« La finance doit devenir la locomotive de la lutte contre le changement climatique »

Eric Giacometti, scénariste français des deux derniers tomes parus de la bande dessinée Largo Winch (« L’Etoile du matin » et « Les Voiles écarlates », aux éditions Dupuis), a répondu à nos questions sur la finance verte dans un café du quartier de Saint-Germain-des-Prés.

portrait du scénariste français des deux derniers tomes publiés de la bande dessinée Largo Winch
(c) Jair LANES

Depuis quand vous intéressez-vous à la finance ?

Pendant plusieurs années, j’ai observé le monde économique et financier en tant que chef de service adjoint au service économie du Parisien. J’ai vécu la crise des subprimes, le krach de 2010. J’ai quitté le journal en 2012 mais je me tiens toujours au courant de ces questions. Ce qui est formidable dans l’univers de la finance, c’est que la réalité se charge de vous fournir des histoires extraordinaires… Je me suis inspiré de l’affaire Madoff pour ce 2e tome, cette histoire de bourse fantôme où on investit des milliards alors qu’on ne sait pas trop ce qui se passe… Vous auriez vu l’affaire Madoff écrite dans un thriller, vous vous seriez dit le scénariste exagère, ce n’est pas possible ! 

 

Peut-on imaginer que Largo Winch, milliardaire humaniste, s’intéresse un jour à la finance verte ?

Largo a été créé à une époque où ce n’était pas la priorité. On était dans cette effervescence, il y avait une fascination pour le monde de l’argent, de la finance, pour l’entreprise. Au fur et à mesure des années, on a senti très vite une volonté de responsabilité sociale. Je pense que Largo faisait de la RSE (responsabilité sociétale des entreprises) avant l’heure ! Il disait en gros : « Je fais des profits, j’assume, mais je ne délocalise pas et même en cas de crise, j’essaie de tenir bon pour ne pas mettre tout le monde dehors ». Et, cerise sur le gâteau, « je fais en sorte que mes employés soient intéressés par leur travail et qu’ils le fassent dans les meilleures conditions ». C’est le patron idéal !
 

D’où viennent ses valeurs ?

A la base, Largo est un orphelin qui vient d’un milieu défavorisé et tout d’un coup, il est propulsé à la tête d’une entreprise par un père adoptif. Largo, ce serait Spartacus qui deviendrait César ! Ses valeurs, elles viennent de son histoire personnelle et de sa sensibilité. Ce n’est pas un homme d’argent, mais un homme de responsabilités. Dès le début, il voit les dérives du monde économique et le personnage ne peut pas rester figé. Quand vous voyez les divisions du Groupe W, vous êtes face à l’ancienne économie : mines, métallurgie, distribution, flotte marchande, … c’est assez polluant tout ça ! Un Groupe comme ça de nos jours, il faut qu’il évolue à vitesse grand V et se développe dans des domaines plus propres. Et puis dépolluer tout ça, bien sûr ! À présent, on s’interroge sur comment aborder la transition écologique, qui va être plus présente dans les prochains tomes.

Giacometti - Francq © Dupuis, 2017.
Le personnage de Largo Winch a été créé par Jean Van Hamme en 1973. La série BD a été créée par Jean Van Hamme et Philippe Francq en 1989.

 

Largo Winch va-t-il devenir plus écolo ?

Je n’aime pas ces formules toutes faites… Le greenwashing a fait du mal ! Des entreprises ont fait croire qu’elles faisaient des choses écologiques et en fait, c’était du pipeau pour faire du marketing… Les gens se méfient. Il faut qu’il y ait plus d’actes et moins de paroles. Dans le prochain tome, il y aura une problématique environnementale. Ce qui a de l’impact, c’est quand le personnage se retrouve plongé dans une intrigue où il est mêlé à ça. C’est beaucoup plus efficace que de dire, « je mets un peu d’écologie par-ci par-là », ce qui serait artificiel.  
 

La finance commence à bouger, qu’en pensez-vous ?

Je suis partagé… J’aimerais y croire. Ça me ferait plaisir pour ma fille, pour ma belle-fille, de savoir que les financiers prennent ça en main et qu’enfin, ils ont ouvert les yeux… Mais j’attends de voir en pratique ce que ça va donner car jusqu’à présent, le marché des obligations vertes représente à peine 1% par rapport aux obligations « classiques »… On voit qu’il y a des initiatives. L’obligation verte que la Caisse des Dépôts a lancé fonctionne bien, d’ailleurs, je crois. Donc ça veut dire que les investisseurs sont là. 

Portrait Eric Giacometti
© Jair Lanes
Portrait Eric Giacometti

 

Climat et finance sont-ils deux mots qui vont bien ensemble ?

Evidemment non ! Sur cette guerre du changement climatique, car c’est une guerre, je n’ai pas l’impression que la planète finance soit au diapason de l’opinion publique, même s’il y a une volonté. Je ne sais pas s’il y a une prise de conscience réelle. Etant auteur de thriller, je suis toujours un peu méfiant… Mais j’espère me tromper ! Pour le moment, j’ai l’impression que la finance n’est qu’un wagon dans le train du changement climatique. Il va falloir qu’elle en devienne la locomotive. 

 

À quand la rencontre entre Largo Winch et Greta Thunberg ?

Le problème, c’est que quand vous écrivez un épisode, vous l’écrivez deux ans avant qu’il ne paraisse, donc à la fois, il est dans la société actuelle, mais je dois faire très attention à ne pas trop coller à l’actualité parce qu’imaginez que je le fasse rencontrer Greta et qu’elle change d’avis, ou qu’elle retourne dans son lycée ou qu’il lui arrive quelque chose parce qu’il y a tellement de tarés… On ne voit jamais de personnages connus, en revanche, on peut voir des personnages qui s’en inspirent. 

Van Hamme - Francq - Giacometti © Dupuis, 2019

À titre personnel, quand est venue votre prise de conscience climatique ?

Au début, je ne l’ai pas forcément prise au sérieux parce que je suis d’une génération où la croissance était synonyme d’espérance et de bonheur. Je vois bien que ce n’est pas le cas. C’est la mobilisation des jeunes qui m’a réveillé. Pour eux, c’est une source d’angoisse tout à fait justifiée d’ailleurs. On dit aux Etats de faire des efforts, mais moi objectivement, ça m’arrive de ne pas en faire… Je ne suis pas un saint écolo ! Maintenant, j’y pense quand je prends la voiture au lieu des transports en commun ou dans l’agroalimentaire, en voyant un produit qui a été fait à 6000 km de là… Est-ce qu’on ne peut pas acheter plus local ? C’est une mentalité qui demande de la discipline.

 

 

Largo Winch est un héros fictionnel créé en 1973 par Jean Van Hamme. La saga de bandes dessinées éponyme sur fond de finance est née en 1989 de l’association de Jean Van Hamme et du dessinateur Philip Francq. Eric Giacometti a repris l’écriture des scénarios de la saga après la décision de Jean Van Hamme d’arrêter sa collaboration en 2015. 

 

Envie de plonger un peu plus dans les arcanes de l’économie ?

Visitez l’exposition Largo Winch, l’aventurier de l’économie

à CitéCo, la Cité de l'Economie,

1 Place du Général Catroux, Paris 17e

du 17 octobre 2020 au 12 février 2021.