièrement touché par le phénomène d’îlot de chaleur urbain
Le centre commercial Aushopping de Bordeaux Lac se trouve à l’entrée nord de Bordeaux, près du lac et de l’A630, dans un secteur gagné sur les marécages durant les années 1960.
©Georges Carcanis - Nhood
La position stratégique de cet espace a favorisé son urbanisation progressive au fil des années. Cependant, le développement s’est fait au gré des opportunités de manière fragmentée, sans réelle connexion, ni continuité. L'arrivée de l’écoquartier Ginko à partir de 2010 marque une rupture forte entre la zone commerciale et le reste du site, d’autant plus qu’il n’existe pas ou peu de connexion entre ces deux derniers. En outre, la forte artificialisation des sols et la faible présence de surfaces en pleine terre limitent la capacité d’adaptation de la zone commerciale aux enjeux climatiques et écologiques.
Les cartes montrent un écart entre le pourcentage de pleine terre au niveau du périmètre global de la zone commerciale de plus de 53 ha (36,3%) et celui du périmètre plus restreint du centre commercial (15,4%). Cela a un impact fort sur le phénomène d’ICU, et rend le site de plus en plus vulnérable aux canicules et aux inondations.
Les cartes issues de la modélisation UrbanThink montrent une température de surface maximale moyenne de 38,8 °C pour une journée chaude de juillet. La quasi-totalité du site commercial apparaît en rouge ou rouge foncé, correspondant à des températures de surface supérieures à 45°C sur certaines zones comme les parkings et les espaces entièrement imperméables.
Cette imperméabilisation limite fortement les processus d’évapotranspiration et favorise l’accumulation de chaleur dans les matériaux. L’inertie thermique de l’enrobé provoque une forte irradiation de chaleur rendant ces espaces inconfortables pour les usagers.
©UrbanThink, Opendata de Bordeaux Métropole, Relevé géomètre 2025
©UrbanThink, OpenData Bordeaux Métropole, BD Topo (IGN), CosIA (IGN), Lidar HD (IGN),
© Source : UrbanThink pour Nhood - données : OpenData Bordeaux Métropole, BD Topo, CosIA, Lidar HD et relevé D.A&P. et UrbanThink.
Renaturer pour rafraîchir : des effets locaux, un enjeu d’échelle ?
Un projet de renaturation des parvis du centre commercial Aushopping de Bordeaux Lac a été mis en place en appliquant le principe de travailler avec le déjà là dans le but d’améliorer les espaces existants.
La phase 1 du projet a débuté en 2024 au niveau de la façade sud, qui est la plus exposée, et s'est terminée en février 2025. Elle a permis la plantation de 82 arbres et arbustes, la désimperméabilisation de 581 m² de surface et la création d’1 km de parcours paysager. D’autres phases de renaturation sont aussi prévues à l’échelle du site, dans l’objectif de renaturer une surface de 4 250 m² au total, au niveau des parvis du centre commercial, en dehors des parkings.
©Nhood
©Source : UrbanThink pour Nhood - données : OpenData Bordeaux Métropole, BD Topo, CosIA, Lidar HD et relevé D.A&P. et UrbanThink
Les cartographies de simulation d’UrbanThink réalisées après le projet de renaturation reposent sur des hypothèses météorologiques différentes de celles réalisées avant. Dans les cartographies ci-dessus, les données prises en compte correspondent à une journée de forte chaleur de type canicule, avec une température de l’air moyenne de 40,8 °C.
Ces simulations montrent que, malgré la renaturation du parvis, la majorité du site reste caractérisée par des températures de surface élevées, apparaissant majoritairement en rouge foncé (température au sol supérieure à 50°C). La renaturation a permis un rafraîchissement ponctuel au niveau de l’entrée du centre commercial, toutefois, l’effet rafraîchissant de la végétation seule reste limité, notamment au niveau du parvis sud.
Ainsi, malgré l’ampleur des travaux engagés et l’augmentation des surfaces de pleine terre et de la végétalisation, l’effet rafraîchissant reste lié aux zones directement traitées, confirmant la nécessité d’une stratégie plus systémique à l’échelle de la zone commerciale et de son environnement.
Ces résultats soulignent la nécessité d’une approche globale intégrant l’ensemble des composantes du système urbain, et non le recours à une solution ponctuelle isolée. Ils mettent également en évidence l’importance de déployer des stratégies de rafraîchissement et d’atténuation de l’effet d’îlot de chaleur urbain à l’échelle du site, et non seulement de manière localisée. L’intégration de trames vertes et bleues autour du lac, ainsi qu’entre les secteurs résidentiels et commerciaux, constitue un levier essentiel pour renforcer le rafraîchissement naturel, favoriser l’ombrage et l’évapotranspiration et réduire la température ressentie durant l’été à l’échelle de ce territoire.
Renaturation et stratégies territoriales : penser le rafraîchissement à différentes échelles
Dans cette logique, deux démarches parallèles sont en cours sur le territoire, à des échelles différentes. La première est portée par Ceetrus et pilotée par Nhood à l’échelle de la zone commerciale (53 ha), et la seconde est portée par la métropole de Bordeaux et les communes, à une échelle plus métropolitaine. Il s’agit d’engager des réflexions stratégiques autour de la transformation des Portes Métropolitaines – dont celle intégrant la zone commerciale de Bordeaux Lac – comme futurs secteurs de développement et de renouvellement du territoire intercommunal.
©Bordeaux Métropole - https://www.bordeaux-metropole.fr/metropole/projets-en-cours/amenagement-territoire/metropole-a-vivre/portes-metropolitaines
Cette approche multi-échelle soulève des questionnements sur la collaboration entre les différentes parties prenantes, notamment entre les secteurs publics et privés. Sur la temporalité des études et des projets à différentes échelles qui nécessite un travail de coordination et d’articulation entre les acteurs. Mais aussi sur la temporalité de transformation d’un site de cette ampleur tout en prenant en compte la croissance des végétaux qui n’atteint son effet rafraîchissant optimal qu’à sa maturité. Révélant ainsi qu’il existe bien une dissociation entre le temps de l’urbanisme, de l’aménagement et celui des bénéfices climatiques.
Si la renaturation constitue une solution pertinente en réintroduisant des espaces de pleine terre dans des zones fortement minéralisées, tout en apportant des co-bénéfices, notamment pour la biodiversité et l’attractivité des lieux, elle constitue un levier pertinent, à articuler avec d’autres actions dans une stratégie globale d’adaptation et d’atténuation, mobilisant d’autres leviers tels que la morphologie des bâtiments ou l’albédo des matériaux. Les actions engagées illustrent ainsi une première étape dans la transformation de ces espaces. Cette démarche doit par ailleurs s’inscrire dans une vision territoriale plus large, fondée sur des continuités vertes et bleues, favorisant la circulation de l’air et le rafraîchissement à une échelle plus large.
En savoir plus :
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