article CD'idées 03 juin. 2020

Le paysage comme méthode pour mettre en œuvre les transitions dans les territoires

Temps de lecture
6 mn
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Armelle Lagadecarchitecte DPLG urbaniste OPQU

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Mathilde Kempfarchitecte DPLG urbaniste OPQU

 

UNE RECHERCHE-ACTION POUR MESURER LA CAPACITÉ DE L’APPROCHE PAYSAGÈRE À FACILITER LES TRANSITIONS

Les moyens techniques et économiques liés à la révolution industrielle et une énergie pétrolière abondante ont permis de s’affranchir des réalités du milieu pour développer les activités humaines. Cette construction s’est faite avec des modèles et des normes standardisées indépendantes des ressources locales, des spécificités géographiques, culturelles, paysagères et humaines. L’architecture et les paysages portent la marque de ces modes d’aménagement et de production, plus subis que choisis, pouvant générer un sentiment d’impuissance lorsqu’il s’agit de faire autrement.

Aujourd’hui, les nécessaires économies d’énergie, la diversification des sources d’approvisionnements énergétiques, la dégradation de la biodiversité, les chamboulements démographiques et sociétaux, les nouveaux usages dans les milieux ruraux, périurbains et urbains, les outils émergents modifiant les modalités opérationnelles... imposent à tous de changer de vision sur son environnement quotidien et de s’engager dans des transitions importantes touchant l’aménagement des territoires, les pratiques professionnelles, l’évolution des cadres et des modes de vie.

À notre sens, la dimension spatiale doit retrouver une place importante et le paysage peut aider à inverser les regards et les méthodes pour faciliter les transitions dans les territoires. La perspective s’inverse alors complètement : le paysage n’est plus la conséquence fortuite des décisions d’aménagement mais devient un socle de départ et une cause commune.

Architectes de formation et investies professionnellement sur le paysage et les transitions, nous avons saisi l’opportunité de l’appel à projets en faveur de la recherche en architecture et paysage proposé par le mécénat de la Caisse des Dépôts pour développer cette hypothèse. Cet appel ouvert à des non-chercheurs nous a semblé être fertile en dépassant des catégories souvent étanches.

 

UNE MÉTHODE DE TRAVAIL PARTENARIALE EN APPUI À DES TERRITOIRES

Nous nous sommes adossées au Larep, le laboratoire de l’École nationale supérieure de paysage (ENSP) de Versailles-Marseille, et avons associé étroitement sa Chaire d’entreprise Paysage et Énergie1 ainsi que le collectif Paysages de l’après-pétrole2 (PAP). Nous avons aussi impliqué des associations intéressées par la dimension exploratoire des transitions par le paysage : le réseau des territoires à énergie positive3(Tepos) animé par le Cler et l’association négaWatt4. Pour s’ancrer dans la réalité du terrain, nous avons mobilisé deux territoires intercommunaux volontaires, supports de toute la démarche : le Pôle d’équilibre territorial et rural du Pays de Retz5 venait de s’engager dans une démarche de Territoire à énergie positive pour la croissance verte, entamait la construction de Plans climat-air-énergie territoriaux (PCAET), démarrait l’évaluation de son Schéma de cohérence territoriale (Scot) et souhaitait mettre en place une politique intégrant les changements climatiques ; la Communauté de communes du Thouarsais6 a voulu saisir l’entrée du paysage pour mobiliser les élus du territoire nouvellement fusionné, notamment dans le cadre de l’élaboration de son Scot et de son Plan local d'urbanisme intercommunal (PLUI).

L’objectif était de tester en grandeur réelle une mise en œuvre des transitions énergétique, écologique, démographique et territoriale par le projet de paysage. Il s’agissait de faire évoluer de l’intérieur les politiques et les dynamiques territoriales en cours, avec les acteurs impliqués, et de mesurer sur le terrain si le paysage pouvait effectivement devenir facilitateur des transitions, avec quelles avancées, quelles limites et à quelles conditions.

La méthode de travail développée entre 2016 et 2019 s’est appuyée sur quelques points forts : l’intervention préalable d’étudiants dans les territoires ; des visites de terrain collégiales pour se rendre compte des problématiques locales, réunir et faire émerger un débat constructif et concret ; l’organisation de temps forts pour croiser les approches ; la construction d’une méthodologie appropriable par d’autres territoires, des établissements d’enseignement supérieur, la recherche, les professionnels...

 

DES ANIMATIONS EN APPUI AU PLAN CLIMAT ET À L’ÉVALUATION DU SCOT DANS LE PAYS DE RETZ

Un Atelier pédagogique régional (APR) a enclenché le mouvement dans le Pays de Retz. Deux étudiants de l’ENSP ont arpenté le territoire, rencontré les acteurs et convoqué les paysages pour aborder les transitions et les changements climatiques. Quatre sites d’étude ont été choisis, reflets de la diversité locale des paysages et des problématiques : liens entre pratiques agricoles et santé, maraîchage intensif, écosystèmes fragiles des marais, évolution du trait de côte. Les étudiants ont restitué leurs travaux sous forme de courtes vidéos poétiques et narratives, qui ont séduit et interpelé les élus, les chargés de mission et les partenaires locaux. Ils ont formulé des propositions sous forme de futurs possibles sans prétendre détenir LA bonne solution. L’enjeu était d’exciter les imaginaires, ce qui a bien fonctionné.

Pays-Retz - Construction collective d’une fresque sur les paysages, Quai vert, déc. 2018

Les thématiques autour de l’eau et de l’agriculture sont montées en puissance rapidement alors qu’elles n’étaient pas attendues au départ. Sur base de ces travaux et grâce à l’approche par le paysage, des rencontres inédites ont pu être organisées dans un climat pacifié et constructif avec des élus locaux, des agriculteurs, des représentants de l’État et de syndicats professionnels liés à l’eau et à l’agriculture issus de différentes mouvances (pratiques conventionnelles, biologiques, industrielles, en circuits courts...), même si au départ tous ne saisissaient pas clairement les liens avec le paysage.

L’enjeu premier consistait à réunir ces acteurs qui ne se connaissaient pas, dépasser les a priori, sortir des cercles habituels. Ensuite, il s’agissait de poser les bases de pistes d’actions qui pourraient être relayées par chacun selon son mode d’intervention et ses compétences. Des expositions, lectures de paysage participatives, ateliers... ont été proposés au grand public pour élargir les prises de conscience et le partage sur ces enjeux de société.

Récemment, les élus ont rendu compte de la forte progression de la thématique du paysage dans de nombreuses politiques locales grâce à ce travail de médiation et d’ouverture. La dimension du paysage incarne et cristallise l’ensemble des enjeux écologiques et énergétiques, elle parle aux élus et aux habitants, les applications concrètes sont évidentes (stockage de carbone, biodiversité, énergie, qualité de vie...) et toujours transversales. Dorénavant, la notion de bocage est devenue centrale et inclut tous les usages de l’espace rural, bâti et urbanisation compris ; le Scot, à l’origine faible sur les transitions, a évolué et s’est enrichi par des mutualisations avec les PCAET, dont presque toutes les actions intègrent le paysage. Élus et chargés de mission sont conscients que c’est un début et qu’il faudra progressivement augmenter les niveaux d’exigence.

 

UN PLAN DE PAYSAGE EN APPUI DES DOCUMENTS D’URBANISME DANS LA COMMUNAUTÉ DE COMMUNES DU THOUARSAIS

Un APR avait déjà été organisé dans le territoire sur l’autonomie énergétique et la place des énergies renouvelables, l’accompagnement a donc directement démarré par une visite de terrain réunissant les élus, qui ne se connaissaient pas toujours bien et qui ne connaissaient pas tous le territoire fraîchement recomposé administrativement. À la rencontre de plusieurs géologies, il offre des paysages si différents qu’il ne donne pas une impression d’unité. Cette absence de lisibilité était interprétée comme un manque de caractère et d’identité, sans sentiment de fierté ni d’appartenance. Les paysages n’ayant pas de valeur, il n’était donc pas nécessaire de s’y attacher pour développer des projets. Avec ce voyage, une étincelle s’est allumée.

Pour disposer de moyens et d’une ingénierie dédiée à la thématique du paysage, la communauté de communes s’est engagée dans un plan de paysage financé dans le cadre de l’appel à projet du ministère. Entre temps, le territoire avait avancé sur ses projets et ressentait surtout le besoin d’un apport sur les éoliennes. Où les implanter ? Comment les intégrer ? Jusqu’alors elles étaient apparues au gré des opportunités mais les habitants réagissaient. La finalisation du PLUI en 2018 imposait un rythme serré pour intégrer le volet paysager des implantations d’éoliennes à temps.

Les arpentages de territoire ont révélé des trésors méconnus : les vallées sèches, une structure patrimoniale forte, guide de l’implantation des villages, directement liée à la gestion des eaux et de l’agriculture, offrant des points de vue pour lire les paysages et apprécier leur diversité. Ce fil conducteur a permis de porter une vision globale sur le territoire et ses projets, dépassant la thématique attendue des éoliennes.

Thouarsais - Visite de terrain collégiale, janv. 2018

 Au fil des visites et des débats, le morcellement des paysages liés à la géologie a progressivement été envisagé comme une richesse, la dimension économique du paysage est devenue évidente pour nombre de participants. Comme dans le Pays de Retz, les thématiques agricoles et liées à l’eau, inexistantes jusqu’alors, ont émergé fortement ; des rencontres entre professionnels qui ne se connaissaient pas ont eu lieu, dans un climat de confiance et d’écoute. Là aussi, des ateliers ouverts à un public large ont confirmé l’intérêt de tous pour le paysage, apte à relier et donner du sens à des problématiques souvent isolées et complexes.

Dès le début du plan de paysage, une Orientation d’aménagement et de programmation (OAP) sur l’implantation des éoliennes était attendue. Grâce au plan de paysage, la communauté de communes a porté techniquement et politiquement une OAP ambitieuse avec des principes paysagers inhabituels réglementairement tels que la prise en compte des limites visuelles et pas seulement administratives ; l’approche selon différentes échelles ; l’implantation contextuelle selon les différentes entités paysagères... Ce document, le premier du genre en France, vient conforter le projet local : prendre le risque de l’expérimentation pour être exemplaire en matière énergétique.

 

DES MOUVEMENTS À POURSUIVRE ET AMPLIFIER

Les avancées pour les deux territoires - dans les mentalités, à travers les outils développés et l’évolution des politiques - montre qu’il y a une pertinence et une attente réelle pour cette approche par le paysage, qui ne demande qu’à être développée et approfondie. L’entrée paysagère donne des pistes pour construire le changement avec les populations, elle crée des liens et redonne du sens à ce que tout le monde perçoit inconsciemment. Il s’agit d’être inventif, de saisir chaque opportunité, d’accepter des pratiques différentes, de composer avec les contraintes matérielles et les temporalités des collectivités, de donner une part importante à l’humain sans préjuger des résultats.

L’ensemble des partenaires de cette recherche-action s’est rencontré à l’occasion d’un séminaire européen organisé par le collectif PAP fin 2018 au Louvre-Lens sous l’intitulé « Territoires de l’après-pétrole : l’atout du paysage ». Depuis, des collaborations étroites se poursuivent, par exemple avec la coconstruction d’outils tels que le dispositif ETAP, un module paysage du jeu Tepos. Soucieux de partager largement cette expérience, le collectif PAP élabore actuellement un document ludique à destination du grand public qui raconte l’histoire et les acquis de cette recherche.

Pour aller plus loin : 

Rapport final
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